ORMUZ, UNE LEÇON DE GÉOPOLITIQUE MARITIME – Par Mustapha Sehimi

ORMUZ, UNE LEÇON DE GÉOPOLITIQUE MARITIME – Par Mustapha Sehimi

Le trafic maritime dans le détroit d'Ormuz suit des couloirs de circulation strictement balisés : deux voies de navigation (une pour chaque direction) de 3 kilomètres de large, séparées par une zone tampon de 2 kilomètres. (Graphic AFP)

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Le détroit d’Ormuz n’est plus seulement un passage stratégique pour le pétrole et le gaz : il est devenu le théâtre d’une recomposition brutale des rapports de force maritimes. Mustapha Sehimi revient sur la volonté iranienne d’imposant ses propres routes dans le détroit et de convertir la géographie en puissance géopolitique.

Mustapha SEHIMI

Professeur de droit ( UMVRabat), Politologue

Le plus commun des mortels sait maintenant que le détroit d'Ormuz est l'un des axes majeurs du commerce mondial. Le fermer reviendrait à provoquer une congestion qui pourrait être fatal au commerce international. Long de 50 km et large d'environ 40 km dans sa partie la plus étroite, il est l'un des points de passage maritime les plus stratégiques au monde. Situé entre l'Iran au nord et les Émirats arabes unis ainsi que le sultanat d'Oman au sud, il relie le golfe Persique au golfe d'Oman et à l'océan Indien. Ce bras de mer joue un rôle vital dans l'économie mondiale, en particulier dans le secteur énergétique. Près de 20% du pétrole mondial transporté par voie maritime transite chaque jour par ce détroit environ 15 à 17 millions de barils de pétrole brut. Ce flux énergétique provient principalement des grands producteurs du golfe Persique : l'Arabie saoudite, l'Irak, les Émirats arabes unis, le Koweït, le Qatar et l'Iran. En plus du pétrole brut, le détroit est aussi un couloir majeur pour le gaz naturel liquéfié (GNL), avec le Qatar en tête des exportateurs mondiaux. En somme, toute perturbation dans ce détroit peut avoir un effet immédiat et global sur les prix de l'énergie.

Le trafic maritime dans le détroit d'Ormuz suit des couloirs de circulation strictement balisés : deux voies de navigation (une pour chaque direction) de 3 kilomètres de large, séparées par une zone tampon de 2 kilomètres. Cette organisation est essentielle pour éviter les collisions dans un espace aussi encombré. Des navires pétroliers géants (VLCC), des méthaniers, des porte-conteneurs, mais aussi des navires militaires et des bateaux de pêche empruntent quotidiennement ce passage. Un environnement maritime dense et complexe.

Zone de haute tension

Le détroit d'Ormuz est aussi une zone de haute tension géopolitique. L'Iran, qui contrôle la rive nord du détroit, a plusieurs fois menacé d'en bloquer l'accès en cas de conflit, notamment lors de tensions avec les États-Unis ou en réponse à des sanctions économiques. Ces menaces ne sont pas purement théoriques : des attaques contre des tankers, des saisies de navires et des incidents militaires ont eu lieu à plusieurs reprises ces dernières années. Pour sécuriser cette voie maritime cruciale, des flottes internationales, en particulier celles des États-Unis, de la France et du Royaume-Uni, patrouillent régulièrement dans la région. Des coalitions navales comme «Sentinel » ont été créées pour garantir la liberté de navigation et protéger les intérêts commerciaux dans le détroit. La moindre perturbation dans le détroit d'Ormuz peut provoquer une hausse soudaine des prix du pétrole, affecte les chaînes d'approvisionnement mondiales et accroît l'incertitude sur les marchés. C'est pourquoi de nombreux pays consommateurs, comme la Chine, l'Inde, le Japon et les pays européens, surveillent de près la stabilité dans cette région.

Certains États producteurs cherchent des routes alternatives, via des pipelines terrestres contournant le détroit, mais ceux-ci n'ont pas la capacité de remplacer entièrement le transport maritime. Là où le trafic suivait naguère un chenal unique et neutre, la navigation se scinde désormais en deux itinéraires rivaux, iranien au nord, omanais au sud. Les navires attaqués les 6 et 7 juillet rappellent que la route alternative n'offre aucune garantie de sécurité et que rien, ici, n'est stabilisé. En transformant une contrainte géographique en instrument de puissance, Téhéran fait du passage un péage et de la liberté de navigation une allégeance.

C'est la fin d'un ordre ancien et de l'émergence, dans la douleur, d'un ordre nouveau imposé par Téhéran. La  route du « trafic d'avant-guerre » est le vestige de l'ordre ancien. Pendant des décennies, les navires empruntaient un dispositif de séparation du trafic passant au plus court, épousant la géographie du détroit sans considération pour les souverainetés riveraines, conformément au droit de passage en transit garanti par la convention de Montego Bay 1982. Ce chenal, emprunté par près de 130 navires par jour avant la crise, acheminait environ un cinquième du commerce mondial d'hydrocarbures fantôme cartographique.

Mais là où le trafic suivait naguère un chenal neutre, il se scinde désormais en deux itinéraires rivaux nettement distincts. Au nord, longeant les côtes iraniennes et les îles de Qeshm et de Larak, la «route iranienne » : c'est le tracé qu'impose désormais Téhéran. Le commandement militaire conjoint iranien a averti que tout navire s'écartant des routes qu'il a approuvées s'exposerait à «une réponse immédiate et vigoureuse ». Emprunter ce couloir, c'est accepter de facto la tutelle iranienne sur le détroit et, vraisemblablement, s'acquitter d'un droit de passage, l'Iran ayant clairement signifié que la gratuité appartenait au passé. Au sud, épousant la péninsule omanaise de Musandam, la « route omanaise » dessine l'alternative. Elle cherche à maintenir la navigation dans les eaux territoriales du sultanat d'Oman, État réputé pour sa neutralité et ses bons offices diplomatiques à l'écart du contrôle iranien. C'est la route de ceux qui refusent de se soumettre au diktat de Téhéran. Mais, cette échappatoire n'offre aucune garantie de sécurité.

L’insécurité, malgré tout

Le message iranien est limpide : choisir la route alternative ne met pas à l'abri : tant s’en faut. Entre le 6 et le 7 juillet, trois navires ont été touchés en vingt-quatre heures, dont un méthanier qatari, l'Al-Rakayyat, frappé au large de Limah. Le Qatar et l'Arabie saoudite ont imputé ces attaques à l'Iran, en dépit du cessez-le-feu. La riposte ne s'est pas fait attendre : dès le 7 juillet, les États-Unis ont annoncé une série de « frappes puissantes » contre l'Iran et rétabli leurs sanctions sur le pétrole iranien, invoquant une « violation flagrante du cessez-le-feu ». Le fragile édifice de l’accord du 17 juin vacille. La recomposition géographique n'a nullement dissipé le danger ; elle l'a redistribué.

Une leçon durable. Elle montre qu'un détroit n'est jamais un simple espace physique : c'est un rapport de force rendu visible. En imposant sa propre route et en sanctionnant ceux qui l'évitent, l'Iran transforme une contrainte géographique - la nécessité pour un cinquième du pétrole mondial de franchir ce goulet de quelques dizaines de kilomètres de large - en instrument de puissance politique. Le passage devient péage. La liberté de navigation devient allégeance. Pour les pétromonarchies du Golfe, pour les compagnies d'assurance dont les primes de risque de guerre ont explosé, pour l'Organisation maritime internationale (OMI) qui juge que les navires ne devraient pas s'y aventurer « tant que les conditions de sécurité ne sont pas réunies » la question n'est plus seulement économique. Elle touche au principe même de la liberté des mers.

Face à l'Iran: Arabie Saoudite et EAU

L'Arabie saoudite ni les EAU ne sont directement intervenus dans le conflit entre Israël et l'Iran. Mais les deux pays partagent une même vision: l’Iran est un adversaire durable, mais pas indépassable. Depuis la signature du Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA), accord historique signé en juillet 2015 visant à limiter le programme nucléaire iranien en échange de la levée des sanctions jusqu'à la guerre de douze jours entre Israël et l'Iran en juin 2025, l'attitude de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis envers la question iranienne s'est caractérisée par une certaine cohérence doctrinale.

Cette approche, fondée sur la méfiance, la perception d'une menace structurelle et la volonté de contenir l'expansion régionale de la République islamique, a dicté leur lecture du JCPOA comme leur réaction au succès militaire israélien d'été 2025. Dès 2015, Riyad et Abou Dhabi ont vu dans l'accord sur le nucléaire non un pas vers la stabilité, mais une légalisation déguisée du statut de puissance régionale de l'Iran. Leurs critiques s'articulaient autour de trois axes : la faiblesse technique des restrictions imposées à l'Iran, l'oubli volontaire de ses activités balistiques et de sa politique de proxys, et enfin, les retombées économiques et symboliques de la levée des sanctions. Loin de favoriser une modération iranienne, le JCPOA apparaissait, à leurs yeux, comme un facteur de consolidation du pouvoir des Gardiens de la révolution

Leur soutien au retrait américain de 2018 s’inscrivait donc dans une logique de contrepoids. Tandis que Riyad activait ses leviers diplomatiques à Washington, Abou Dhabi préférait les circuits d’influence plus feutrés. Tous deux convergeaient sur un objectif : empêcher que l’Iran ne transforme l’accord en tremplin géopolitique. Cette posture ne relevait pas du conjoncturel, mais d’une analyse durable : l’Iran, à leurs yeux, est moins un État-nation rationnel qu’une puissance révolutionnaire, idéologique et asymétrique.

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