chroniques
"Sarajevo Blues" de Semezdin Mehmedinovi? - Par Dr Samir Belahsen
C’est dans l’apocalypse des grenades qui pleuvent, de la Bibliothèque nationale qui brûle, des chiens qui déchiquettent les cadavres humains, que Semezdin Mehmedinović compose son livre, en fragments.
De sa lecture de "Sarajevo Blues" du poète bosniaque Semezdin Mehmedinović, Samir Belahsen retient le siège de Sarajevo et la manière dont la littérature saisit l’expérience de la guerre. Fragments poétiques, récits de survie et réflexion sur la destruction du quotidien, l’ouvrage témoigne de l’effondrement d’un monde et de la résistance de l’écriture face à la violence.

Samir Belahsen
« La guerre est un homicide à grande échelle. »
Alberto Lo Presti
« La guerre n'est pas une aventure. La guerre est une maladie, comme le typhus. »
Antoine de Saint-Exupéry
La guerre pulvérise la réalité, elle assassine la vérité.
"Sarajevo Blues", cet atypique recueil d’écrits du grand poète bosniaque de Semezdin Mehmedinović est une succession de réflexions éparses et de récits en fragments, de tessons coupants, tranchants et étincelants.
Sous la guerre, la survie quotidienne se place au sommet de l'absurde.
Les détails ordinaires prennent un sens totalement nouveau. La poésie s’avère une arme de survie. Mehmedinović se réfugie dans une prose souvent courte et fragmentaire pour capturer l'urgence et l'horreur. La prose classique n’aurait pu l’exprimer. La guerre, vécue de l’intérieur, n'est pas une simple histoire logique, elle est surtout un chaos de moments suspendus. Une vie (plutôt une survie) fragmentée imposait à notre poète cette écriture fragmentée…
C’est dire la nécessité de déconstruire le réel pour le comprendre…Semezdin le dit autrement : « La réalité n’est envisageable dans son entier qu’une fois qu’elle a éclaté en mille morceaux. »
Le contexte : Sarajevo
La montée des nationalismes qu’a connu la Yougoslavie après la mort de Tito en 1980 et la crise économique ont fissuré, avec l’aide active de puissances étrangères, ce pays multiethnique.
La Croatie et la Slovénie ont déclaré leur indépendance dès juin 1991. En Bosnie, un referendum d’indépendance est organisé en février 1992. Il faut préciser que plus de 40% de la population Bosniaque était composée des musulmans, les Serbes représentaient 30% et les Croates près de 17%.
Les serbes de Bosnie, menés par le célèbre Radovan Karadzic boycottent le referendum et préfèrent rester en Serbie.
Le 3 Mars 1992, la Bosnie déclare son indépendance qui fut reconnue dès Avril par l’Union européenne et les USA.
Pour Radovan Karadzic et les serbes de Bosnie, c’est inacceptable. Ils veulent créer une "Republika Srpska" avec le maximum de territoire possible.
Les barricades apparaissent en mars 1992. Des manifestations pro-paix ont subi des tirs depuis les toits. C’était le début des hostilités.
Le siège de Sarajevo par l’Armée populaire yougoslave soutenue par les forces serbes de Bosnie était effectif dès le 5-6 avril 1992. L’objectif était de couper la ville du reste de la Bosnie pour forcer les Bosniaques à capituler. La situation topographique de la ville facilitait son bombardement depuis les collines.
Le siège durera 1425 jours, entre 1992 et 1996, le plus long de l’histoire moderne.
C’est dans cet apocalypse des grenades qui pleuvent, de la Bibliothèque nationale qui brûle, des chiens qui déchiquettent les cadavres humains, que Semezdin Mehmedinović compose son livre, en fragments.
Son intrigue, c'est la survie au jour le jour. Et quelle survie quand un joueur de foot et un écrivain se transforment en criminels de guerre…
Le héros c’est Sarajevo. Les chapitres/fragments sont des instantanés photographiques qui vacillent entre prose et poésie…
On en choisira trois qui offrent trois angles bouleversants sur l'atmosphère de cette période. Semezdin Mehmedinović y dresse le portrait saisissant du siège de Sarajevo à travers ces fragments poétiques, mêlant désespoir et survie :
1-"Animaux" : Notre poète de guerre y dépeint la dénaturation du monde animal à travers un chat : « Chaque fois, je suis parcouru de frissons quand le vacarme extérieur tire la chatte de son sommeil, et que je la sens sur ma poitrine lentement sortir ses griffes… »
Plusieurs auteurs de journaux de guerre, ou d’incarcération décrivent une interaction avec le monde animal. Une interaction qui sert de remède à la déshumanisation.
Dans Tazmamart, Cellule 10, Ahmed Marzouki nous raconte l’histoire du petit pigeon blessé et exténué qui était arrivé dans le « bâtiment » de la prison que les détenus avaient appelé « Faraj » …
On peut aussi citer Curzio Malaparte, qui dans ces récits de guerre Kaputt (1944) et dans son « Journal secret » (1941-1944), pose un regard d'une immense empathie sur le monde animal. Il considère les animaux comme les seules victimes pures et innocentes de la barbarie humaine.
2-"Le poêle de guerre" : Semezdin Mehmedinović y dépeint la destruction de la culture pour la survie. Les habitants assiégés sont amenés à brûler leurs livres pour se chauffer.
Cette image révèle la déshumanisation que la guerre impose. Le patrimoine intellectuel se transforme en combustible… la destruction de la culture pour de la chaleur.
3- " Sarajevo", ce fragment poème résume non seulement l’œuvre mais aussi l’histoire : « Sarajevo…
La ville est à présent gangrenée ; avec sa forme fondue,
Sarajevo évoque une œuvre postmoderne
aux dimensions surréalistes.
Tant de victimes, tant de sentiments galvaudés : nul ne pleure.
La mort est omniprésente, le kitsch est omniprésent.
A présent plus rien n’a d’importance.
La fin du monde commence par un geste anodin : la main
d’un jeune homme en uniforme de camouflage
qui cueille une rose et l’emporte.
A jamais tarde la prise de conscience
que cueillir n’a de sens-
que si la rose est destinée à quelqu’un. »
Si Mehmedinov est reconnu dans les Balkans comme le plus grand poète de sa génération, c’est principalement grâce à ce recueil où il relate en poète son expérience du siège de Sarajevo, raconte ses rues populaires désertées et épiées par des snipers qui banalisent le deuil… une ville congelée vive…
Un livre coup de poing à portée, malheureusement, universelle et intemporelle...
Dans la prochaine chronique, nous découvrirons un autre regard sur le siège de Sarajevo.