Sport pauvre… et sport riche – Par Abdesslam Benabdelali

Sport pauvre… et sport riche – Par Abdesslam Benabdelali

Lamine Yamal du FC Barcelone, avec le Norvégien Erling Haaland et le Français Kylian, Mbappé sont les joueurs les plus chers estimés chacun à 200 millions d’euros € (Photo AFP)

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Dans cette réflexion insipirée par la coupe du monde en cours, le philosophe et membre de l’Académie du Royaume, Abdesslam Benabdelali analyse la transformation du football contemporain, passé d’un sport fondé sur l’appartenance locale et collective à une industrie mondialisée dominée par les logiques du marché. Il s’interroge toutefois sur la persistance de nouvelles formes d’identités et de fidélités, particulièrement visibles lors des Coupes du monde.

Abdesslam Benabdelali

De l’équipe du village au marché mondial

Dans son livre intitulé « Mes profs de gym m’ont appris à penser », le philosophe français Michel Serres avait écrit : «Peut-être faudrait-il inventer deux sports, un sport millionnaire et un sport pauvre ». Cela s'applique, à plus forte raison, au football. La différence fondamentale entre les deux sports réside, selon le philosophe français, dans le fait que le second était défini par «l'appartenance»: «Les sports de compétition comme le cyclisme, l’athlétisme ou les sports d’équipe ont connu une phase que j’appellerais volontiers la phase de l’appartenance. Dans les combats, dans les confrontations de type jeux Olympiques ou lors des rencontres de football ou de rugby, il y avait l’équipe de telle nation ou de telle ville contre l’équipe de telle autre nation ou telle autre ville ; et il était clair que les joueurs de rugby ou de football, comme ceux qui couraient ou qui sautaient, appartenaient à une nation, à une ville ou à un village. Je me souviens très bien que quand j’étais jeune, le trois-quarts aile de mon équipe était mon voisin, le demi d’ouverture mon instituteur et ainsi de suite. On sentait que l’équipe était l’équipe de…, et que j’appartenais, en tant qu’enfant, spectateur ou supporter, à ceux qui représentaient le village, la ville, la nation ».

 Le règne du capital et la fin du suspense

Peu à peu, cette appartenance, ou cette identité, s’est effilochée, au point de disparaître – pour le meilleur ou pour le pire. «Aujourd’hui, l’enthousiasme de la foule ne me paraît plus être de l’ordre de l’appartenance ». Avec le marché qui fait que l’on achète des joueurs un peu partout dans le monde, on a professionnalisé la plupart des sports. « On achète des joueurs comme sur le marché des esclaves d’autrefois, à des prix croissants et souvent excessifs. Du coup, le sport-spectacle est devenu presque sans intérêt, parce que, tout bêtement, nous savons qui va gagner. Lyon a été champion de France pendant combien de temps ? Six ou sept ans ? Manchester United est l’équipe de football qui est la mieux dotée en matière capitalistique. Il suffit, par conséquent, en début de saison, de connaître le classement de l’investissement financier pour savoir quel sera le classement final ».

L'équipe riche monopolise la victoire pendant des années consécutives. Et tout se passe comme s'il n'était plus nécessaire de jouer, ni de s'affronter et de disputer des matchs, puisque le classement a été fixé à l'avance par l'investissement. L'immixtion du professionnalisme, de l'argent et de la loi du marché dans le sport a rendu un peu caduc l’intérêt que l’on pouvait porter au suspense.

Il m'est difficile, à moi qui appartiens encore au monde du « ballon des pauvres », de comprendre l'enthousiasme d'un spectateur anglais pour l’équipe d'Arsenal composée d'un Allemand, d'un Suédois, d'un Français, d'un Portugais, d'un Norvégien, d'un Belge, d'un Italien, d'un Danois, d'un Polonais, de joueurs espagnols, ainsi que de joueurs « importés » du Brésil et d'Équateur… Certains rétorqueront que cela tient à ce que je garde encore une conception « identitaire » de l'équipe, que « l'appartenance » reste mon critère déterminant, et que je suis encore loin du « football riche », que le capital a mis en mesure de piétiner le concept d'« appartenance identitaire », avec tout le spectacle et le suspense qui l'accompagnaient.

Une industrie globale aux multiples enjeux

Il semble bien que ce qui gouverne désormais le football dans notre monde contemporain, et qui en a fait un sport « riche », n'a presque plus rien à voir avec le sport, ou du moins avec le sport au sens où nous l'entendions jadis. Car le football, ses matchs, ses fêtes et ses rencontres renvoient aujourd'hui à une conception du sport radicalement différente — non plus au sport comme jeu, mais au sport comme « institution » dotée de sa direction et de ses arbitres, de ses gouvernants et de ses règles, de ses structures et de ses rapports de force qui varient selon les pays et les régions, selon la géographie et la politique. C'est une institution gouvernée par l'économie et qui gouverne elle-même l'économie, une institution dotée de ses marchés, de ses bourses et de sa propre logique économique.

Ce « sport »-là n'existait pas jusqu'à une époque récente. On dira peut-être que les jeux sportifs sont immémoriaux — c'est vrai —, mais ils étaient précisément des « jeux », et n'étaient soumis ni à des règles internationales veillées par des arbitres internationaux, ni organisés à l'échelle mondiale, ni le théâtre d'une rivalité entre États et régimes, voire entre idéologies, ni convoités par les grandes chaînes pour créer des stars, asseoir des marques et monopoliser les publicités.

Mais est-il vrai que le concept d'« appartenance » a totalement disparu, comme le prétend le philosophe français ? Car il semble bien que, malgré la profonde transformation qu'a introduite le « ballon riche » chez les joueurs et dans les matchs, dans les équipes et chez les supporters, une autre forme d'« appartenance » et un autre concept d'identité s'imposent désormais.

La Coupe du monde, laboratoire des identités mouvantes

Cela nous est confirmé à chaque Coupe du monde. Certes, la Coupe du monde, c'est de l'argent, de la publicité, des médias et du « sport riche ». Mais elle constitue pour beaucoup une expérience identitaire d'une autre nature. En ce sens, on peut parler de l'effet « métaphysique » de la Coupe du monde, en ce qu'elle propage des fantasmes, crée des identités, attise les appartenances, vend l'illusion des loyautés, fixe des rapports de force et tisse des relations.

Car nous vivons, tous les quatre ans et durant un mois entier, une expérience identitaire sans limites. Chacun de nous se retrouve aujourd'hui aux côtés de tel pays et de telle équipe, pour passer dès le lendemain à une autre équipe qui était peut-être l'adversaire de la veille. Cela ne tient plus seulement à ce qu'on appelait l'esprit sportif, mais plutôt à la « pluralité des couleurs » qui caractérise l'identité en tant que telle.

Ces « appartenances mouvantes » révèlent que chacun de nous se voit contraint de changer de position, d'un jour à l'autre, à l'intérieur de cercles concentriques, quittant l'un pour entrer dans un autre — ce qui fait que je soutiens l'équipe arabe contre l'équipe africaine aujourd'hui, mais que je me retrouverai demain avec cette équipe africaine face à un pays européen, voire avec ce pays européen à son tour face à un autre pays européen.

Nous nous souvenons encore de ce qui s’est passé en France lorsqu'elle organisa la Coupe du monde en 1998 : certains parlèrent de l'effet politique à long terme de ce Mondial, qui aurait, disait-on, fait perdre plusieurs échelons à Le Pen, leader du parti d'extrême droite de l'époque. On dit même que « ce Mondial avait contribué à unifier les Français et à préserver leur identité plurielle », en raison de la diversité des origines des stars composant l'équipe de France. Dans ce même registre, on affirma que les habitants des banlieues avaient été les grands bénéficiaires de la victoire française, et qu'ils ne s'étaient vraiment sentis français qu'après ce triomphe. Comme si leur accès à l'identité française avait été conditionné par l'obtention de la Coupe par la France, grâce à une équipe dont l'unité transcendait les trois couleurs du drapeau français pour dessiner un nouveau drapeau aux couleurs multiples, et bâtir un monde nouveau où il apparaît clairement que l'identité n'est que fantasme.

Ne sommes-nous pas là, encore une fois, face à une forme d'« appartenance » ? Sans doute que si, même si elle a changé de sens pour devenir une « appartenance nomade » et une identité « plurielle ».

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