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La crise entre le Maroc et l’Espagne et la leçon d’Asilah – Par Hatim Betioui
Garcia père avait fondé son restaurant à la fin des années 1970, presque au même moment que le lancement du Moussem culturel international d’Asilah. Au fil du temps, l’établissement est devenu une composante de la mémoire de la ville et de sa vie sociale et culturelle. Une adresse fréquentée par de hautes personnalités du Maroc, d’Espagne et du reste du monde.
Alors que les relations entre le Maroc et l’Espagne traversent une nouvelle séquence de tension après les événements de Sebta de la fin juillet, Hatim Betioui choisit le contrepoint d’Asilah pour rappeler la profondeur des liens humains entre les deux rives. À travers l’histoire d’une famille espagnole établie de longue date dans la ville, il défend l’idée que les crises politiques et diplomatiques ne suffisent pas à effacer une proximité façonnée par la géographie, l’histoire et les échanges.

Hatim Betioui
Les crises entre le Maroc et l’Espagne dépassent le cadre des différends entre gouvernements. Elles affectent le commerce, les entreprises, la sécurité, la circulation des personnes et la gestion de la migration, sans oublier les milliers de familles dont les liens s’étendent sur les deux rives du détroit de Gibraltar.
Il est vrai que la tension dans les relations ne sert pas les villes occupées de Sebta et Melillia, dans le nord du Maroc, car elles ont besoin de stabilité, de coopération transfrontalière et de canaux de communication fluides entre les autorités de Rabat et de Madrid.
Dans le climat d’effervescence médiatique et électorale hostile au Maroc qui s’est installé en Espagne après les événements de Sebta, à la fin du mois de juillet dernier, la crise a semblé se transformer en carburant électoral au service de gains politiques immédiats. Une telle instrumentalisation affaiblit pourtant les moyens nécessaires pour traiter les véritables problèmes entre les deux pays.
Quand les crises politiques prennent le dessus
La longue histoire des tensions entre le Maroc et l’Espagne ne date ni d’aujourd’hui ni même d’un passé récent. Elle remonte à la conquête musulmane de l’Andalousie, qui a laissé jusqu’à nos jours une empreinte profonde dans la mémoire espagnole.
Un événement survenu récemment dans la ville marocaine d’Asilah a toutefois montré que la coexistence entre Marocains et Espagnols peut perdurer même durant les pires périodes de tension politique entre les deux pays.
Antonio Cuadrado López, citoyen espagnol et oncle du propriétaire du célèbre restaurant Casa Garcia, est décédé. Originaire de la ville occupée de Melilla, il était arrivé à Asilah avec des membres de sa famille alors qu’il n’avait que cinq mois. Ils s’étaient installés dans cette ville, placée sous protectorat espagnol avant 1956, année de l’indépendance du Maroc. Il y est resté jusqu’à sa mort, à plus de 80 ans.
De nombreux habitants de la ville ont participé à ses funérailles. Son cercueil a été transporté sur une civière funéraire selon la tradition musulmane, avant d’être inhumé au cimetière chrétien. Auparavant, ils avaient assisté à la messe funèbre célébrée dans l’église de la ville et écouté les chants religieux chrétiens. Certains ont également évoqué les qualités du défunt et les liens qu’il entretenait avec ses voisins et ses amis marocains, avant de présenter leurs condoléances à sa famille.
Asilah, une coexistence enracinée dans le temps
La même scène s’était produite en 2011, lors du décès de Garcia père à Malaga. Il avait demandé à être enterré à Asilah et les habitants de la ville étaient venus en nombre lui faire leurs adieux.
Garcia père avait fondé son restaurant à la fin des années 1970, presque au même moment que le lancement du Moussem culturel international d’Asilah.
Au fil du temps, l’établissement, d’abord consacré à une cuisine variée à base de fruits de mer, est devenu une composante de la mémoire de la ville et de sa vie sociale et culturelle. Il est aussi devenu une adresse fréquentée par de hautes personnalités du Maroc, d’Espagne et du reste du monde.
Felipe González et José Luis Rodríguez Zapatero, anciens présidents du gouvernement espagnol, Miguel Ángel Moratinos et Ana Palacio, anciens ministres espagnols des Affaires étrangères, Bernardino León, ancien secrétaire d’État aux Affaires étrangères, ainsi que Luis Planas Puchades, actuel ministre de l’Agriculture, de la Pêche et de l’Alimentation et ancien ambassadeur à Rabat, avaient coutume de s’y rendre lorsqu’ils visitaient la ville, à l’occasion de ses Moussems culturels ou pour d’autres événements. Il en allait de même de plusieurs intellectuels espagnols, dont le regretté poète, romancier et dramaturge Antonio Gala et le regretté arabisant Pedro Martínez Montávez. La liste est longue.
Des liens humains plus résistants que les tensions
Par ces faits, Asilah offre une leçon de coexistence et de cohabitation entre les peuples, quelle que soit l’intensité de la tension politique entre les gouvernements.
Le paradoxe est que la crise entre les deux pays n’a empêché ni des dizaines de milliers de Marocains de passer leurs vacances d’été en Espagne ni les touristes espagnols de continuer à affluer vers le Maroc, en particulier dans les villes du Nord. Les relations entre les peuples ne peuvent donc être réduites aux vagues de tension politique et médiatique, d’autant que ce qui unit le Maroc et l’Espagne est plus fort que ce qui les sépare. Les deux pays partagent une histoire commune, un destin géographique qui impose le rapprochement, des intérêts imbriqués ainsi que des liens humains et culturels difficiles à rompre, aussi graves que puissent devenir les crises.
Ce qui s’est produit récemment à Asilah confirme qu’il existe quelque chose de plus profond que les différends circonstanciels et que le dialogue comme la coexistence demeurent possibles, même dans les situations les plus difficiles. Préserver les passerelles de communication entre les deux pays n’est donc pas un luxe diplomatique, mais une nécessité dictée par la géographie et les intérêts communs.