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Le Hérisson, le Renard et les obsessions du pouvoir - Par Dr Samir Belahsen
Entre vision unique et pragmatisme mouvant, le hérisson et le renard incarnent deux manières de penser le monde, le pouvoir et les conflits contemporains.
Dans cette chronique, Samir Belahsen revisite la célèbre distinction formulée par le philosophe Isaiah Berlin entre les « hérissons », guidés par une idée centrale unique, et les « renards », adeptes de l’adaptation et de la complexité. De la philosophie à la littérature, du management à la géopolitique, il mobilise cette grille de lecture pour interroger les comportements des grandes puissances, les logiques des conflits contemporains et les ambiguïtés des stratégies politiques modernes.

Samir Belahsen
« Le renard connaît beaucoup de choses, mais le hérisson connaît une grande chose ».
Proverbe grec
La théorie du Hérisson et du Renard a été développée dans un essai du philosophe Isaiah Berlin (1909-1997) en 1953. Isaiah Berlin était membre du All Souls College, Oxford et biographe de Karl Marx.
Il reprend ce proverbe et en fait une grille pour classer les penseurs en deux « genres » : Hérisson et renard.
Les Hérissons
Le type Hérisson explique le monde à travers une seule grande idée centrale. Tout ce qu’il voit est relié à cette idée-principe. L’idée-principe devient obsession. Il n’aime pas négocier avec la réalité, il préfère forcer la réalité à s’adapter pour rentrer dans son idée directrice.
Platon aurait été, selon cette grille, obsédé par l’idée majeure que le monde qu’on voit n’est qu’une copie imparfaite et que la vraie réalité, ce sont les formes éternelles et au sommet il y a bien entendu l’idée du bien. Cette idée-obsession du monde sensible et du monde intelligible aurait orienté et même déterminé toutes ces réflexions.
Dante, lui, aurait été obsédé par l’idée de l’ordre divin et du salut ; Nietzsche par la mort de Dieu, la volonté de puissance comme seule force réelle.
Un autre exemple plus contemporain : Elon Musk. Il serait lui aussi un vrai hérisson avec l’obsession de faire de l’humanité une espèce multi planétaire.
Les Renards
Le type renard connaît plein de choses, parfois contradictoires.
Il s’adapte, pioche et picote partout sans théorie unifiée. Parfois il tombe dans la contradiction et pour être précis dans ce qui parait comme tel. Pensée large mais dispersée, sans fil conducteur.
Aristote en serait l’exemple type puisque sa grande idée c’est qu’il n’y en a pas. Il veut juste classer, il accepte la complexité, il ne s’acharne pas à faire rentrer le monde dans une théorie.
Shakespeare se cachait derrière ses personnages en leur donnant les meilleurs arguments pour défendre des postures différentes. On en arrive à comprendre sinon à aimer le lâche génial (Falstaff). On ne sait jamais ce que Shakespeare aime vraiment, on a du mal à le classer…
On pourrait en dire autant pour Goethe et Bill Gates. Les renards relient des domaines différents et changent d’avis selon le contexte.
Dans le management, Jim Collins avait repris cette théorie dans « Good to Great ». Il a étudié 1435 entreprises et démontré que celles qui cartonnent sont des "hérissons", elles trouvent la seule chose qu’elles font mieux que tout le monde et construisent leurs visions sur cette base.
Cette grille, comme toutes les grilles, ne fait pas de place aux nuances, au qualitatif pour rester dans un langage de Managers. Berlin, lui-même, pensait que c’était simpliste.
Pour revenir à la littérature et à la nuance, posons la question : Comment on pourrait classer Tolstoi ? Un hérisson qui voulait être un renard ?
Les "Hérissons" politiques
Ils seraient des acteurs (États ou leaders) avec une grande idée directrice qui oriente toute leur politique étrangère. Leurs principales forces seraient la cohérence, la stabilité et la détermination. Leur risque majeur serait la rigidité.
La Russie de Poutine aurait comme idée majeure la reconstitution de la sphère d’influence et contrer l’OTAN. Tout est lu à travers ce prisme, de l’Ukraine à l’Iran.
Pour l’Iran, la grande idée serait de résister à l’Occident impie pour les uns et le retour à la perse impériale.
Le nucléaire, les proxys et Hormuz ce ne sont que des moyens.
La Chine de Xi aurait comme idée fondatrice le "grand rajeunissement" et la fin du siècle d’humiliation. La route de la soie, la récupération de Taïwan et la mer de Chine, c’est la même boussole.
L’avantage avec le hérisson, on peut anticiper les lignes rouges. L’inconvénient c’est qu’il risque de foncer dans le mur si la réalité contredit frontalement son idée centrale.
Les "Renards" géopolitiques
Ce sont les États que l’on qualifie souvent de pragmatiques, ils n’ont pas de doctrine fixe. Ils jouent au caméléon, s’adaptent, multiplient les alliances de circonstance et jouent sur plusieurs tableaux.
L’Inde qui est membre des BRICS et du Quad, qui importe du pétrole russe et des armes américaines, n’a d’idéologie que l’intérêt national du moment.
On pourrait en dire autant de la Turquie d’Erdogan, membre de l’OTAN et client de Poutine.
L’avantage principal du renard c’est l’opportunisme. L’inconvénient, c’est son imprévisibilité, il sera souvent perçu comme partenaire peu fiable.
Ainsi, si on applique cette grille, la Guerre en Ukraine serait un choc hérisson contre hérisson, Poutine avec son idée de sphère russe, et l’Occident guidé par l’idée "ordre libéral". Le conflit dure car aucun n’est prêt à lâcher son principe directeur.
Le conflit américano-israélien contre l’Iran est un autre cas de choc entre hérissons. Et ça expliquerait pourquoi il dure, on dirait même qu’il bloque.
« Israël » le hérisson sécuritaire, la grande idée du grand Israel l’obsède depuis sa création. C’est ce qui a donné la Doctrine Begin selon laquelle aucun ennemi régional n’aura l’arme nucléaire. Rappelons-nous les frappes sur l’Irak en 1981, sur la Syrie en 2007, sur l’Iran 2025 et aujourd’hui.
Les Etats unis c’est le hérisson qui joue des fois au renard. Ils oscillent. Ils changeaient de tactique selon le président. Avec Trump, ils changent en fonction de l’humeur du jour sinon vers une nouvelle idée directrice : tout sauf une Chine impériale.
Je vous fais grâce de l’application de cette grille au champ politique Marocain à l’approche des échéances électorales, le flou domine les renards et les hérissons ; si hérissons il y a.