Le partenariat maroco-espagnol à l’épreuve du décret sur Sebta – Par Bilal Talidi

Le partenariat maroco-espagnol à l’épreuve du décret sur Sebta – Par Bilal Talidi

Cette photo montrant le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita et son homologue espagnol José Manuel Albares en mai 2022, à l’occasion de la réunion ministérielle de la Coalition mondiale contre Daech à Marrakech prend dans le contexte actuel des allures anachroniques.

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La décision espagnole de renforcer le niveau d’alerte à Sebta et de considérer la ville occupée comme une zone d’intérêt pour la sécurité nationale intervient dans un contexte de tension encore difficile à cerner entre Rabat et Madrid. Si les deux gouvernements évitent officiellement l’affrontement et continuent d’insister sur la coopération contre l’immigration irrégulière, plusieurs signaux politiques, juridiques et sécuritaires suggèrent que le différend dépasse largement la seule gestion des flux migratoires.

Par Bilal Talidi

Une réunion exceptionnelle du Conseil espagnol de sécurité nationale s’est tenue cette semaine. À son issue, un décret a été adopté pour relever le niveau d’alerte sécuritaire à Sebta et considérer la ville comme une zone revêtant une importance pour la sécurité nationale.

Les Espagnols attendent désormais la comparution du Premier ministre Pedro Sánchez devant le Parlement pour fournir des éléments sur ce qui s’est produit dans les nuits des 29 et 30 juillet derniers. Le Parti populaire et le parti de droite Vox accentuent la pression sur le gouvernement et cherchent à provoquer une crise avec le Maroc en l’accusant d’être derrière les derniers événements de Sebta.

Une relation encore enveloppée de flou

Une grande ambiguïté entoure aujourd’hui la nature des relations maroco-espagnoles. Les responsables espagnols n’ont formulé aucune accusation contre le Maroc. Au contraire, ils ont salué son rôle.

La dernière déclaration en ce sens est celle du ministre espagnol de la Présidence, de la Justice et des Relations avec les Cortes, Félix Bolaños, qui a affirmé jeudi dernier qu’aucun élément ne permettait de relier le Maroc à l’entrée massive de migrants dans Sebta occupée, tout en saluant la coopération du Royaume dans la gestion de la crise.

La manière dont le Maroc a exposé sa position laisse entendre qu’il considère les événements de Sebta comme un problème strictement espagnol, à caractère juridique et judiciaire. C’est pourquoi les ministres de l’Intérieur et des Affaires étrangères ont été tenus à l’écart du dossier.

Un porte-parole de l’Intérieur a présenté les données de terrain afin de répondre au besoin de l’opinion publique marocaine de comprendre ce qui s’était réellement passé. Tout juste a-t-il exhorté Madrid à accélérer le retour à leur famille des mineurs encore à Sebta. Une source gouvernementale a, de son côté, réaffirmé de manière générale la position du Maroc concernant ses relations avec l’Espagne et l’Union européenne, ainsi que les exigences du partenariat en matière de lutte contre l’immigration et les engagements qui incombent à chaque partie.

Le ministre de la Justice est, en revanche, intervenu sur les questions détaillées que le Maroc considère comme étant à l’origine réelle de ces événements, c’est-à-dire les questions juridiques et judiciaires et leur rôle dans l’encouragement à l’immigration.

Un discours officiel apaisé, des signaux plus préoccupants

À ce stade, et à comparer les positions espagnole et marocaine, les choses paraissent cohérentes. Aucun des deux pays n’accuse l’autre et chacun insiste sur la nécessité de coopérer contre l’immigration irrégulière.

Mais d’autres indices donnent à penser que cette conclusion ne constitue qu’un discours diplomatique destiné à apaiser les tensions.

Le décret considérant Sebta comme une zone d’intérêt pour la sécurité nationale espagnole, les déclarations d’Abdellatif Ouahbi invitant Madrid à ouvrir un dialogue politique sur le statut de la ville occupée de Sebta, ainsi que l’évocation, par le ministre des Habous lors de la célébration du Mawlid devant le roi Mohammed VI, de Sebta occupée et des efforts déployés autrefois par les oulémas pour la libérer, donnent à cette tension une autre dimension.

L’hypothèse du levier migratoire et judiciaire

Une première interprétation considère que l’Espagne exerce une forme de chantage sur les autorités marocaines en utilisant la carte de l’asile politique.

Selon cette lecture, Madrid ne se contente pas d’accueillir sur son territoire des opposants au régime marocain. Elle transforme également des migrants poussés par des motivations purement sociales en opposants politiques, leur ouvre un espace pour exprimer des positions hostiles à l’État marocain, livrant ainsi de grain à moudre à l’Algérie.

Dans le même temps, elle ne respecte pas pleinement les exigences de la coopération judiciaire et refuse de remettre au Maroc des personnes recherchées par la justice et faisant l’objet de jugements définitifs.

Cette interprétation s’appuie sur les déclarations du ministre marocain de la Justice concernant le refus de Madrid de respecter les dispositions de la coopération judiciaire entre les deux pays et l’absence de réponse de la partie espagnole.

La décision de la Cour suprême espagnole en question

Une deuxième interprétation est juridique, avec des conséquences directes sur la sécurité nationale.

Rabat considère que la décision de la Cour suprême espagnole de ne pas considérer l’entrée des migrants par voie maritime comme un motif permettant leur reconduite constitue un encouragement à l’immigration irrégulière.

Une telle décision comporte le grand  risque de transformer le Maroc, déjà en bute à la migration subsaharienne, en destination privilégiée pour des migrants venus de tous les pays et représente une menace sérieuse pour sa sécurité nationale.

Elle soulève également des difficultés liées aux moyens humains, logistiques et financiers nécessaires pour faire face aux conséquences de cette décision, d’autant que le soutien accordé par l’Union européenne au Maroc pour lutter contre l’immigration demeure limitée.

Cette interprétation repose sur le fait que cette question a été répétée dans les trois canaux par lesquels la position marocaine s’est exprimée. L’Union européenne y a partiellement répondu en renforçant son soutien au Maroc.

Elle continue toutefois de se heurter à l’absence de réponse espagnole quant à la manière dont sera traitée la décision de la Cour suprême, et à la question de savoir si Madrid recourra à des solutions juridiques alternatives permettant d’en limiter les conséquences.

Sebta et M’lilia reviennent dans le débat

Une troisième interprétation est politique. Elle considère que le Maroc a voulu profiter des conséquences de la décision de la Cour suprême espagnole pour remettre sur la table une ancienne proposition du défunt Hassan II : la création d’une cellule de réflexion maroco-espagnole consacrée aux villes occupées de Sebta et Melilia.

Cette approche prend également pour référence le règlement de la question de souveraineté sur le Rocher de Gibraltar entre Londres et Madrid comme point de départ possible d’un dialogue avec l’Espagne sur cette question.

Cette interprétation s’appuie sur les déclarations du ministre de la Justice, l’allusion du ministre des Habous et la réaction de sources du ministère espagnol des Affaires étrangères aux propos d’Abdellatif Ouahbi sur la marocanité de Sebta et Melilia.

L’ombre d’un rapprochement hispano-algérien

Il existe une autre lecture politique, dont les fondements semblent davantage relever du renseignement.

Elle évoque le scénario d’une réaction marocaine à une tentative de rapprochement entre l’Espagne et l’Algérie qui viserait les intérêts du Maroc et qui aurait été préparée lors de la dernière visite du Premier ministre espagnol Pedro Sánchez en Algérie.

Les indices visibles étayant ce scénario restent toutefois limités. Rien, dans le discours officiel ni même dans les messages relayés par les médias gouvernementaux, ne permet de l’établir clairement.

Un élément important est souvent négligé : la situation intérieure du gouvernement de Pedro Sánchez.

L’exécutif espagnol est pris entre deux pressions. L’une est intérieure, exercée par les partis de droite. L’autre est extérieure, liée au désaccord profond avec l’administration américaine.

À cela s’ajoute la contrainte énergétique. Faute d’autre solution suffisante pour garantir ses approvisionnements, l’Espagne s’est tournée vers l’Algérie.

Madrid cherche donc à établir une sorte d’équilibre dans sa position entre l’Algérie et le Maroc. Dans le même temps, elle ne veut pas offrir à la droite un cadeau politique majeur en entrant dans une crise ouverte avec Rabat, car le prix pourrait être la chute du gouvernement Sánchez.

Le gouvernement Sánchez est ainsi à l’épreuve. Il ne peut élever le niveau de l’escalade au point de rejoindre les attentes de la droite, qui souhaite détériorer les relations avec Rabat.

Que Rabat cherche à ouvrir un dialogue sur le statut de Sebta occupée, à faire pression pour que Madrid revienne à sa position du 18 mars 2022, ou simplement à rappeler à l’Espagne les conditions du partenariat et les dangers d’une décision unilatérale dans un dossier aussi sensible que la lutte contre l’immigration irrégulière, le Maroc a choisi un moment particulièrement favorable pour poursuivre ses objectifs.

Vers un nouveau paradigme entre Rabat et Madrid

L’ambiguïté continue de caractériser la nature de la tension entre l’Espagne et le Maroc.

Les différends qui remontent à la surface peuvent être à l’origine du problème comme ils peuvent n’en être qu’une manifestation.

Une chose est cependant certaine : l’avenir de ces relations sera régi par un nouveau paradigme, qui peut se résumer ainsi : soit un véritable partenariat entre les deux pays, fondé sur des engagements réciproques, soit des tensions croissantes sur fond de menaces pour la sécurité nationale.