Politique
Quand les équilibres ne suffisent plus – Par Adnan Debbarh
Le Wali de Bank Al-Maghrib a remis au Roi Mohammed VI le rapport annuel de la Banque centrale pour l’exercice 2025. Le rapport introduit une interrogation qui, à elle seule, déplace le centre du débat : comment expliquer le décalage entre les performances économiques objectivement mesurées et le ressenti d'une partie de la population ?
À travers une lecture fine du rapport annuel 2025 de Bank Al-Maghrib, Adnan Debbarh relève une évolution majeure et inédite du diagnostic économique national. Un déplacement intellectuel dans l’analyse de la banque centrale, qui impose de repenser l’articulation entre politiques publiques, tissu productif, gouvernance et attentes de la population.

Adnan Debbarh*
Les grands rapports institutionnels sont souvent lus pour leurs chiffres. On y cherche le taux de croissance, le niveau de l'inflation, le déficit budgétaire ou encore les perspectives économiques. C'est oublier qu'ils racontent aussi autre chose : la manière dont une institution pense le réel. Or, cette manière évolue parfois plus lentement que les faits eux-mêmes. Lorsqu'elle change, c'est rarement anodin.
Le rapport annuel 2025 de Bank Al-Maghrib mérite d'être lu sous cet angle.
Non parce qu'il annoncerait une rupture doctrinale spectaculaire. Une banque centrale ne renie pas sa mission. Elle demeure la gardienne de la stabilité monétaire et financière. Mais parce qu'il révèle un déplacement plus discret, plus profond et peut-être plus significatif : celui des causes auxquelles elle attribue désormais les performances de l'économie marocaine.
Pendant plusieurs décennies, le débat économique national s'est organisé autour d'un nombre relativement limité de catégories. Les équilibres macroéconomiques constituaient le cœur du raisonnement. Inflation maîtrisée, déficit contenu, réserves de change confortables, investissement élevé : ces variables formaient à la fois le tableau de bord et, dans une large mesure, l'explication des résultats obtenus.
Cette lecture correspondait à une période historique. Le Maroc devait restaurer sa crédibilité financière, stabiliser son économie, attirer les investissements et construire les infrastructures dont il manquait. Les équilibres n'étaient pas une obsession technocratique ; ils étaient une condition du décollage.
Le rapport 2025 ne remet nullement cela en cause.
Il constate même que la croissance s'est accélérée, que l'inflation est restée faible, que les réserves de change se sont renforcées et que la stabilité macroéconomique demeure un atout majeur du pays.
Mais c'est précisément à partir de ce constat que quelque chose change.
Le rapport introduit une interrogation qui, à elle seule, déplace le centre du débat : comment expliquer le décalage entre les performances économiques objectivement mesurées et le ressenti d'une partie de la population ?
Cette phrase pourrait paraître anodine.
Elle ne l'est pas.
Car une banque centrale sait mesurer une croissance, une inflation ou un déficit. En revanche, le « ressenti » n'appartient pas aux catégories traditionnelles de la macroéconomie. Son apparition dans un rapport annuel marque déjà une extension du champ de l'analyse.
À partir de là, le raisonnement change progressivement de nature.
L'explication ne repose plus uniquement sur les agrégats.
Elle mobilise désormais le contenu en emploi de la croissance, la qualité du système éducatif, l'efficacité des réformes, les effets d'entraînement de l'investissement public, la capacité de l'initiative privée à prendre le relais, les inégalités sociales et territoriales, la gouvernance de la ressource hydrique, la régionalisation avancée, la cohérence des interventions publiques et la mobilisation de l'ensemble des acteurs.
Autrement dit, Bank Al-Maghrib ne modifie pas sa mission.
Elle élargit la carte des causes.
Ce déplacement est considérable.
Pendant longtemps, les équilibres macroéconomiques constituaient à la fois les conditions de la réussite et son principal facteur explicatif.
Le rapport 2025 introduit une distinction nouvelle.
Les équilibres demeurent nécessaires.
Ils cessent d'être suffisants.
La nuance mérite d'être méditée.
Car elle signifie que la croissance, aussi solide soit-elle, n'explique plus à elle seule la capacité d'une économie à créer des emplois, à réduire les inégalités, à renforcer la cohésion sociale ou à préparer l'avenir.
L'économie devient ainsi moins une affaire d'accumulation que d'articulation.
Articulation entre investissement et emploi. Entre infrastructures et tissu productif. Entre politiques publiques et résultats. Entre réformes et mise en œuvre. Entre performance économique et confiance sociale.
Ce déplacement ne relève pas d'une mode intellectuelle. Il est imposé par les faits.
Lorsque les infrastructures se développent, que les équilibres se consolident, que les investissements progressent et que, malgré cela, le chômage demeure élevé, que le contenu en emploi de la croissance s'affaiblit et que les inégalités persistent, une institution sérieuse ne peut se contenter de répéter les catégories d'hier. Elle est conduite à élargir son regard.
C'est précisément ce que fait Bank Al-Maghrib.
Depuis plusieurs mois, ces colonnes explorent, sous des angles différents, une même interrogation : pourquoi les instruments qui ont accompagné avec succès une phase de rattrapage montrent-ils aujourd'hui leurs limites lorsqu'il s'agit de produire davantage d'emplois, de cohésion et de transformation ? Les chroniques consacrées à la percolation, à l'État de gestion, aux métamorphoses de la légitimité, au rendement décroissant de certains leviers ou encore à la désindustrialisation n'abordaient pas des sujets distincts. Elles participaient d'une même réflexion : le Maroc entre dans une phase où la qualité des articulations compte autant que l'accumulation des ressources.
Le rapport annuel de Bank Al-Maghrib ne reprend évidemment pas ces analyses. Il n'en a ni la vocation ni le langage.
Mais il converge avec elles sur un point essentiel : les agrégats macroéconomiques ne suffisent plus à expliquer les performances d'une nation.
Ce constat constitue, à mes yeux, le véritable événement intellectuel du rapport 2025.
Il ne réside ni dans une prévision de croissance ni dans une décision de politique monétaire.
Il réside dans la manière dont une institution de référence redéfinit progressivement ce qu'elle considère comme les déterminants de la performance économique.
Les économistes savent qu'un modèle ne disparaît pas le jour où il devient faux. Il commence d'abord à montrer ses limites. Les anciennes catégories continuent de décrire une partie du réel, mais elles cessent d'en épuiser le sens.
C'est alors que de nouvelles causes apparaissent. Non parce qu'elles étaient invisibles auparavant. Mais parce que le réel impose désormais de les prendre en compte.
Le rapport 2025 de Bank Al-Maghrib ne marque pas la fin de l'importance des équilibres macroéconomiques. Il rappelle au contraire qu'ils demeurent le socle de toute politique économique crédible. Mais il dit aussi, avec la retenue qui sied à une banque centrale, qu'un socle n'est pas une maison.
La stabilité est une condition du développement. Elle n'en est plus, à elle seule, l'explication.
Reste à savoir si ce déplacement dans l'explication sera suivi d'un déplacement dans l'action. Car un diagnostic, aussi lucide soit-il, ne vaut que par ce qu'il rend possible. La carte des causes s'est élargie. Encore faut-il que les instruments de l'action publique s'adaptent à ce nouveau périmètre. Le rapport ne le dit pas. Il ne peut pas le dire. Mais il rend cette question inévitable.
Et c'est probablement là que réside la principale leçon de ce rapport. Non dans ce qu'il annonce, mais dans la manière nouvelle dont il choisit désormais d'expliquer.
*Adnan Debbarh enseigne les Relations Internationales et la Géopolitique à l’ISCAE