chroniques
Les noms qui restent – Par Abdelmajid Daoudagh
21 juillet 2026, 0 h 01. La place se vide. Il ne reste sur l’asphalte que la cire fondue et le pressentiment d’un Phénix inversé : non la promesse d’une belle résurrection, mais celle d’une dramatique récidive.
En guise d’épitaphe : les destins de Jerry Masslo, Bakari Sako et Abderrahim Fakir. A travers ces trois drames Abdelmajid Daoudagh retrace près de quatre décennies de violences, de discriminations et de promesses restées sans lendemain en Italie. Derrière chaque nom disparu subsistent une famille et un parcours d’exil.

Abdelmajid Daoudagh
Chronique de trois morts, d’un rêve et d’une place qui ne se tait pas
(texte traduit de l’italien)
MA VOIX
Je m’appelle Abdelmajid. Je suis arrivé en Italie en 1988.
Je venais du Maroc avec Gramsci dans la poche.
Je rêvais de son grand Parti Communiste.
Je rêvais de l’Italie de la Résistance. De l’Italie du 25 Avril, fête de la Libération.
Je croyais trouver un pays qui avait enterré le racisme ce jour-là.
Au lieu de ça, je me suis heurté à une autre réalité.
À un racisme qui renaît dans le corps de l’Italie.
Chaque année. Chaque contrôle. Chaque "reviens demain".
Aujourd’hui je suis sur la place du Pilastro et je dis leurs noms.
Parce que si je me tais, demain ce sera mon tour.
Parce qu’oublier, c’est les enterrer une deuxième fois.
1.JERRY MASSLO - Villa Literno, 26 Août 1989
Il avait 30 ans. Il venait d’Afrique du Sud.
Il fuyait l’apartheid.
Il dormait dans une ferme avec d’autres ouvriers agricoles. Par terre, sur des matelas.
Cette nuit-là, des voleurs sont entrés. Ils ont tiré.
Jerry est mort pour un portefeuille vide.
Après lui, l’Italie s’est réveillée.
200.000 personnes dans la rue.
La première loi sur l’immigration est née.
Puis on a oublié.
2.BAKARI SAKO - Tarente, 12 Mai 2026. 4h30
Il se levait quand il faisait encore nuit.
35 ans. Malien. Contrat de 3 mois dans les champs.
Il sortait de la baraque, montait dans le fourgon des caporaux. 15 personnes entassées.
Il allait cueillir des tomates.
Il n’est jamais arrivé au champ.
On l’a arrêté dans la rue. "Qu’est-ce que tu fais ici ?"
Ils l’ont frappé. Il est mort sur l’asphalte avec ses chaussures de travail encore propres.
Le caporal a dit : "Je ne le connais pas".
Ses papiers étaient en règle. Pas sa vie.
3.ABDERRAHIM FAKIR - Bologne, Pilastro. 19 Juillet 2026
Abderrahim travaillait dans la logistique.
42 ans. Marocain. Il chargeait et déchargeait des camions la nuit. Des postes de 10 heures.
Il vivait à 3 dans un deux-pièces.
Sa femme et ses deux enfants sont à Casablanca. Il était ici pour eux.
"Je suis ici pour vous" disait-il au téléphone.
Le 19 juillet, la Police est intervenue pour un contrôle.
Et c’est fini comme ça.
Maintenant le Parquet enquête. Des personnes sont mises en examen.
Elle, sa femme, l’a appris à 3h du matin. De loin.
Les enfants demandent : "Quand est-ce que papa rentre ?"
Et elle répond. Elle est à 2500 km.
LE FIL QUI LES RELIE
Entre mon arrivée en 1988 et Jerry : 1 an.
Entre Jerry et Bakari : 37 ans.
Entre Bakari et Abderrahim : 2 mois.
Entre Abderrahim et le suivant : on ne sait pas.
Le fil est le même depuis 37 ans :
C’est le permis de séjour qui arrive en retard.
C’est le loyer "aux Italiens seulement".
C’est le contrôle à 22h au Pilastro.
C’est mourir loin de chez soi.
Le plus cruel n’est pas la mort.
C’est qu’après chaque nom il y a la même place.
Les mêmes bougies. Les mêmes pancartes : JUSTICE POUR LES PAUVRES !
Et puis le silence.
ÉPILOGUE. 21 Juillet 2026. 00h01
La place se vide. Il reste la cire fondue sur l’asphalte.
Demain on retourne au travail. Demain on retourne aux contrôles.
Il reste une question suspendue aux fils électriques :
Combien de noms faut-il avant que "plus jamais" ne devienne une loi ?
Oublier, c’est les tuer une deuxième fois.
Nous n’oublions pas :
Jerry Masslo. Bakari Sako. Abderrahim Fakir.
Daoudagh Abdelmajid
A Brescia. Italie
Le 28/07/2026.