Le droit de respirer, le devoir de vérité – Par Abdelfettah Lahjomri

Le droit de respirer, le devoir de vérité – Par Abdelfettah Lahjomri

La diffusion des dernières images d’Abderrahim Fakir, ressortissant marocain décédé en Italie lors d’une intervention des forces de l’ordre

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La diffusion des dernières images d’Abderrahim Fakir, ressortissant marocain décédé en Italie lors d’une intervention des forces de l’ordre, soulève, pour Abdelfettah Lahjomri horrifié, une question qui dépasse le seul cadre judiciaire : comment un homme peut-il appeler au secours devant plusieurs témoins sans que son cri ne parvienne à empêcher l’horreur ?

Abdelfettah Lahjomri

Un appel au secours resté sans réponse

Comment un homme peut-il appeler au secours devant plusieurs témoins sans que son cri suffise à empêcher l’irréparable ? Comment peut-on entendre une personne dire qu’elle ne parvient plus à respirer, puis agir comme si le danger n’était pas imminent ?

J’ai regardé les images des derniers instants d’Abderrahim Fakir. Elles ne racontent pas seulement la mort d’un homme. Elles révèlent aussi l’effacement de la compassion et le recul du sens de la responsabilité.

La séquence montre un homme maintenu au sol, une voix qui faiblit et des témoins qui observent. Abderrahim répète qu’il ne peut plus respirer. Son appel s’affaiblit, ses mouvements s’épuisent, puis le silence s’installe.

Fallait-il qu’il crie davantage pour que le danger soit compris ? Fallait-il attendre qu’il ne réagisse plus pour admettre que son immobilité n’était pas un apaisement, mais un effondrement ? Comment un homme peut-il mourir en décrivant ce qui lui arrive, sous les yeux de ceux qui auraient dû préserver sa vie ?

Une scène qui exige des réponses

Une vidéo ne peut, à elle seule, établir définitivement les responsabilités pénales. Elle ne remplace ni l’enquête, ni l’expertise médicale, ni la justice. Mais elle possède une force morale incontestable. Elle oblige à demander pourquoi l’immobilisation s’est poursuivie alors qu’Abderrahim semblait ne plus pouvoir résister.

À quel moment une intervention destinée à contenir une personne en état d’agitation bascule-t-elle dans une situation où sa vie se trouve menacée ? Comment la sécurité peut-elle être présente lorsque la protection ne l’est plus ? Comment des personnes disposant de connaissances médicales peuvent-elles se trouver à proximité sans empêcher l’issue fatale ?

Seule une enquête indépendante et rigoureuse pourra répondre. Elle devra déterminer les gestes accomplis, les décisions prises, les alertes formulées et le moment où la situation aurait pu être réévaluée. Elle devra aussi établir si une faute, une négligence, un dépassement de pouvoir ou un défaut d’assistance a été commis.

Certains rappelleront qu’Abderrahim aurait eu un comportement désordonné, qu’il aurait endommagé des biens ou provoqué la peur. Mais aucun de ces éléments ne justifie qu’un homme perde la vie. La loi interpelle, contrôle, sanctionne lorsque cela est nécessaire et soigne lorsqu’une personne a besoin d’aide. Elle ne peut transformer une crise psychologique ou médicale en condamnation irréversible.

Un homme derrière le nom

Abderrahim Fakir ne saurait être réduit à un nom dans un titre, à une image diffusée sur les réseaux sociaux ou à une pièce d’un dossier judiciaire.

Il avait vécu de nombreuses années en Italie, où il avait travaillé et créé une petite activité dans le nettoyage et le transport de meubles. Il avait une famille, des proches et une épouse qui attendaient sa voix. Pour eux, la séquence n’est pas un simple document, mais la disparition d’un homme fait de souvenirs, de relations et d’histoires partagées.

Sa mort est d’autant plus difficile à accepter qu’elle ne s’est pas produite dans un lieu isolé. Abderrahim est mort sous des regards ouverts, devant des téléphones qui enregistraient, face à une autorité détentrice de la force et en présence de personnes capables de constater sa détresse.

La caméra a transformé son dernier instant en témoignage public. Elle a supprimé la distance qui permet parfois aux institutions et aux sociétés de détourner le regard de ce qui se produit dans leurs zones d’ombre.

La justice, non la vengeance

La colère provoquée par cette mort est légitime, mais elle ne doit pas devenir une violence aveugle. Elle doit se traduire par une exigence juridique, médiatique et citoyenne constante.

Cette exigence suppose une autopsie indépendante, une enquête transparente, l’examen complet des enregistrements et l’analyse du comportement des policiers comme des équipes de secours. Toute personne dont la responsabilité serait établie devra rendre des comptes.

La justice n’a pas besoin de vengeance. Elle a besoin d’une vérité entière, que ni les grades, ni les institutions, ni les intérêts politiques ne puissent étouffer.

La présomption d’innocence protège chacun contre les condamnations précipitées. Mais elle ne peut devenir une injonction au silence. Elle n’interdit ni de poser des questions, ni d’exiger la transparence, ni de demander aux institutions de répondre de l’usage de la force.

Une affaire qui dépasse Bologne

L’affaire Abderrahim Fakir ne concerne pas uniquement les Marocains, les migrants ou la ville de Bologne. Elle interroge le rôle de l’État lorsqu’il utilise la contrainte, la valeur accordée à une personne lorsqu’elle paraît faible, désorientée ou étrangère, et la capacité de la justice à examiner l’action du pouvoir sans complaisance.

Une société qui laisse passer une telle scène sans réexamen rigoureux prépare le terrain à d’autres drames. Chaque absence de réponse fragilise les garanties qui protègent les citoyens et banalise le risque qu’une nouvelle personne appelle au secours sans être entendue.

Les derniers mots d’Abderrahim, « Je ne peux pas respirer », ne doivent pas devenir un simple écho dans la mémoire d’Internet. Ils doivent rester une question adressée aux institutions et un appel à revoir les règles d’intervention auprès des personnes traversant une crise psychologique ou médicale.

Sa vie s’est achevée, mais son droit à la vérité demeure. Sa voix s’est interrompue, mais notre responsabilité commence au moment où nous l’avons entendue.

La justice ne pourra pas lui rendre son souffle. Elle peut cependant empêcher que sa mort soit réduite à une statistique. Elle peut affirmer qu’un homme ne perd pas son droit à la vie lorsqu’il est en détresse, ni sa dignité lorsqu’il est immobilisé par la force. Elle peut rappeler qu’aucune origine, aucun nom et aucune vulnérabilité ne rendent une vie moins digne d’être protégée.

Réfléchissons-y. Nous y reviendrons.