La saison des promesses – Par Abdelfettah Lahjomri

La saison des promesses – Par Abdelfettah Lahjomri

Avant le début de la saison électorale, les impétrants s’emploient davantage à lifter leur visage qu’à améliorer leur programme. Le photographe est choisi avec soin, l’angle de prise de vue minutieusement étudié pour donner au front plus d’ampleur que le projet, au sourire plus de sincérité que le parcours, et au regard une portée dépassant largement la réalité.

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Sur le ton de la satire, Abdelfettah Lahjomri dresse le portrait d’une campagne électorale où les sourires, les poignées de main et les promesses fleurissent au rythme des affiches et des discours. D’une plume ironique, il passe de la métamorphose éphémère des candidats qui redécouvrent les citoyens aux lendemains qui ne chantent pas forcément.

Par Abdelfettah Lahjomri

Un sourire électoral valable dix jours

À peine la saison des élections approche-t-elle que le pays s’éveille de sa longue somnolence au son d’étranges coups frappés aux portes, de larges sourires dans les ruelles et de poignées de main chaleureuses échangées par des personnes qui, jusque-là, passaient devant le citoyen comme s’il n’était qu’un lampadaire sans nom, sans visage et sans revendications.

Soudain, le lampadaire devient une créature précieuse. Sa main rêche se transforme en douce clé du progrès, sa voix chaude en passerelle vers l’avenir, et son visage fatigué preuve de souffrances que le candidat ne découvre que la veille, après de longues années d’une cécité politique fort confortable.

Avant le début de la saison électorale, les impétrants s’emploient davantage à lifter leur visage qu’à améliorer leur programme. Le photographe est choisi avec soin, l’angle de prise de vue minutieusement étudié pour donner au front plus d’ampleur que le projet, au sourire plus de sincérité que le parcours, et au regard une portée dépassant largement la réalité.

Le candidat quitte son domicile comme un petit prophète du développement. Dans sa poche, il porte une cité idéale ; dans sa serviette, des promesses capables de sauver le monde ; dans sa mémoire, les noms de citoyens dont il ne s’est souvenu que le jour où il a eu besoin d’eux.

Il s’enquiert du quartier, de la ruelle, des jeunes en difficulté, des problèmes des femmes, de l’école, de la route, du dispensaire, bref du fameux lampadaire qui devient éclairant que les veilles de scrutin. D’une main forte il serre les mains, d’un air important il hoche la tête avec l’assurance d’un expert qui aurait compris tous les problèmes du pays en cinq minutes, montre en main.

Le véritable miracle commence lorsque les affiches envahissent les murs. La veille encore, ils n’étaient que de simples façades. Au matin, ils deviennent une immense galerie nationale de visages rassurants.

Chaque portrait promet l’eau, l’électricité, l’emploi, la dignité, la transparence et la lutte contre la corruption, comme si le pays n’attendait qu’une Godot rutilants pour se relever enfin.

Certains affichages affichent une gravité telle qu’ils effraient les enfants. D’autres débordent d’un sourire si exagéré qu’on pourrait croire leur propriétaire déjà assuré d’avoir gagné le paradis, un siège d’élu, une entreprise prospère et la bénédiction de ses parents.

Des routes cabossées et des discours parfaitement goudronnés

Puis les caravanes électorales se mettent en marche.

Des voitures sillonnent les rues, équipées de haut-parleurs qui hurlent dans les oreilles des habitants comme si elles les punissaient d’avoir le droit de choisir. Une chanson électorale revient toutes les dix minutes, avec une ritournelle qui poursuit l’auditeur jusque dans son sommeil et des paroles promettant un lendemain radieux, des forces unies et un nouveau chemin pour un immense horizon.

Le cortège passe sur un vieux nid-de-poule. Le volume augmente aussitôt, non pour convaincre davantage, mais pour couvrir le bruit du choc de l’essieu avec le fond de la crevasse.

Car, dans la logique de la saison électorale, un trou dans la chaussée n’est pas une défaillance de l’aménagement urbain et des engagements non tenus. C’est une opportunité d’un discours  qui se veut enhardissant, un slogan qui se croit percutant, une promesse qui n’engage que celui qui y croit ou la photographie d’un candidat souriant, comme si lui n’était ni coupable ni responsable de rien.

Dans les cafés, les intermédiaires prennent des allures d’hommes d’État. L’un affirme connaître le cousin du candidat. Un autre assure que cette fois, tout changera. Un troisième ouvre son carnet de promesses comme s’il ouvrait le coffre-fort de Dar Sekka.

Ils parlent des postes, des autorisations, des réformes, des projets et de la proximité avec les citoyens.

Le citoyen, lui, écoute en silence. Il remue son verre de thé, regarde le sucre qui refuse de fondre et comprend à lui seul que la politique ressemble à ce mauvais sucre : abondante au fond du verre, mais bien maigre en bouche.

Quand le candidat redécouvre les citoyens

Pendant la campagne, les candidats découvrent soudain les vertus de l’humilité.

Ils laissent tomber leur morgue imbue et parcourent les marchés, saluent le vendeur de menthe, tapotent l’épaule du poissonnier, sourient au boucher, posent avec les personnes âgées et prennent dans leurs bras un enfant qui ignore pourquoi il est passé des bras de sa mère à ceux du programme électoral.

Certains portent la djellaba le matin, le costume le soir, la chemise populaire dans les quartiers et la cravate devant les caméras.

Ils ne changent pas seulement de veste ; ils changent de registre selon le public auquel ils s’adressent.

Dans les maisons aussi arrivent les visites bénies.

Le candidat frappe à la porte comme un parent longtemps absent qui revient enfin d’un long voyage. Il prend des nouvelles de la santé de chacun, prie pour les parents, complimente les enfants, invoque Dieu à plusieurs reprises, puis en vient enfin au véritable sujet.

Il ne dit jamais : « Donnez-moi votre voix. »

Il préfère déclarer : « Nous sommes une seule famille. Nous sommes des proches. Nous sommes des enfants de cette région. Nous connaissons vos souffrances. »

Quelques minutes plus tard, il repart, laissant derrière lui un dépliant en couleur et une femme qui murmure :

« Cet homme est vraiment bien élevé. »

Son époux qui réplique :

« Oui… surtout lorsqu’il a besoin de nous. »

La démocratie au rythme des haut-parleurs

L'enthousiasme atteint son apogée lors des meetings électoraux. Le candidat monte sur l'estrade, salue la foule d'un large geste, engloutit le micro de sa voix et proclame que l'ère de la marginalisation est révolue.

Le public applaudit. Certains y croient, d'autres suivent le mouvement, tandis que quelques-uns attendent simplement la fin du discours, car le thé et les pâtisseries sont servis au fond de la salle.

L'orateur parle de la jeunesse comme s'il venait de la découvrir dans un rapport statistique. Il évoque les femmes comme s'il les avait consultées dans le marc du café. Il décrit la pauvreté comme un voisin encombrant qu'un simple décret suffirait à faire disparaître.

Chaque phrase tombe sur l'assistance comme une promesse généreuse, mais chacune de ces promesses vaut par celles qui l’ont précédées.

Puis vient le jour du scrutin.

Les rues s'éveillent dans un silence inhabituel. Le citoyen se tient devant l'urne, tenant entre ses mains un petit bulletin plus lourd que tous les discours.

Il regarde les symboles, se remémore les promesses, le nid-de-poule dans la route, l'école, l'hôpital, celui qui est venu le visiter, celui qui l'a ignoré, celui qui a tenté d'acheter son silence avec un mot aimable, et celui qui a cru que sa mémoire valait moins qu'une bouteille d'huile ou plus courte qu’un bout de ficelle.

À cet instant, l'urne devient un miroir. Elle ne reflète pas seulement le visage du candidat, mais aussi ce qu'il reste chez le citoyen de colère, de dignité, de lucidité et de patience.

Après le vote commence le dépouillement, moment éminemment philosophique.

Les visages qui promettaient la transparence observent les chiffres avec des yeux qui ne clignent plus.

Celui qui prend un léger avantage affirme que le peuple est conscient.

Celui qui accuse un léger retard assure que l'argent a faussé le scrutin.

Le vainqueur proclame que la démocratie a triomphé.

Le perdant explique que la conscience citoyenne a encore besoin d'être éduquée.

Ainsi, la volonté populaire devient une immense sagesse lorsqu'elle sert le gagnant, mais un mystère affligeant lorsqu'elle lui résiste.

Des sollicitations… aux téléphones qui se taisent

Lorsque les résultats tombent, l'atmosphère change.

Le téléphone qui sonnait toutes les heures devient aussi silencieux qu’une vieille tombe.

Le candidat élu entre dans ce que l'on pourrait appeler la maturité institutionnelle. Autrement dit, il apprend très vite l'art de l'absence élégante.

Il n'a plus le temps de visiter chaque quartier : son agenda est désormais surchargé.

Il ne répond plus à tous les appels : les dossiers se sont multipliés.

Il ne voit plus le nid-de-poule devant lequel il s'était arrêté pendant la campagne. Désormais, il observe le pays d'en haut. Et lorsqu'on regarde un pays d'en haut, les petits détails qui brisent les pieds des habitants en bas deviennent invisibles.

Le candidat battu, lui, entame une longue séance d'introspection... dirigée vers les autres.

Il accuse ses adversaires, les circonstances, l'abstention, l'argent, les rumeurs, la météo, l'humeur de l'électorat, la couleur de son affiche…

Il ne se reproche presque rien, ou si peu, juste ce qu'il faut pour préserver la dignité du chef qu'il demeure à ses propres yeux.

Il réunit ses partisans, les remercie pour leur fidélité, leur promet un retour plus fort encore, puis disparaît jusqu'à l'approche d'une nouvelle saison électorale, où il renaît comme renaissent les affiches à la sortie des imprimeries.

Une fois la saison terminée, les ruelles retrouvent leur ronronnement habituel.

Les murs conservent quelques vestiges : ici un demi-sourire, là un œil déchiré, plus loin un slogan amputé de ses derniers mots, ailleurs une promesse fanée par le soleil.

Les enfants dessinent des moustaches sur les affiches. Le vent fait tournoyer les tracts dans les coins des rues. Les habitants reprennent leur quotidien : travailler quand ils en ont un, attendre l'autobus, payer les factures, se plaindre du même nid de poule, fréquenter le même dispensaire, envoyer leurs enfants à la même école.

Seules les promesses s'élèvent vers un lieu mystérieux où elles dorment paisiblement jusqu'à ce qu'une nouvelle campagne vienne les réveiller.

Le fauteuil gagné… le citoyen toujours dans l’attente de son autobus

Voilà à quoi ressemble la saison des élections : un immense théâtre où le politique entre en scène vêtu des habits du sauveur, où le citoyen oscille entre le rire et la colère, tandis que l'urne demeure au centre, semblable à un vieux sage silencieux qui connaît tout le monde sans jamais dénoncer personne.

Cette saison nous enseigne que la mémoire populaire ne meurt pas, mais qu'elle s'épuise parfois. Elle nous rappelle aussi que le rire est souvent la dernière forme de résistance.

Il ne reste alors au citoyen qu'à esquisser ce sourire que seuls comprennent ceux qui ont traversé toutes les saisons électorales : le sourire de celui qui a vu les visages monter sur les murs avant de descendre de leurs promesses ; celui qui a entendu les discours grandir jusqu'à toucher le ciel avant de rapetisser au point de ne plus pouvoir réparer un simple lampadaire au fond d'une ruelle.

Et pourtant, l'urne demeure là, fidèle au rendez-vous, attendant une main qui n'applaudisse pas trop facilement et qui ne vende jamais sa mémoire sur le marché des saisons électorales.

Réfléchissons-y… et à une prochaine méditation.