UN LIVRE DE DRISS AJBALI : "MIGRATION ET POLITIQUE L'ÉQUATION POLITIQUE " – Par Mustapha Sehimi

UN LIVRE DE DRISS AJBALI : "MIGRATION ET POLITIQUE L'ÉQUATION POLITIQUE " – Par Mustapha Sehimi

Dans un ouvrage de référence consacré à la migration marocaine, le sociologue Driss Ajbali propose une lecture croisée de l’histoire des Marocains établis à l’étranger et des politiques publiques qui leur ont été consacrées. Analysé par le politologue Mustapha Sehimi, ce livre met en lumière les avancées, les ambiguïtés et les nombreux chantiers encore inachevés d’une question devenue centrale dans le débat national.

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Dans un ouvrage de référence consacré à la migration marocaine, le sociologue Driss Ajbali propose une lecture croisée de l’histoire des Marocains établis à l’étranger et des politiques publiques qui leur ont été consacrées. Analysé par le politologue Mustapha Sehimi, ce livre met en lumière les avancées, les ambiguïtés et les nombreux chantiers encore inachevés d’une question devenue centrale dans le débat national.

Par Mustapha SEHIMI

Professeur de droit (UMV Rabat), Politologue

Voici un livre du sociologue Driss Ajbali qui va être une référence pratiquement incontournable dans l'appréhension de la migration marocaine hier et aujourd'hui ("Migration et politique L'équation marocaine", CCME- La Croisée des Chemins, mai 2026, 336 p.). Son axe de travail est celui-ci : une "double lecture" du fait migratoire dans les pays d'accueil couplé à une rétrospective des politiques publiques menées à cet égard dans le Royaume.

Une diaspora donc que celle des migrants marocains à l'étranger ? L'auteur conteste le terme ; il n'a pas tort tant il est vrai que cette communauté pratiquement dans tous les continents n'a pas connu "un départ forcé et collectif comme les Juifs ou les Arméniens". Il y a eu en effet des séquences historiques, des "âges " depuis un demi-siècle, passant en France de 275.000 personnes en 1975 à plus d'un million et demi aujourd'hui. Elle enregistre des évolutions rajeunissement, féminisation, compétences engagement associatif et politique... Pas étonnant que sa qualification ait été marquée par de multiples dénominations terminologiques allant de TME (travailleurs marocains à l'étranger) à MDM (Marocains du Monde) aujourd'hui. Avec les années 1973-74, la politique migratoire se durcit par suite de la crise économique et de l'arrêt des flux de l'immigration. Début 1976, est décrété le regroupement familial par le gouvernement Chirac. Son successeur, Raymond Barre suspend, cette mesure pour trois ans pour inverser les flux de migrants et de réduire aussi l'immigration non européenne. Le Conseil d'État censure cette décision le 8 décembre 1978 invoquant le droit de " mener une vie familiale normale".

Variations autour d'un fait social

Au Maroc, le suivait de prêt les modalités d'encadrement de cette communauté: avec les Amicales pour empêcher les immigrés de se "contaminer" au contact des syndicalistes CGT ou des militants de gauche; avec "l'ambassadeur des années de plomb", Youssef Tâarji Bel Abbès" en fonction à Paris durant près de deux décennies. Avec le 10 mai 1981 et la gauche au pouvoir, le statut de l'immigré est modifié: il n'est plus frappé d'invisibilité mais un "individu, pas encore citoyen, mais dorénavant objet de droit"; la politique sécuritaire qui primait alors est revue et corrigée; enfin, le statut des associations étrangères de 1939 est abrogé, libérant celles-ci de tant d'entraves à l'encadrement et à la mobilisation.

Au Maroc, la question migratoire se trouve posée en termes institutionnels et politiques avec l'expérience de cinq députés représentant les migrants dans le Parlement élu en 1984. La figure la plus marquante a été celle de Akka Ghazi, syndicaliste CGT en France, au premier plan des grèves dans le secteur automobile de 1982-1984. Quel bilan tirer de cette séquence particulière ? Pour l'auteur, il est pratiquement "aphone", les immigrés ne se considérant pas vraiment comme étant bien représentés. La question migratoire est suivie par le Roi Hassan II - il l'évoque lors de ses voyages officiels en France mais particulièrement dans une émission télévisée "L'Heure de vérité" en décembre 1989. Il se prononce en substance contre l'intégration des migrants, estimant qu'ils ne peuvent pas avoir " deux drapeaux" et qu'en dernière instance ce processus-là est contre productif, d'autant qu'ils seront de toute façon de "mauvais français... ".

Dans la seconde partie, sont étudiés les multiples aspects de la politique migratoire du Royaume. Un cadre institutionnel ad hoc est créé en juillet 1990 avec la création d'un ministère délégué auprès du Premier ministre - une rupture avec la politique indolente du département du Travail. S'opère dans le même temps une rupture avec les Amicales au bilan peu probant. Mais à partir de 1993, l'on observe" la lente marginalisation du ministère dédié à la communauté émigrée. Les ministres se succèdent sans beaucoup imprimer, dira-t-on : Ahmed El Ouardi, Lahcen Gaboune ( février 1995), Nouzha Chekrouni ( juin 2004), Mohamed Ameur (octobre 2007), Abdellatif Maâzouz ( janvier 2012), Anis Birou (octobre 2013), Abdelkrim Benatiq ( avril 2017), Nezha El Ouafi (octobre 2019). Aujourd'hui, ce secteur n'est plus un département autonome et il est rattaché au ministère des Affaires étrangères.

De l'inachevé

Avec le Roi Mohammed VI nul doute que l'émigration marocaine bénéficie d'un grand intérêt. Alors que par certains aspects, "l'approche de Hassan II est sécuritaire", avec "Mohammed VI elle est sécurisante"- le premier était "paternel", le second, lui, est "fraternel". Dans ses discours, il recommande une administration plus efficiente de la question avec d'un côté la gestion et de l'autre celle de l'accueil et de l'attachement. Mais la question de la représentation de la communauté au Parlement annoncée dans son discours du 6 novembre 2005 n'a pas - encore ? - enregistré une traduction concrète. Deux ans après avec le CCME, s'opère une avancée dans ce domaine. Depuis près de deux décennies, cet organe a-t-il un bilan crédible ? Il est en effet passablement contrasté. D'un côté, sans doute, les acquis placent de la question migratoire au cœur du débat public national, une documentation importante sur les migrations et les politiques publiques, des avis et des études sur la citoyenneté, les compétences marocaines à l'étranger,... Mais de l'autre, des critiques multiples: mandat transitoire prolongé au-delà de quatre années sans renouvellement de sa composition, un faible impact normatif avec peu d'avis formels ayant conduit à des réformes structurantes etc…

Comment expliquer dans cette même ligne que le discours Royal du 6 novembre 2024 portant sur la création de la Fondation Mohammed VI pour les Marocains résidant à l'étranger et la refonte du CCME n'était pas encore connu une traduction. Le paradigme durant les décennies passées de "l'attachement et l'accueil". Les études de référence ne manquent pas à cet égard tel le rapport du CESE de novembre 2022 : "Renforcer le lien intergénérationnel entre les Marocains du Monde et le Maroc, les chances et les défis". Driss Ajbali fait amèrement ce constat: d'un côté la bienveillance et la sollicitude royales - une constante ;  mais de l'autre, bien des variations - voire même des contorsions et des postures- des politiques publiques. Le seul point d'ancrage est celui de Nasser Bourita, ministre des Affaires étrangères dont l'action ne peut pourtant se substituer) une politique gouvernementale globale.

Les partis, eux, continuent à gérer un discours conventionnel sans réelle portée. Et 1'agenda électoral législatif de septembre 2026 ne paraît pas augurer tellement de changement en la matière. En tout cas, ce livre est une précieuse contribution au le débat national. Nourri par le profil du sociologue qu'est l'auteur ainsi que sa connaissance du terrain et des réalités, il illustre en creux, entre autres, de l'inachevé dans ce domaine - "Marhaba" ne suffit pas : tant s'en faut.

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