À Rabat, l’Afrique littéraire à la recherche de ses œuvres fondatrices – Par Abdeljelil Lahjomri

À Rabat, l’Afrique littéraire à la recherche de ses œuvres fondatrices – Par Abdeljelil Lahjomri

Nous savons tous combien cette tâche est délicate. Choisir suppose toujours de renoncer. Mettre en lumière certains noms peut donner le sentiment d'en laisser d'autres dans l'ombre. Pourtant, aucune civilisation ne progresse sans moments de clarification. Aucune mémoire ne se transmet sans points de repère. Aucun héritage ne demeure vivant sans ce patient travail de discernement. Abdeljelil Lahjomri)

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L’Académie du Royaume du Maroc a inauguré un nouveau cycle de séminaires intitulé « Les Essentiels des littératures africaines et diasporiques ». Destinée aux étudiants, chercheurs et amateurs de littérature, cette initiative ambitionne de constituer une bibliothèque africaine de référence et d’ouvrir un vaste chantier de réflexion sur les héritages, les mutations et les imaginaires des lettres africaines. Conçu comme un espace de transmission et de réflexion critique, ce cycle se déploiera en cinq volets consacrés aux grandes dynamiques qui traversent les littératures africaines et celles de leurs diasporas. L’objectif est de mettre en lumière les continuités historiques, les hybridités narratives et les circulations intellectuelles qui façonnent ces productions littéraires dans leur diversité linguistique, géographique et culturelle. Placée sous le thème « Les matrices et les puissances littéraires du continent », la première rencontre a été ouverte par le secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume. La conférence inaugurale a été assurée par l’écrivain et universitaire Eugène Ébodé autour d’une réflexion sur les continuités et les hybridités narratives africaines. Les travaux ont été animés par des universitaires marocains issus notamment des universités Mohammed V de Rabat et Chouaïb Doukkali d’El Jadida. La rencontre s’est achevée par une synthèse générale et la définition des orientations du prochain rendez-vous prévu en novembre 2026 sous le thème « Les classiques africains et les figures consacrées ». Le cycle culminera en juin 2027 avec un volet consacré aux littératures marocaines, réunissant plusieurs écrivains de renom. Dans son allocution d’ouverture, Abdeljelil Lahjomri a expliqué que cette initiative portée par la Chaire des littératures et des arts africains, chercheurs, écrivains et universitaires africains sont invités à identifier les œuvres, les auteurs et les héritages qui structurent la mémoire intellectuelle du continent et de ses diasporas, tout en contribuant à l’élaboration d’une bibliothèque africaine de référence. Le secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume a précisé qu’une telle entreprise ne consiste pas à dresser un palmarès. Elle ne vise pas davantage à distribuer des certificats d'immortalité. Elle nous invite plutôt à retrouver des constellations. À remonter vers les sources, mais pour les rendre à nouveau fécondes.

Les Essentiels des littératures africaines et diasporiques

Abdeljelil Lahjomri, secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume

L’essentiel comme exercice de discernement

Le sujet du nouveau cycle pourrait paraître simple. Il ne l'est pas. Il consiste en une réflexion profonde sur les « Essentiels des littératures africaines et diasporiques ». Or, dès que l'on prononce ce mot « essentiel » surgit une question redoutable : qu'est-ce qui mérite d'être retenu lorsqu'une civilisation produit des milliers d'œuvres, de récits, de chants, de poèmes, de romans, de mythes et de pensées qui, ensemble, constituent son patrimoine vivant ? Le choix est ici véritablement cornélien.

L'essentiel, pourtant, n'est pas ce qui exclut. Il n'est pas davantage ce qui prétend régner seul sur l'immense territoire de la création. L'essentiel désigne ce sans quoi une mémoire collective s'appauvrit ; c'est ce qui demeure lorsque le temps a accompli son œuvre de tri ; ce qui continue d'éclairer les générations successives ; ce qui résiste à l'oubli parce qu'il continue de parler aux consciences.

L'étymologie nous éclaire. L'essentiel renvoie à l'essence, c'est-à-dire à ce qui fait qu'une chose demeure elle-même malgré les métamorphoses du temps, les changements d'époque et les successions des saisons. Chercher les essentiels des littératures africaines et diasporiques, c'est donc tenter d'approcher ce noyau vivant, ce foyer de sens, cette part irremplaçable sans laquelle nos imaginaires collectifs perdraient une partie de leur souffle.

Une bibliothèque pour penser l’Afrique

Une telle entreprise ne consiste pas à dresser un palmarès. Elle ne vise pas davantage à distribuer des certificats d'immortalité. Elle nous invite plutôt à retrouver des constellations. À remonter vers les sources, mais pour les rendre à nouveau fécondes. Elle nous invite à excaver des héritages afin de les remettre en circulation dans le présent. À organiser, en somme, une conversation entre les morts, les vivants et ceux qui viendront après nous.

Nous savons tous combien cette tâche est délicate. Choisir suppose toujours de renoncer. Mettre en lumière certains noms peut donner le sentiment d'en laisser d'autres dans l'ombre. Pourtant, aucune civilisation ne progresse sans moments de clarification. Aucune mémoire ne se transmet sans points de repère. Aucun héritage ne demeure vivant sans ce patient travail de discernement.

Lorsque nous parlons d’« essentiels », nous ne parlons donc pas d'un canon figé. Nous pensons plutôt à ces œuvres et à ces voix qui ont contribué à façonner notre imaginaire commun. Que serait notre bibliothèque africaine sans Apulée, sans Ibn Battûta, sans Amadou Hampâté Bâ, sans Léopold Sédar Senghor, sans Amos Tutuola, sans Mohamed Choukri, sans Tchicaya U Tam'si — ce « frère d'âme » dont parle David Diop —, sans Mariama Bâ, sans Aminata Sow Fall, sans Tanella Boni, sans Mongo Beti, sans Sony Labou Tansi, sans Ahmadou Kourouma, sans Mohamed Leftah, sans Ahmed Sefrioui ? Ces noms ne ferment aucun débat ; ils indiquent seulement quelques-uns des sommets à partir desquels nous pouvons apercevoir le paysage tout entier.

Si cette réflexion nous paraît aujourd'hui nécessaire, c'est parce que l'Afrique se trouve à un moment décisif de son histoire intellectuelle. Le continent produit des œuvres admirées à travers le monde. Ses écrivains, ses artistes et ses penseurs occupent désormais une place majeure dans les débats contemporains. Pourtant, nous continuons parfois à regarder notre propre patrimoine à travers des classifications élaborées ailleurs.

Nous avons besoin de repères communs.

Nous avons besoin d'un socle partagé de références.

Nous avons besoin d'une bibliothèque de reconnaissance continentale. Tel a été la motivation capitale et la raison d’être de ce séminaire.

L’Afrique comme horizon intellectuel

Voilà pourquoi l'Académie du Royaume du Maroc a fait depuis plusieurs années un choix qui oriente désormais une grande partie de son action vers la recherche scientifique et l’élaboration d’apports nouveaux, d’articulations en accord avec la gnose africaine selon le vœu de valentin Yves Mudimbe dont nous avons, fin avril commémoré le grand-œuvre.

Notre choix peut se résumer en une formule simple :

L'Afrique comme horizon de pensée.

Non pas l'Afrique comme sujet occasionnel.

Mais l'Afrique comme horizon intellectuel, espace de réflexion, terrain d'invention et de projection. Inspirée par la vision de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu l'Assiste, cette conviction nous a conduits à créer des chaires, des instituts et des espaces de réflexion destinés à faire vivre le dialogue des savoirs et la circulation des imaginaires.

Car désirer l'Afrique ne saurait se réduire à un slogan comme l’a fort bien analysé l’essayiste Boniface Mongo Mboussa à la suite des travaux de Jean-Noël Schifano et son retentissant « Désir d’Italie ».

Désirer l'Afrique, c'est construire les instruments intellectuels qui permettent de mieux la comprendre.

Désirer l'Afrique, c'est produire des connaissances, susciter les échanges et rendre visibles les œuvres qui contribuent à l'écriture de son destin. Cette vision doit beaucoup à l'une des grandes consciences intellectuelles de notre temps : Mohammed Arkoun.

Arkoun nous rappelait que les patrimoines ne survivent que lorsqu'ils sont transmis et interrogés. Entretenir un patrimoine, ce n'est pas seulement le conserver ; c'est le faire parler, le transmettre, le soumettre au dialogue et à l'examen. C'est accepter la conversation comme méthode de connaissance.

Car les savoirs ne prospèrent pas dans l'isolement.

Ils se renforcent dans l'échange.

Ils s'approfondissent dans la confrontation respectueuse des points de vue.

Cette exigence d'un socle partagé de références est précisément celle qui inspire notre rencontre aujourd'hui.

Permettez-moi à ce propos d'évoquer un souvenir personnel lié à cette institution. Il m'a particulièrement marqué.

Recevant ici même l'écrivain Atiq Rahimi, Prix Goncourt 2008, lors du colloque intitulé « La famille vue comme un labyrinthe ou une métaphore », dont il avait prononcé la leçon inaugurale, nous l'avions entendu revenir sur une maxime qu'il affectionne et qu'il a souvent reprise comme une boussole personnelle :

« Quand tu ne sais pas où tu vas, retourne d'où tu viens ».

Cette phrase n'est pas seulement un conseil adressé au voyageur. Elle constitue une méthode de connaissance. Elle nous rappelle que l'avenir ne se construit solidement qu'à partir d'une mémoire assumée et que le détour par l'origine n'est pas un recul, mais une avancée éclairée.

N'est-ce pas, au fond, ce que nous cherchons à accomplir aujourd'hui ?

En interrogeant les essentiels de nos littératures, nous ne cherchons pas à nous réfugier dans le passé. Nous cherchons à mieux comprendre les forces qui continuent d'agir dans notre présent et qui peuvent éclairer notre avenir.

Il me plaît également d'emprunter à l'écrivain et poète Gérard Macé une réflexion qui va bien au-delà du seul témoignage personnel.

Dans son récit consacré au pays bamiléké, au Cameroun, il écrit :

« Si je vais à Venise, on me demande quand.

Si je vais en Grèce, on me demande où.

Mais si je vais en Afrique, on me demande pourquoi.

C'est dire si le voyage en Afrique ne va pas toujours de soi. Objet de fantasmes, victime de préjugés, ce continent dont le commun des mortels ignore la géographie presque autant que l'histoire, fait encore peur ».

Regarder l'Afrique autrement

Cette observation nous oblige.  Car ce dont il est question dans ce séminaire n'est pas seulement d'établir une liste de références. Il s'agit aussi de contribuer à dissiper les malentendus, les simplifications et les obscurités qui entourent encore trop souvent l'Afrique.

Les essentiels que nous recherchons sont aussi des instruments de connaissance. Ils nous aident à regarder l'Afrique autrement : non comme un problème à résoudre, mais comme une réserve de pensées, de créations, d'inventions et d'expériences en humanité.

La Chaire des littératures et des arts africains participe pleinement de cette ambition depuis son lancement à Conakry en avril 2022.  Il m'est particulièrement agréable de constater que la télévision nationale guinéenne a spontanément souhaité accompagner nos travaux. J'y vois plus qu'un simple intérêt médiatique : un signal adressé à l'Afrique culturelle elle-même, un appel à mutualiser davantage nos forces, y compris dans le domaine audiovisuel.

La chaîne culturelle de l'Afrique se construira également grâce à la mise en commun de nos savoir-faire communicationnels, à la circulation des images, des idées et des récits, ainsi qu'à la volonté de faire entendre les voix du continent dans toute leur diversité.

Je voudrais saluer les écrivains, les universitaires, les chercheurs, les étudiants et tous ceux qui ont accompagné cette aventure, depuis Conakry jusqu'à Foumban, en passant par les nombreux contributeurs de ce séminaire qui nous rejoignent du Gabon, de Guinée, du Sénégal, du Mali, du Cameroun, du Congo, de Côte d'Ivoire, du Bénin, de Mauritanie et d'Amérique du Nord.

Rabat, carrefour des imaginaires africains

À travers eux se manifeste une Afrique des solidarités intellectuelles.

Une Afrique qui crée. Une Afrique qui transmet. Une Afrique qui refuse de se laisser définir uniquement par les récits de la crise, de la fragmentation.

C'est cette Afrique-là que nous voulons rendre davantage visible et palpable, avançant dans l'espace des discussions avec le visage serein de l'Ancêtre. C'est dans cette perspective qu'a été conçue la Maison des Mondes du Livre. Cette Maison n'est pas simplement un nouvel équipement culturel. Elle est l'expression concrète d'une ambition.

Faire de Rabat un lieu où les écritures du continent, de ses diasporas et du monde puissent se rencontrer, dialoguer, se transmettre et s'inventer.

Elle accueillera bientôt ses premiers hôtes d'exception : Wole Soyinka (Prix Nobel de littérature, 1986), Michel Boko (membre du GIEC et prix Nobel de la Paix, 2007 avec Al Gore), J. M. G. Le Clézio (Prix Nobel de littérature 2008), et Annie Ernaux (Prix Nobel de littérature 2022).

Nous nous réjouissons de leur présence annoncée, non pour le prestige qu'elle confère incontestablement à une institution, mais pour la richesse de conversation que ces personnalités marquantes de notre temps savent nourrir et rendre possible. Toutefois, toute grande institution culturelle doit avancer avec la patience des œuvres durables et la sérénité des constructions appelées à traverser le temps.

Son ambition véritable est ailleurs. Elle consiste à faire de cette Maison des Mondes du Livre le premier jalon d'un projet plus vaste. Celui d'une Maison des imaginaires fraternels. Une maison où les héritages se rencontrent sans s'annuler.

Une maison où les langues dialoguent sans ne se heurter ni s’hiérarchiser.

Une maison où les créateurs du continent et de ses diasporas découvrent que ce qui les rassemble est plus profond et plus fécond que ce qui les sépare. Cette maison est une promesse. La promesse d'une Afrique qui se raconte elle-même. La promesse d'une Afrique qui transmet ses savoirs et partage ses mémoires. La promesse d'une Afrique qui contribue davantage encore à écrire les récits du monde avec tout le monde.

Depuis Rabat, capitale mondiale du livre et capitale du Royaume du Maroc, c'est une ville disponible qui s'ouvre à la fédération des énergies ; une ville au long passé de rencontres ; une ville et un pays attentifs aux horizons atlantiques autant qu'aux sollicitudes méditerranéennes ; une capitale qui prend langue avec l'universel.

Dans cette disposition d'esprit, nous voulons, ici à l'Académie du Royaume du Maroc, contribuer à cette conversation ininterrompue entre les peuples, les œuvres et les consciences.

Car tel est peut-être, au bout du compte, l'essentiel des essentiels : faire de la littérature l'une des formes les plus accomplies de la fraternité humaine et l'une des voies privilégiées d'un humanisme revivifié.

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