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Sebta et Mellilia : facteurs socio-économiques, infox et violences pointés par le CNDH et l’OMDH
Des proches et des amis attendent près d'une clôture surmontée de fil barbelé le retour de personnes qui s'étaient précédemment rendues à Sebta, , au point de passage de Bab Sebta, à la périphérie de Fnideq, le 2 août 2026. (Abdel Majid Bziouat/ AFP)
Les récentes tentatives de passage collectif vers Sebta et Mellilia ont été nourries par une combinaison de désinformation numérique, de mobilisation en ligne, d’aspirations migratoires et de facteurs économiques et sociaux, selon deux rapports distincts du Conseil national des droits de l’Homme (CNDH) et de l’Organisation marocaine des Droits Humains (OMDH).
Une mobilisation numérique d’une ampleur inédite
Le CNDH, qui a mis en place dès le 29 juillet un mécanisme de monitoring, relève une montée progressive des tentatives depuis juin, avec une accélération à partir du 14 juillet et un pic les 30 et 31 juillet.
Sa veille numérique a porté sur X, Instagram, TikTok, Facebook et d’autres plateformes. Le Conseil indique avoir observé 23 groupes rassemblant plus de 1,086 million de membres et produisant en moyenne plus de 1 400 publications par jour. Cinq ont été fermés le 30 juillet.
Selon le CNDH, la décision n° 814/2026 du Tribunal suprême espagnol, rendue le 8 juillet sur les procédures applicables aux migrants interceptés en mer, a fait l’objet d’interprétations trompeuses. Des contenus ont laissé croire que les personnes atteignant Sebta ou Mellilia à la nage ne pourraient plus être refoulées.
Cette lecture erronée s’est propagée avec des conseils sur les itinéraires, les points de rassemblement, la préparation à la nage et la coordination des départs. Dans les nuits des 29 et 30 juillet, la rumeur selon laquelle « la frontière était ouverte » a circulé massivement, provoquant d’importants déplacements vers Fnideq.
L’OMDH aboutit à un constat proche : comptes encourageant les passages, vidéos d’arrivées à Sebta et informations erronées sur une éventuelle régularisation en Espagne ont constitué des facteurs majeurs de mobilisation.
Des traversées massives et un lourd bilan humain
Le 30 juillet, des milliers de ressortissants marocains et étrangers, parmi lesquels des enfants, des adolescents et des femmes, ont tenté de rejoindre Sebta et Mellilia. Les interventions destinées à empêcher ces passages se sont accompagnées d’affrontements, de jets de pierres, de blessures et de dégâts matériels.
Dans ses conclusions préliminaires, le CNDH fait état, selon les données disponibles au 6 août, de 14 décès du côté marocain, dont deux ressortissants étrangers. Séparément, les autorités de Sebta ont annoncé plus de 80 décès. Le Conseil recense aussi 136 blessés parmi les civils, dont 13 transférés à l’hôpital, tandis que 87 membres des forces de sécurité publique ont reçu des soins.
Le CNDH indique que 100 personnes ont été interpellées, dont 11 mineurs. Parmi elles, 69 font l’objet de poursuites, tandis que 14 ont été remises en liberté provisoire. Six dossiers ont été classés sans suite. Les mineurs ont été soit placés dans des centres de protection de l’enfance, soit remis à leurs tuteurs.
Le 31 juillet, les équipes du Conseil ont également observé des retours volontaires depuis Sebta. Plusieurs jeunes présentaient des blessures, des contusions ou des difficultés à marcher, attribuées dans les témoignages à des agressions présumées, à l’épuisement et au surmenage physique.
Des atteintes aux droits humains signalées
Le CNDH relève plusieurs pratiques suscitant de graves préoccupations. Il mentionne des restrictions à la circulation imposées par les autorités marocaines aux personnes se dirigeant vers le nord, ainsi que des atteintes à l’intégrité physique attribuées à des agents marocains et espagnols.
Il fait également état d’agressions commises à Sebta par des groupes extrémistes contre des jeunes et des mineurs, avec des témoignages évoquant insultes, coups et stigmatisation. Des personnes revenues de Sebta ont aussi rapporté des mauvais traitements attribués aux forces de sécurité espagnoles.
Le Conseil critique en outre la fermeture de restaurants, cafés et commerces à Sebta, qui aurait empêché certaines personnes d’acheter de l’eau ou de la nourriture. Il relève aussi des insuffisances dans la protection contre les agressions racistes et xénophobes et dans les garanties liées aux procédures de retour et d’asile.
Des indices de réseaux organisés
La dimension numérique apparaît également sous un jour plus préoccupant. Le CNDH affirme avoir identifié des publications susceptibles de révéler l’activité d’intermédiaires ou de réseaux potentiellement liés à la traite des êtres humains. Certains contenus proposaient des « services » pour organiser ou faciliter les traversées, avec des informations sur les points de surveillance, les itinéraires ou les horaires favorables.
Le Conseil signale aussi la présence de comptes étrangers dans des groupes marocains diffusant de fausses informations ou des contenus facilitant les passages. Il estime toutefois que les traversées collectives ne peuvent être expliquées uniquement par la pauvreté. Elles reflètent aussi une évolution des aspirations et des attentes de mobilité, façonnées par un environnement numérique qui modifie la perception des frontières.
Dépasser l’approche exclusivement sécuritaire
L’OMDH partage cette lecture multidimensionnelle. Elle cite des facteurs économiques, sociaux, psychologiques et culturels, mais aussi l’aspiration à « un avenir meilleur », amplifiée par les contenus numériques.
L’organisation replace ces mouvements dans le contexte de politiques européennes restrictives et critique les pressions exercées sur les pays de la rive sud de la Méditerranée pour qu’ils assument une part croissante du contrôle migratoire.
L’OMDH appelle à prévenir les pertes en vies humaines, à respecter les principes de nécessité et de proportionnalité dans le recours à la force, à renforcer les mécanismes de secours et à garantir une protection immédiate aux mineurs non accompagnés. Elle préconise aussi des campagnes d’information fiables, davantage d’éducation au numérique et une implication des médias et de la société civile.
Pour les deux organisations, les événements de Sebta et Mellilia montrent ainsi que la migration ne peut être réduite à la surveillance des frontières. Elle exige de combattre la désinformation, de protéger les personnes vulnérables, d’enquêter sur les violences et les éventuels réseaux de facilitation, tout en développant des voies de mobilité régulière et en traitant les causes profondes des départs.