Politique
Éric Zemmour n’est pas hors-sol. Il n’a pas de sol – Par Driss Ajbali
La seule chose que ni Eric Zemmour ni Prado ou Michel Meyer ne renieront jamais, c’est peut-être paradoxalement ce qui les définit le mieux : ils sont détachés du sol. Ils n’ont ni racines au sens paysan du terme, ni terroir, ni église de village, ni mémoire de la terre. Zemmour habite son imaginaire — celui d’une France fantasmée, d’un roman national dans lequel il fait son marché, et à sa guise.
Dans cette chronique, le sociologue et essayiste Driss Ajbali analyse le parcours médiatique et politique d’Éric Zemmour à travers son rapport aux questions identitaires, à l’immigration et au récit national français. Auteur de notamment Eric Zemmour, un outrage français et, récemment, Migration et politique, l’équation marocaine, il revient sur l’évolution du discours de Zemmour, ses stratégies médiatiques et les contradictions et incohérences qu’il observe dans sa manière d’aborder les notions d’appartenance, d’assimilation et de double identité.

Driss Ajbali
Il y a une étrange cohérence dans la trajectoire d’Éric Zemmour. Après des années passées à incarner la figure du journaliste politique, spécialiste de la droite (le Quotidien de Paris, le Figaro, après des bios de quelques célébrités politiques, Éric Zemmour prit un tournant décisif en 2006. D’abord avec la publication d’un essai, le premier sexe, un livre abject qui lui vaudra de rejoindre, en septembre 2006, l’équipe de Ruquier, une émission du samedi soir. Il en deviendra, sous les lumières, le polémiste provocateur, aussi bien dans les colonnes du Figaro que sur les plateaux de télévision. Avec la naissance des réseaux sociaux (Facebook 2004, WhatsApp 2007), bientôt le borderline sera privilégié au raisonnable. Zemmour s’installe alors dans une posture radicale : celle du dissident intellectuel. Son espace, c’est désormais celui d’une OAS intellectuelle. Son credo, son mode d’existence : la dissidence. D’autant que c’est plus rémunérateur qu’une biographie de Jacques Chirac (qui a toujours refusé de le rencontrer) ou d’Edouard Balladur.
Le filon
Bien qu’esquissée, violemment mais incidemment, dans Le Premier sexe, l’attaque frontale contre l’immigration ne surviendra qu’en 2008, avec une tentative d’incursion dans la littérature. Il publie, en 2008, Petit frère, un livre indigne parce que basé sur une histoire réelle mais volée à l’insu de la famille, et surtout stylistiquement médiocre. Et si son rêve d’être un nouveau Balzac s’évapora à l’occasion, le scrupule ne l’étouffera jamais s’agissant de l’agressivité contre l’immigré, particulièrement le musulman. Il avait trouvé, à cette occasion, son filon, sa mine d’or.
Aujourd’hui, dix ans après l’immense succès de son livre Le Suicide français, le voilà reprendre sa lucrative antienne. Il republie, depuis mercredi, une réédition chez Fayard, sa nouvelle maison d’édition désormais largement dédiée à la pensée radicale. Tropisme trumpiste, il publie le livre traduit aussi aux USA. Et Bolloré, son parrain, lui ouvre les portes pour un film documentaire chez Canal+ inspiré du livre. C’est prévu pour juin 2026.
C’est devenu une méthode depuis 2002. A la veille de chaque élection, Zemmour l’auteur sert Zemmour le potentiel candidat politique. Avec une constance qui force l’attention. L’intellectuel Zemmour, la Cassandre qui adore les postures prophétiques, qui annonce les désordres à venir, qui nomme et verbalise sans vergogne, mène, à la veille de chaque scrutin, la promotion d’un livre qui, en vérité doit promouvoir le candidat (sans que cela rentre dans les comptes de campagne). Force est d’admettre que jusqu’à présent, que les urnes ont contesté la méthode.
L’Algérien devenu Africain
La raison du présent article, c’est que cette semaine, le président Macron a fait une déclaration, depuis le Kenya, pays anglophone s’il en est, où il affirme son attachement à la diaspora africaine. Il força un peu le trait en ajoutant que « l’on peut être cent pour cent français et cent pour cent africain ». Zemmour a vu rouge. Il le désavoue. Tout en revendiquant son identité algérienne (et d’ajouter africaine), il brandit sa totale assimilation française a « cent pour cent ». De la rétorsion argumentative
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L’homme qui a fait du combat contre l’“invasion” migratoire le cœur de son programme politique, l’homme dont le discours repose sur une vision ethnoculturelle de l’identité française, agite régulièrement ses racines berbères et maintenant une africanité revendiquée. La mythologie identitaire est agitée dans toute sa splendeur — non pour construire, mais pour déstabiliser l’adversaire, retourner ses armes contre lui. Ce retournement révèle quelque chose d’essentiel : le débat identitaire tel que Zemmour le pratique n’est ni philosophique ni purement intellectuel. Il est stratégique.
Le bouc émissaire et ses limites
La mécanique zemmourienne repose sur la désignation de l’ennemi. Et celle-ci s’est concentrée sur les populations issues de l’immigration arabo-musulmane, la raison en est que cette cible, bien qu’en partie électorale, vote peu. La France compte aujourd’hui les deux plus grandes communautés, juive et musulmane. Et si la première, habitué au soft power sait se dresser comme un seul homme, c’est loin d’être le cas pour les nombreux immigrés, y compris ceux qui ont eu la nationalité et le droit de vote. Ils se mobilisent peu dans les urnes, et offrent donc une cible commode pour une rhétorique de la peur sans coût politique immédiat.
Cette stratégie se heurte tout de même à une réalité démographique et électorale : la communauté juive de France, dont Zemmour se présente comme une voix, demeure puissante mais électoralement minoritaire. Ceci sans compter ceux qui ne sont pas d’accord avec lui. Pour peser électoralement, il faut élargir la coalition. C’est ainsi que le discours glisse, depuis son dernier livre, vers un appel au monde chrétien — les catholiques conservateurs, les nostalgiques d’une certaine France de clochers — comme nouvelle base de ralliement.
La pirouette de la double appartenance
En réaction à la déclaration d’Emmanuel Macron, l’avocat principal de Zemmour, maître Olivier Prado, a déclaré cette semaine sur CNEWS avec une franchise désarmante : “Je suis double national franco-israélien ». Mais surtout, « Je suis cent pour cent occidental.” Outre que cela convoque le clash de civilisation, la formule dit tout. Elle illustre la pirouette au cœur de ce type de narratif : la double appartenance est acceptable pour certains. Elle est suspecte pour les autres, surtout quand il s’agit des Mahométans. On voit à l’œuvre le même procédé quand il s’agit du rapport à la présomption d’innocence dans les affaires de mœurs ou de viol.
On peut donc être à la fois français et israélien, et cent pour cent occidental. Mais être français et algérien, ou français et marocain, reste une souillure dans ce narratif. Le double standard n’est pas un accident du discours. Il en est la structure même.
L’homme sans racines
La seule chose que ni Eric Zemmour ni Prado ou Michel Meyer, ne renieront jamais, c’est peut-être paradoxalement ce qui les définit le mieux : ils sont détachés du sol. Ils n’ont ni racines au sens paysan du terme, ni terroir, ni église de village, ni mémoire de la terre. Zemmour habite son imaginaire — celui d’une France fantasmée, d’un roman national dans lequel il fait son marché, et à sa guise.
C’est là toute l’ironie de la situation. Le chantre de l’enracinement, le contempteur du déracinement contemporain, est lui-même un homme de l’abstraction et du verbe. Sa France n’est pas une expérience vécue. C’est tout au plus une bibliothèque.
Et si, comme il l’a fait avec l’Algérie au gré de ses besoins rhétoriques, il finissait par “abandonner” la France elle-même lorsque celle-ci ne correspondra plus à son roman intérieur ? La question n’est pas anodine.
Les vrais otages du débat
Au bout de ce spectacle, qui souffre vraiment ? Pas Zemmour, qui prospère médiatiquement même dans la défaite électorale. Pas les élites, les Onfray, les Pierre Lellouche, les Paul Amar, les Julien Dray, les Pascal Praud, les arabes qui leur servent non pas de chiens de garde mais plutôt des chiens de compagnie, et qui, quotidiennement, orchestrent ces débats depuis des tribunes confortables.
Paradoxalement, ce ne sont même pas les immigrés qui en éprouvent le plus d’amertume.
Les vrais otages, ce sont les Français ordinaires — ceux que l’on appelle parfois, avec une condescendance amusée, les « Gaulois réfractaires ». Ils ne sont pas si réfractaires que ça. Ils sont, pour beaucoup, désemparés, inquiets pour leur pouvoir d’achat, leur école, leur quartier, leur avenir. Ils méritent un débat politique à la hauteur de leurs préoccupations réelles.
Or ce débat leur est confisqué. Il est remplacé par une guerre de mythologies — le roman national contre le grand remplacement, Vercingétorix contre Mahomet. Un débat dans lequel personne ne gagne, sauf ceux qui vivent de l'anxiété qu’eux même génèrent.
Les Français — tous les Français, quelle que soit leur origine — méritent mieux que d’être les figurants de ce combat fantasmagorique dont la pensée de l’Église se trouve otage. Une pensée qui, elle, se trouve au milieu du moindre petit village français.
Et comme la radicalité appelle la radicalité, voilà que Jean-Luc Mélenchon, de s’amuser à prendre les Zemmour and co dans leur propre piège. Il plaide aussi pour « le grand remplacement » détournant ainsi la théorie non pas de Zemmour mais de Renaud Camus. Une différence cependant. La théorie adoptée par Zemmour appelle à un remigration (terme piqué à Jean-Yves Le Gallou) si ce n’est au grand déplacement. Tandis que chez Mélenchon, le grand remplacement prend acte de la nouvelle réalité démographique de la France.
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