Le violoncelliste de Sarajevo de Steven Galloway - Par Dr Samir Belahsen

Le violoncelliste de Sarajevo de Steven Galloway - Par Dr Samir Belahsen

Dans une ville livrée à la barbarie, la musique, la littérature et certains gestes de solidarité rappellent que l’homme demeure, en toute circonstance, capable de beauté, de pensée et de fidélité à autrui

1
Partager :

« Le Violoncelliste de Sarajevo », Steven Galloway livre une méditation poignante sur la guerre, la mémoire et la résistance par l’art. Samir Belahsen raconte cet ouvrage inspiré du siège de Sarajevo et de la figure réelle du musicien Vedran Smailović, et dit comment le roman montre la musique, la littérature et les gestes de solidarité en instruments de préservation de l’humanité au cœur de la barbarie.

Samir Belahsen

« Sarajevo est une ville cicatrisée par l'histoire. Chaque coin de rue murmure le souvenir de ceux qui ont couru sous les balles des snipers, mais aussi de ceux qui ont refusé de cesser de créer. »

Enis Čišić (artiste bosnien)

 « Vous me demandez si je suis fou de jouer du violon ? Pourquoi ne demandez-vous pas s'ils ne sont pas fous de bombarder la ville ? »

Vedran Smailović (le violoncelliste)

« Le Violoncelliste de Sarajevo » de Steven Galloway est un autre regard sur le siège de Sarajevo. Il se distingue par la sobriété de l’écriture épurée et la force des symboles utilisés.

Dans la précédente chronique sur ces colonnes, on avait présenté le regard de Semzdin Mehmedinovic sur le siège de Sarajevo.

Lire aussi : "SARAJEVO BLUES" DE SEMEZDIN MEHMEDINOVI? - PAR DR SAMIR BELAHSEN

Le récit du canadien Steven Galloway (né en 1975) décrit comment une ville livrée à la barbarie peut encore préserver des gestes de dignité, de mémoire, d’humanité et de résistance.

Il nous offre une méditation intemporelle sur la fragilité de l’existence humaine et sur la puissance de l’art face à la destruction. Il s’étend du témoignage historique aux messages de portée universelle.

En décrivant les conditions d’une ville assiégée : la faim, la peur, l’attente, la solitude… ; il révèle les réactions morales et psychologiques d’êtres confrontés à l’effondrement du monde commun.

La musique, la littérature et certains gestes de solidarité rappellent que l’homme demeure, en toute circonstance, capable de beauté, de pensée et de fidélité à autrui. La conscience humaine résiste même dans les situations extrêmes.

Il y aborde les thèmes de la guerre, de la résistance par l’art, la dignité humaine et la mémoire des victimes.

Il décrit Sarajevo comme une ville assiégée où chaque geste ordinaire devient épreuve. Les bombardements, les snipers, la faim et la peur structurent l’existence des personnages et du récit tragique.

La musique du violoncelliste est à la fois un acte de résistance non violente, un acte de défi moral, mais aussi une manière de proclamer la beauté du monde.

Humiliés, blessés, dévastés, privés et contraints, les personnages maintiennent des gestes à valeur éthique : protéger, soigner, jouer, enseigner, aimer et refuser l’oubli…

Si la musique n’efface pas la mort, elle peut lui donner une forme de mémoire partagée et refuser que ses victimes soient oubliées.

Les Personnages

Au centre du récit se trouve le violoncelliste, inspiré de Vedran Smailović, qui avait choisi de jouer l’Adagio d’Albinoni, pendant 22 jours au milieu des ruines en hommage à 22 civils fauchés par un obus alors qu’ils étaient rassemblés pour acheter du pain pendant le siège de Sarajevo.

« Adagio », la composition instrumentale, a été popularisée par Lara Fabian avec des paroles en Français :

« Ne laisse pas cette lumière s’éteindre

Ne me laisse pas perdre la foi

Sois le seul homme à dire

Que tu crois, fais-moi croire

Que tu ne lâcheras pas

Adagio… »  

C’était sa façon d’exprimer son deuil et de résister en musique à la barbarie.

Dans un documentaire « Sarajevo Roses » produit en 2016 par Roger M. Richard (disponible sur You Tube), le violoncelliste philarmonique Vedran Smailovic avait apporté un poignant témoignage.

Les autres personnages incarnent des réponses différentes. On y trouve la peur, la vengeance, la lassitude, le courage et la résignation. Une femme lutte pour son autonomie ; un sniper qui incarne la froideur de la violence ; l’homme qui protège le violoncelliste qui se questionne sur le sens de son engagement. Et puis il y a tous ceux qui essaient de survivre en sauvegardant un peu d’humanité.

Ces trajectoires croisées composent la fresque de la guerre vue non pas à travers les grands discours politiques, mais à hauteur d’êtres fragiles face à l’arbitraire de la violence.

Le roman insiste aussi sur la transformation intérieure que provoque le siège. Certains personnages se durcissent, d’autres vacillent. D’autres encore découvrent, dans la détresse, une forme inattendue de solidarité.

La ville elle-même devient un personnage : elle est meurtrie, fragmentée, silencieuse, mais toujours vivante. Dans ce décor de ruines, chaque déplacement est risqué, chaque geste peut coûter la vie, et pourtant la musique, la parole ou la simple attention à autrui conservent une valeur essentielle. L’œuvre oppose ainsi la destruction matérielle à une persistance de la conscience et du lien humain.

La Culture contre barbarie

Il y a surtout le professeur de littérature qui fait lire et étudier à ses élèves Camus, Dostoïevski et Shakespeare.

Il symbolise la survie de la culture et de la pensée au cœur du siège, une forme de résistance intellectuelle : enseigner Camus, Dostoïevski et Shakespeare dans un sous-sol, c’est maintenir le questionnement moral, tragique et philosophique.

Camus dans une cave de Sarajévo ça rappelle La Peste. La guerre est d’abord une absurdité absurde. Y résister en enseignant est une réponse digne.

Fiodor Dostoïevski explore les abîmes de l'âme humaine, la culpabilité, le bien, le mal et la souffrance rédemptrice. Il aide à approcher la part d'ombre de l'Homme et les interactions psychologiques des bourreaux et des victimes dans une société déchirée.

Shakespeare est le maître du chaos politique, de la trahison, du meurtre des rois et du destin implacable des ascensions et des chutes : Macbeth et Hamlet.

Il nous rappelle que la littérature peut devenir, comme la musique, un refuge. La littérature, c’est aussi un moyen de comprendre l’absurde, la souffrance et la dignité humaine.

Le choix de cette trinité par Steven Galloway rappelle les questionnaires sur un départ sans retour vers une ile déserte pour garder un peu d’humanité.

Face à la violence, l’art et la pensée demeurent des formes essentielles de résistance symbolique.

L’œuvre raconte donc moins l’histoire d’un musicien courageux ou d’un professeur audacieux. C’est plutôt celle d’une ville blessée, de vies brisées et d’une humanité qui tente de ne pas disparaître.

Dans « Le Violoncelliste de Sarajevo », Steven Galloway dévoile la guerre comme une expérience de dépossession et un révélateur moral. Les choix extrêmes, qu’elle impose aux personnes, révèlent leur part d’ombre ou de lumière.

Un acte de beauté, jouer l’Adagio d’Albinoni, peut encore opposer une résistance à la violence.

A travers ce roman historique, publié en 2008, Steven Galloway propose une réflexion profonde sur la fragilité de la civilisation et sur la persistance de l’humanité dans les situations les plus extrêmes.

Loin d’être forcément une naïveté, l’optimisme peut être une forme de résistance. Pascal disait : « L’optimisme vous mènera toujours plus loin que le pessimisme. »

lire aussi