La voix du philosophe – Par Abdesslam Benabdelali

La voix du philosophe – Par Abdesslam Benabdelali

Il ne suffit pas de lire les textes publiés pour comprendre le philosophe ; il faut restituer la scène sonore où ils ont vu le jour.

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La philosophie ne se transmet pas seulement par les concepts et les textes, mais aussi par une voix, un rythme et une intonation capables de donner corps à la pensée. À partir de Gilles Deleuze, Michel Foucault, Heidegger ou encore Derrida, Abdesslam Benabdelali explore cette dimension sonore du discours philosophique, où le cours devient une scène de création et la parole une véritable signature intellectuelle.

  

Abdesslam Benabdelali

Claire Parnet a demandé au philosophe français Gilles Deleuze, dans L'Abécédaire, s'il était conscient de l'importance de sa voix lorsqu'il donnait ses cours à l'université de Vincennes. Il répondit : « Oui, ben, surement, ça, surement, puisque la voix dans un cours, mettons que si la philosophie, elle… comme on l’a dit déjà, on en a parlé, il me semble, un petit peu, la philosophie, elle mobilise et elle traite des concepts. Ben, qu’il y ait une vocalisation des concepts dans un cours, oui, c’est normal, tout comme il y a un style des concepts par écrit. Les philosophes, ce n’est pas des gens qui écrivent sans recherche ou sans élaboration d’un style. C’est comme des artistes, c’est des artistes, bon. Eh ben, un cours, ça implique des vocalismes, oui, ça implique… ou ben oui, ça implique même, je sais mal l’allemand, une espèce de Sprechgesang, ben oui, ça, évidemment, évidemment… Non, mais, ce qui est plus important, c’est le rapport de la voix et du concept ».

Le concept n'existe pas seulement dans ce qui est dit, mais dans la manière dont il parvient aux oreilles. Les concepts ne sont pas toujours des propositions rationnelles froides. Certains ressemblent à un chant, d'autres à un cri. «Tout ça, ça m’intéresse aussi parce qu’en philosophie aussi, il y a aussi des chants et des cris, eh ? Les concepts sont de véritables chants, en philosophie, et puis il y a des cris de philosophie.» Le philosophe ne crée pas seulement des concepts, il invente aussi une intonation particulière qui rend ces concepts vivables. De même que chaque philosophe a un style d'écriture, on peut dire qu'il possède un système sonore qui lui est propre.

Peut-être faudrait-il relier cette question au fait que la philosophie contemporaine est devenue, chez les grands philosophes allemands, puis après eux, une philosophie de professeurs d'université. C'est ainsi que la voix et la manière de parler sont devenues le style même de la philosophie, que chaque philosophe s'est vu doté d'une tonalité propre pour délivrer son cours, et que le concept est devenu une voix signée. Bon nombre des grands textes philosophiques des XIXe et XXe siècles sont d'ailleurs issus de l'espace du cours magistral : les leçons de Hegel, les cours de Schelling, les leçons d'Auguste Comte, les conférences de Husserl, les cours de Heidegger, les cours de Bergson, d'Hyppolite et de Merleau-Ponty... puis, plus tard, les cours de Deleuze, les séminaires de Derrida et les cours de Foucault.

Rappelons la conclusion de la leçon inaugurale de Michel Foucault au Collège de France, où il se remémore la voix de son maître Jean Hyppolite : «Je comprends mieux pourquoi j’éprouvais tant de difficulté à commencer tout à l’heure. Je sais bien maintenant quelle est la voix dont j’aurais voulu qu’elle me précède, qu’elle me porte, qu’elle m’invite à parler et qu’elle se loge dans mon propre discours. Je sais ce qu’il y avait de si redoutable à prendre la parole, puisque je la prenais en ce lieu d’où je l’ai écouté, et où il n’est plus, lui, pour m’entendre.» En ce sens, Deleuze affirme qu'on peut se souvenir, après des années, du ton sur lequel une idée a été dite, davantage que de son contenu théorique.

Il ne suffit donc pas de lire les textes publiés pour comprendre le philosophe ; il faut restituer la scène sonore où ils ont vu le jour. C’est le cas bien sûr des poètes. Heidegger constitue à cet égard une étape décisive, car sa philosophie repose elle-même sur l'appel, l'écoute et l'attention prêtée à la voix. Cet intérêt théorique pour l'ouïe s'accompagne d'une forte présence de la voix du professeur d'université. Beaucoup de ceux qui ont assisté aux cours de Heidegger ont parlé de l'effet de la diction, du rythme et des silences, autant que du contenu.

Chez Deleuze, cela va encore plus loin. Les cours qu'il a donnés à l'université Paris VIII - Vincennes, ne sont pas de simples explications de concepts préexistants, mais un véritable laboratoire de production des concepts eux-mêmes, une signature vocale apposée sur ces concepts. En ce sens, il affirme que le cours est plus proche de la musique que de l'éloquence. Lorsqu'on écoute aujourd'hui ses enregistrements, on sent que le concept naît dans sa voix — une voix qu'il n'était pas facile de faire entendre —, dans son raclement, ses hésitations, ses silences parfois, et dans son accélération à d'autres moments, dans ces phrases qui semblent chercher leur forme au moment même où elles sont prononcées.

Non seulement chaque concept possède une signature vocale, mais chaque philosophe possède peut-être une « voix conceptuelle » qui lui est propre. De même qu'on reconnaît un écrivain à son style écrit, on peut reconnaître le philosophe à son intonation, à son rythme, à sa façon de construire la phrase orale. Les cours radiophoniques de la Sorbonne que donnait Jankélévitch dans les années soixante résonnent encore à mon oreille aujourd'hui.

Il faudrait peut-être réhabiliter ce qu'on pourrait appeler « les archives sonores de la philosophie ». Nous possédons les œuvres écrites de Hegel ou de Nietzsche, mais nous ne connaissons pas leurs voix. Avec Foucault, Deleuze, Barthes et Derrida en revanche, la voix elle-même est devenue partie intégrante de leur héritage philosophique.

On peut même aller jusqu'à dire que la philosophie française contemporaine, depuis les années soixante, ne s'est pas répandue mondialement grâce aux livres seuls, mais grâce à une forme particulière de performance intellectuelle. Les cours de Deleuze, les conférences de Foucault, les séminaires de Lacan ne sont pas de simples moyens de transmettre la pensée : ce sont des formes de sa production et de sa « mise en scène ».

L'un de mes professeurs disait : « Je sens, quand je donne ma conférence en arabe, que je la scande et que je la chante, contrairement à quand je la donne dans une langue étrangère, où ma voix prend le ton de l'élève qui récite. » Car lorsqu'on parle sa langue maternelle, on n'utilise pas seulement une langue, on habite un espace sonore façonné depuis l'enfance. Les mots ne sont alors plus de simples signes porteurs de sens, mais portent avec eux des rythmes, des modes et des intonations ancrés dans le corps lui-même. L'énonciation devient ainsi proche du chant, non pas au sens d'un ornement rhétorique, mais au sens où la pensée se meut de l'intérieur, au rythme de la langue.

Dans une langue étrangère, en revanche, se produit souvent une sorte de séparation entre la pensée et la voix. C'est comme si l'on était préoccupé par la justesse de l'expression, par le choix du mot approprié, par la surveillance de la syntaxe. La voix devient alors plus prudente, moins libre : elle ne chante plus, elle lit et récite. C'est comme si le locuteur passait du statut de « propriétaire de la langue » à celui de « son emprunteur » — et sa voix change alors, non seulement parce que l'articulation des sons diffère, mais parce que son rapport à ce qu'il dit n'est plus le même. Dans la langue maternelle, on ne pense pas seulement avec les mots, mais aussi avec leur rythme ; dans la langue étrangère, on pense le plus souvent avant le rythme.

On comprend dès lors pourquoi certains philosophes semblent radicalement différents lorsqu'on les écoute dans leur langue d'origine. Une part du concept n'habite pas le texte, mais l'intonation ; et une part de l'intonation ne se traduit pas, parce qu'elle tient à la manière dont la langue elle-même respire.

On pourrait peut-être aller plus loin encore et avancer qu'il existe des voix convaincantes et d'autres moins convaincantes, tout comme il existe, en écriture, des styles convaincants et d'autres qui ne le sont pas. Une voix est convaincante en un sens plus profond que la simple beauté du timbre ou la force de la présence. La voix convaincante est celle qui fait paraître la pensée comme trouvant en elle sa forme naturelle, comme s'il y avait une coïncidence entre l'idée et son intonation.

On retrouve cela chez les anciens rhéteurs : dans la tradition grecque antique, la persuasion n'était pas seulement affaire d'arguments, mais aussi de voix et de diction. Les orateurs anciens savaient qu'un même argument pouvait réussir ou échouer selon la manière dont il était prononcé, au point que certains rhéteurs considéraient l'art de la diction comme l'élément le plus important de l'éloquence.

En dernière analyse, la question rejoint la place et le rôle de la musique dans la persuasion, et son rapport à la pensée. C'est sans doute pour cela que la philosophie, depuis Platon au moins, a entretenu avec la musique un rapport ambigu : d'un côté, elle en craignait le pouvoir de persuasion parce qu'elle agit sur l'âme sans passer par la démonstration ; de l'autre, elle n'a jamais pu s'en passer tout à fait, parce que la pensée elle-même a besoin d'un rythme pour être entendue, comprise et vécue.