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Le désordre, leur victuaille ! – Par Driss Ajbali
La diagonale du Fou ou du PAF
À la suite des violences survenues après la victoire du Paris Saint-Germain en Ligue des champions, Driss Ajbali, sociologue et essayiste, spécialiste de l’immigration, interroge le traitement médiatique de ces événements, en particulier sur certaines chaînes d’information françaises. Revenant sur plusieurs décennies de violences urbaines, il critique les lectures qu’il juge réductrices et plaide pour une analyse inscrite dans l’histoire sociale et politique de la France.

Driss Ajbali
La finale de la Ligue des champions remportée par le PSG a donné lieu, comme souvent lors des grands événements footballistiques, à une double réalité : une célébration populaire massive et des affrontements sporadiques entre groupes de jeunes et forces de l’ordre dans 71 villes, Paris en tête. Le bilan est lourd : commerces dégradés, véhicules incendiés, tirs de mortiers d’artifice. Avec un déploiement policier massif, on dénombre environ 890 interpellations, des centaines de gardes à vue, mais aussi 178 policiers et gendarmes blessés. Une nuit de victoire et de violence
Une aubaine pour praulloré
Ces violences étaient largement anticipées par certains médias. Je dirais même qu’elles étaient désirées et voulues. Du coup CNews et ses journalistes jubilent. C’est la fête pour eux. Le désordre est leur victuaille. Cela permet une semaine de bavardages rentable en termes d’audience. Dans la galaxie Bolloré, la carte de presse, pour ceux qui en ont une, s’autorise d’être une carte de pression ou, pire encore, d’impression. Derrière l’émotion et le désarroi de l’instant, les commentateurs médiatiques de la chaine feignent, à chaque occasion, redécouvrir avec une fausse stupeur une réalité ancienne. C’est surtout pour eux l’opportunité de ressortir en vrac, les trois I totémiques : L’insécurité, l’immigration et l’islam. Sur ces sujets, ils ont fini par devenir des ruminants.
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Pascal Praud est toujours entouré par les mêmes. Quand ce n’est pas Éric Naulleau, Gilles-William Goldnadel, Joseph Macé-Scaron ou Richard Millet, il ressort, de temps en temps, des chevaux de retour, comme Paul Amar (76 ans) ou Gérard Carreyrou (84 ans). On ne sait pas si c’est l’âge, mais ces derniers ont une espèce d’incontinence intellectuelle comme d’autres souffrent d’une énurésie urinaire. Praud adore aussi inviter les policiers. Rarement les magistrats. Il déteste la justice qu’il accable de tous les maux. Les policiers qui passent sur son plateau sont généralement des syndicalistes qui défendent les intérêts de leur boutique, en pensant à la prochaine élection professionnelle. Le scénario est immuable : on commence par déplorer la situation avant de réclamer des moyens supplémentaires.
Tous ces gens-là sont devenus des exégètes du malaise français. Ils singent leur maitre, Éric zemmour, sans jamais l’égaler. A son instar, ils se veulent sonneurs de tocsin ou Cassandres. Et comme Zemmour, ils mystifient comme si la France n’avait pas de mémoire.
La violence urbaine, une histoire ancienne.
La violence urbaine en France a 46 ans d’existence. C’est une histoire écrite et documentée. Elle démarre timidement avec les Minguettes au début des années 1980, dans le sillage des émeutes de Brixton à Londres. Elle explose avec Vaulx-en-Velin au début des années 1990. Elle atteint son acmé en 2005 (l’émeute dura trois semaines avec 10.346 véhicules brûlés, 233 bâtiments publics détruits ou endommagés, 74 bâtiments relevant du domaine privé détruits ou endommagés, 224 policiers, gendarmes et sapeurs-pompiers blessés, 6.056 interpellations (5.643 personnes placées en garde à vue, 1.328 personnes écrouées). A l’époque, ni Zemmour ni Praud n’étaient dans le Radar. Ils n’ont pas pipé mot. Le premier était journaliste politique, spécialiste de la droite et le second, journaliste de foot. Le premier, en tant que candidat défait et le second comme nouveau gourou médiatique, ont assisté, il y a 3 ans, à onze jours d’émeutes suite à l’affaire Nahel.
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En 1995, Jacques Chirac était à l’Élysée. Il avait remporté l’élection présidentielle sur le thème de la « fracture sociale ». Avant la fin de son second mandat, alors qu’il n’est plus que « résident à l’Élysée », il assistera, impuissant, aux chamailleries entre De Villepin, premier ministre, et Sarkozy, ministre de l’intérieur, mais aussi aux violences urbaines de 2005 qui ne cesseront qu’avec le recours à l’État d’urgence.
Aujourd’hui, trente ans plus tard, force est de constater que la métaphore orthopédique de Jacques Chirac est plus opérante que jamais. Elle s’est cicatrisée de manière tellurique sur le visage de toute l’Hexagone.
La caillera, une canaille dégénérée.
L’auteur de ces lignes a écrit, en 1999, un livre intitulé Violence et immigration. Il est né de l’observation d’un nouveau phénomène qui s’est développé, à Strasbourg, à partir de 1996 : Le développement spectaculaire des voitures brûlées dans cette ville, la nuit de la St-Sylvestre tout particulièrement. Cette donnée ne pouvait être rangée dans la seule rubrique des faits divers. Elle était le symptôme d’un basculement urbain profond qu’il fallait comprendre.
L’avènement du tramway avait reconfiguré la mobilité dans la ville, surtout celle des jeunes des quartiers qui quittaient rarement leur territoire et qui, avec ce transport, ont soudainement bigarré la ville. On pouvait voir comme une juxtaposition frontale de deux logiques : celle du territoire (le quartier) contre celle du terroir (l’identité alsacienne).
On peut trouver dans le livre, page 227, une tentative d’appréhender l’univers de la caillera, cette canaille dégénérée, et ce bien avant que ce terme, racaille en verlan, ne soit aujourd’hui normalisé dans certains médias. La caillera, écrivais-je, « a sa logique, son fonctionnement, ses habitudes, ses réflexes, ses goûts, ses choix, ses intérêts. Elle aime Scarface et Sami Naceri. Elle adore Reebok et le King Fish. Elle a en son sein quelques meufs mais elle est globalement masculine. Elle ne parle pas. Elle crache. Elle ne cause pas, elle tchatche… Elle ne baise pas. Au mieux elle nique et au pire on la force à faire des tournantes. Elle n’aime pas les animaux mais elle adore le pitbull et les singes… »
Ces jeunes portaient déjà en eux un mille-feuille d’exclusions : exclusion de l’histoire, exclusion de la cité au sens politique du terme, exclusion de la culture dominante. Je déplorais déjà la facile incrimination de la seule démission des parents. Ceux-ci n’étaient, le plus souvent, que des « licenciés de la parenté ». Aujourd’hui la France a affaire à leurs enfants. Et ils sont plus radicaux, plus nihilistes. Autre facilité, c’est celle qui consiste les essentialiser dans leur identité d’origine africaine soit-elle ou maghrébine quand elle n’est pas tout simplement musulmane. Or ils ne sont pas autre chose qu’un produit made in France.
Les comparaisons boiteuses
Face à ces violences, qui désormais accompagnent rituellement tout moment festif, certains (Praud tout particulièrement) rêvent d’une justice collective expéditive et glorifie souvent le modèle de Nayib Bukele, président du Salvador. Le Maroc est aussi souvent cité, pour ne pas dire encensé. Les commentateurs jugent le royaume comme un pays où ces violences ne sauraient être tolérées — la preuve par l’organisation de la CAN. Il arrive aussi à Pascal Praud de citer souvent le Roi Hassan II sur le sujet de la panne de l’intégration.
Outre que comparaison n’est pas raison, la confusion des contextes politiques, historiques et sociaux aussi différents relève davantage du sophisme que de l’analyse. La France n’est ni le Salvador ni le Maroc. Et les banlieues françaises sont proprement françaises. Le reste, c’est de la rhétorique, propre à l’émotion télévisuelle. Elle abhorre la complexité.