Le Grand Hiver d’Ismaïl Kadaré - Par Dr Samir Belahsen

Le Grand Hiver d’Ismaïl Kadaré - Par Dr Samir Belahsen

Dans son récit de la rupture entre l’Albanie et l’Union soviétique durant l’hiver 1960-1961, Ismaïl Kadaré interroge les ressorts de la résistance face à la domination

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Dans son récit de la rupture entre l’Albanie et l’Union soviétique durant l’hiver 1960-1961, Ismaïl Kadaré interroge les ressorts de la résistance face à la domination. Samir Belahsen revient sur, Le Grand Hiver, un roman qui dépasse son contexte historique pour poser une question universelle sur le prix de la souveraineté, la tentation de la soumission et la manière dont certains peuples transforment la résistance en principe d’existence.

Samir Belahsen

« Résistance : mot inventé pour éviter aux hommes de vivre à genoux. »

Jean-Michel Ribes

« Résistance et obéissance, voilà les deux vertus du citoyen. Par l’obéissance, il assure l’ordre ; par la résistance, il garantit la liberté. »

Alain

Ismaïl Kadaré met en récit un épisode décisif de l’histoire albanaise du XXe siècle : la rupture avec l’Union soviétique durant l’hiver 1960-1961. Il en propose une construction polyphonique, organisée en « mouvements », où se croisent plusieurs voix et points de vue.

Besnik, l’intellectuel tiraillé

Le premier mouvement est porté par Besnik, jeune interprète albanais présent à Moscou lors de la conférence de rupture. Traducteur officiel de la délégation, il assiste aux confrontations verbales entre deux figures majeures : Enver Hoxha et Nikita Khrouchtchev. Communiste convaincu mais lucide, Besnik se trouve tiraillé entre sa fidélité idéologique, son attachement à Zana, restée à Tirana, et ses doutes face aux discours antagonistes des deux camps.

À travers son regard, on découvre les arcanes de la diplomatie, la rigueur hivernale de Moscou, et l’angoisse permanente liée à sa fonction : une traduction imprécise pourrait avoir des conséquences irréversibles.

Il prend progressivement conscience du pouvoir de la langue, instrument à la fois politique et stratégique.

Il est habité par une double épreuve : le froid réel de Moscou et celui, symbolique, qui s’annonce pour son pays.

Besnik voit vaciller ses certitudes. L’« amitié » proclamée entre les deux États lui apparaît désormais comme une fiction politique.

Sans être héroïque, il incarne une conscience en éveil, traversée par le doute, qui finit par se rallier à l’exigence d’indépendance nationale.

A ses yeux, l’empire soviétique, autrefois porteur de promesses civilisationnelles, révèle un visage de domination et d’abandon.

Zana, la résistante

Zana, sa fiancée, incarne quant à elle l’attente et la résilience du peuple resté au pays. À Tirana, elle fait l’expérience des premières pénuries, du ralentissement industriel consécutif à la rupture, et de l’allongement des files d’attente.

Kadaré insiste sur les formes de solidarité qui émergent : entraide de voisinage, partage des ressources, dignité dans l’épreuve. Zana symbolise une collectivité qui endure sans plainte excessive, forte d’une mémoire historique marquée par la résistance : survivre devient un impératif moral autant qu’une nécessité.

Le récit se déplace ensuite vers les sphères du pouvoir. Kadaré donne à voir les délibérations du Parti à Tirana ainsi que les affrontements à Moscou. Enver Hoxha y apparaît comme un dirigeant déterminé, refusant toute subordination à Khrouchtchev.

Les échanges sont tendus, marqués par des accusations et des ultimatums. L’Union soviétique est dénoncée comme cherchant à réduire l’Albanie au rang de satellite.

La décision de rupture, une fois entérinée, engage le pays dans une voie difficile : perte de l’aide économique et technique, isolement international, précarité accrue. Le choix est toutefois assumé comme un impératif de souveraineté : mieux vaut la pauvreté dans la liberté que l’aisance dans la dépendance.

La tradition de résister

Parallèlement, Kadaré introduit des figures du peuple, telles que Ben le balayeur ou le vieux montagnard, qui inscrivent l’événement dans une mémoire longue.

Ces voix rappellent que l’histoire albanaise est jalonnée de résistances successives face aux grandes puissances. Dès lors, l’Union soviétique ne leur apparaît plus comme un allié idéologique, mais comme une domination étrangère parmi d’autres.

Les derniers mouvements décrivent le départ des techniciens soviétiques et l’entrée de l’Albanie dans une période d’isolement. Le pays se retrouve seul, confronté à ses propres ressources. Cette solitude, loin d’être uniquement subie, est aussi revendiquée comme une affirmation de dignité nationale.

Entre Soumission et résistance

Au-delà du contexte albanais, Kadaré inscrit son œuvre dans une réflexion plus large sur le dilemme universel entre soumission et résistance.

D’autres traditions littéraires en témoignent. Ainsi, dans Le Soldat inconnu de Väinö Linna, la Finlande choisit la résistance face à l’Union soviétique durant la Guerre d’Hiver, dans un mélange de fierté et de lucidité tragique.

En Irlande, les œuvres de James Joyce et Sean O’Casey interrogent la tension entre compromis et fidélité identitaire.

Chez Mouloud Feraoun, dans l’Algérie sous colonisation française, il met en scène des individus partagés entre assimilation et révolte, à l’image de Besnik pris entre deux univers.

Alan Paton, dans « Pleure ô pays bien-aimé », explore les dilemmes moraux imposés par l’apartheid, entre silence protecteur et parole risquée.

À travers ces exemples, une question centrale émerge : pourquoi certains peuples choisissent-ils la résistance au prix de grandes épreuves, tandis que d’autres optent pour la sécurité dans la dépendance ?

Kadaré esquisse une réponse en évoquant la répétition historique des dominations, qui transforme la résistance en tradition presque constitutive de l’identité nationale.

Pour les petits peuples, confrontés à des formes récurrentes d’asservissement, résister devient moins un choix qu’une nécessité inscrite dans la durée.

Les Albanais l’ont bien prouvé et le prouvent encore.