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Rivalité algéro-marocaine : Dérives d’une lecture Géopolitique mise en scène – Par Cherkaoui Roudani
Rien que pour l’année 2026, le budget militaire de l’Algérie tourne autour de 25 à 26 milliards de dollars, un montant qui place l’Algérie 1ʳᵉ puissance militaire d’Afrique en dépenses et parmi les 20 premiers budgets militaires mondiaux. Contrairement à ce que laisse entendre Le Monde, le surarmement algérien remonte à des lustres avant les accords d’Abraham
En contestant la lecture symétrique proposée par certains récits médiatiques occidentaux - ici le journal français Le Monde - Cherkaoui Roudani, docteur en relations internationales, conférencier et expert en géopolitique et sécurité de défense, rappelle que la rivalité algéro-marocaine ne peut être comprise comme un simple face-à-face de puissances équivalentes. Il souligne l’importance d’une analyse intégrant les dimensions historiques, sécuritaires et régionales du différend autour du Sahara, afin d’éviter une narration qui dilue les responsabilités et brouille la compréhension des dynamiques d’instabilité au Maghreb et au Sahel.

Cherkaoui Roudani
Dans une analyse récente consacrée à la rivalité entre l’Algérie et le Maroc, le quotidien français Le Monde a adopté une lecture devenue fréquente dans certains cercles médiatiques occidentaux et d’autres. Ainsi, le face-à-face y est présenté comme fondamentalement symétrique, alimenté par une course aux armements jugée inquiétante et par ce qui est décrit comme un activisme diplomatique et sécuritaire croissant de Rabat. Cette approche se veut équilibrée et presque clinique. Elle ne l’est pas.
En occultant des éléments structurants de l’histoire du conflit du Sahara marocain, en minorant les réalités sécuritaires régionales et en gommant les responsabilités différenciées des acteurs, cette lecture conduit, de manière pour le moins surprenante, à assigner au Maroc le rôle implicite de perturbateur stratégique. À l’inverse, elle tend à normaliser la militarisation algérienne en la ramenant à une réaction quasi automatique face à un dossier présenté comme « existentiel ».
Or, cette grille de lecture pose un problème fondamental. Elle inverse les causalités stratégiques. En confondant réponse et origine, adaptation défensive et stratégie de déstabilisation, elle transforme un contentieux historiquement construit en une simple rivalité de puissances équivalentes, au risque de produire non pas une analyse, mais une narration. Cette réalité est d’autant plus frappante que le cadre onusien reconnaît désormais le plan d’autonomie marocain comme le seul cadre le plus sérieux, crédible et réaliste de règlement du différend, ce que l’analyse passe sous silence.
Une rivalité née d’une construction, non d’un face-à-face
Cette lecture omet un pan essentiel, pourtant largement documenté, des pratiques du Front Polisario. Dès les années 1970 et 1980, des pêcheurs espagnols ont été victimes d’attaques meurtrières attribuées au mouvement séparatiste. Ces crimes, longtemps minimisés, rappellent que la violence du Polisario ne s’est jamais limitée à un cadre strictement diplomatique.
À cela s’ajoutent les violations persistantes des droits fondamentaux dans les camps de Tindouf. Des milliers de personnes y vivent depuis des décennies dans une situation de séquestration de fait, sans liberté de mouvement, sans statut juridique clair et sans protection internationale effective. Malgré les demandes répétées du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés et de nombreuses résolutions onusiennes et du Conseil de Sécurité, aucun recensement indépendant et exhaustif des populations n’a jamais été autorisé.
Cette opacité volontaire constitue une anomalie grave dans le système international de protection des réfugiés. Plus encore, ces populations sont instrumentalisées politiquement. L’Algérie et le Polisario les utilisent comme des leviers de pression diplomatique, au mépris de leur dignité et de leur sécurité, les exposant à une mise en danger permanente assimilable à l’usage de boucliers humains dans un conflit prolongé.
De plus, cette analyse du journal Le Monde passe également sous silence un fait lourd de conséquences. En janvier 2015, un rapport de l’Office européen de lutte antifraude (OLAF) a établi l’existence et des faits graves de détournements massifs et systématiques de l’aide humanitaire européenne destinée aux camps de Tindouf. Ce rapport a mis en évidence des circuits organisés de prédation de fonds publics européens, impliquant des responsables du Polisario avec la complaisance des autorités algériennes. Il ne s’agit pas d’allégations politiques, mais de conclusions officielles émanant d’une institution européenne. Ignorer ces éléments revient à tronquer gravement l’analyse. On ne peut prétendre expliquer la militarisation régionale tout en laissant dans l’ombre les pratiques violentes, coercitives et frauduleuses d’un acteur non étatique central du conflit.
En s’abstenant d’intégrer ces faits, certaines lectures médiatiques transforment un dossier complexe de sécurité en une mise en scène désincarnée, où les responsabilités sont diluées et les victimes rendues invisibles.
Connexions iraniennes et terrorisme : un angle mort décisif
Encore, un angle mort plus préoccupant concerne les connexions iraniennes et jihadistes du Front Polisario, pourtant documentées et débattues dans des cadres institutionnels officiels. Des auditions récentes tenues au Sénat américain sur la lutte contre le terrorisme en Afrique du Nord ont mis en lumière l’existence de liens avérés entre certains éléments du Polisario et des réseaux affiliés à l’Iran, en particulier le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI), classé organisation terroriste étrangère par les États-Unis.
Dans ce contexte, les initiatives portées à Washington par plusieurs responsables politiques américains, dont Joe Wilson et Ted Cruz, visant à examiner la désignation du Polisario comme organisation terroriste susceptible de menacer le flanc sud de l’OTAN, ont été largement marginalisées dans le débat public et médiatique, malgré la gravité des enjeux sécuritaires soulevés
En ce sens, plusieurs sources diplomatiques et sécuritaires ont également mis en lumière, le rôle joué par Amir Moussaoui, ancien responsable au sein de l’ambassade iranienne en Algérie, identifié comme un relais opérationnel de la stratégie du CGRI en Afrique du Nord et au Sahel. Son action aurait consisté à structurer des réseaux d’influence, de soutien logistique et de coopération indirecte avec des acteurs non étatiques opérant dans l’espace sahélo-saharien, illustrant la projection régionale assumée de la doctrine iranienne au-delà du Moyen-Orient.
Dans ce contexte, ce CGRI a été désigné récemment comme organisation terroriste par l’Union européenne en mois dernier (Janvier 2026), à l’unanimité des ministres des affaires étrangères de l’UE, rejoignant ainsi plusieurs États qui avaient déjà pris cette décision. Cette inscription sanctionne non seulement le rôle du CGRI dans la répression interne en Iran, mais aussi ses actions déstabilisatrices extérieures, y compris celles exercées à travers des réseaux transnationaux.
D’ailleurs, ces éléments ont été discutés publiquement et ont fait l’objet d’alertes répétées, notamment de la part des services de sécurité espagnols, ainsi que d’analyses convergentes émanant de centres de recherche internationaux reconnus spécialisés dans les dynamiques de sécurité sahélo-sahariennes. Pourtant, ils n’apparaissent dans aucune analyse prétendant expliquer la militarisation régionale. Cette absence n’est pas neutre. Elle contribue à neutraliser une menace hybride bien réelle, où se croisent séparatisme armé, terrorisme transnational et ingérences extrarégionales. Cette lecture élude également la collision avérée entre le Polisario et les réseaux jihadistes sahéliens.
À cet égard, le parcours d’Adnan Abou Walid al-Sahraoui, ancien élément notoire des milices du Polisario devenu fondateur de l’État islamique au Grand Sahara, en constitue l’illustration la plus emblématique. Responsable de nombreuses attaques meurtrières, il a été neutralisé par les forces françaises de l’opération Barkhane. Cette trajectoire a été documentée par de nombreux médias français et internationaux ainsi que par des rapports de référence.
Faire l’impasse sur ces réalités, c’est nier la violence structurelle d’un écosystème dont les ramifications ont endeuillé des milliers de familles dans la région sahélo-saharienne. C’est pourquoi, aucune analyse sérieuse de la sécurité régionale ne peut faire l’économie de ces responsabilités sans céder à la simplification.
Une mémoire sélective des incidents
La manière dont Le Monde traite l’incident de 2021, présenté comme la mort de trois camionneurs algériens, illustre une dérive méthodologique préoccupante. Le journal reprend largement la construction narrative diffusée par les autorités algériennes à travers l’agence officielle de presse algérienne (APS), sans interroger les zones d’ombre, sans mise en perspective indépendante et sans confrontation avec d’autres sources. En ce sens, aucune question n’est posée sur l’identité exacte des victimes, leur statut réel ou la nature précise de leurs activités. Aucune interrogation n’est formulée sur leur présence dans une zone sensible, concernée par les dispositions du cessez-le-feu de 1991 et placée sous supervision de l’Onu. En faisant l’économie de ces éléments, l’analyse transforme un événement complexe en fait politique univoque.
Ce traitement contraste avec le silence entourant d’autres faits pourtant documentés. Plusieurs civils marocains ont été tués par des tirs des forces militaires algériennes, notamment des vacanciers franco-marocains abattus fin août 2023 par des garde-côtes algériens après s’être égarés en jet-ski depuis la station balnéaire de Saïdia vers les eaux algériennes, à la suite d’une panne d’essence. Ces faits, survenus en l’absence de toute procédure judiciaire et sans enquête internationale indépendante, demeurent largement absents de certaines analyses.
Cette asymétrie narrative contribue à façonner une perception biaisée du conflit. C’est pourquoi, une analyse de nature géopolitique crédible ne peut s’appuyer sur une seule source étatique lorsqu’elle est partie prenante du conflit. En s’en tenant à une scénarisation officielle de l’APS non confrontée, l’analyse cesse d’éclairer la réalité régionale.
Le faux procès des alliances et l’occultation des solutions marocaines
L’analyse du Monde souffre ici d’un biais de sélection évident. En mettant en exergue, avec une insistance révélatrice, les Accords d’Abraham et la coopération entre le Maroc et Israël comme des facteurs supposés de déstabilisation, le journal opère un tri idéologique des alliances jugées acceptables et de celles perçues comme problématiques. Cette focalisation sélective passe sous silence l’ensemble des accords de défense et de coopération militaire conclus par le Maroc avec d’autres partenaires majeurs, notamment l’Inde, la Chine ou le Pakistan, pourtant révélateurs d’une stratégie de diversification souveraine assumée. Ce cadrage partiel transforme une politique de sécurité rationnelle en signal de provocation et substitue à l’analyse stratégique un jugement normatif. Il ne s’agit pas d’un oubli, mais d’un choix éditorial qui affaiblit la crédibilité de la lecture proposée et brouille la compréhension réelle des équilibres régionaux. Elle reprend, souvent sans distance critique, une posture algérienne largement façonnée par une rhétorique populiste, instrumentalisant la question israélienne à des fins de mobilisation cognitive interne. Cette posture, fondée sur une vision idéologique et parfois ouvertement antisémite, vise moins à analyser des équilibres régionaux qu’à entretenir une tension politique utile à la consolidation d’un consensus interne fragilisé.
Le Maroc, pour sa part, n’a ni militarisé sa diplomatie ni exporté ses différends. Il a diversifié ses partenariats, renforcé son interopérabilité sécuritaire et investi dans la dissuasion et le renseignement pour protéger son intégrité territoriale. Réduire cette orientation à un alignement idéologique revient à ignorer à la fois sa rationalité stratégique et son inscription dans une logique de responsabilité régionale.
Cette approche passe surtout sous silence un élément central. Parallèlement à sa modernisation sécuritaire, le Maroc propose des solutions géostratégiques durables pour l’Afrique et sa périphérie. Les initiatives de désenclavement des pays du Sahel, l’ouverture vers l’espace afro-atlantique, les projets d’intégration logistique, énergétique et portuaire visent à traiter les causes profondes de l’instabilité plutôt qu’à en gérer les symptômes. Cette diplomatie de l’infrastructure et du développement contraste avec une logique de confrontation figée.
La relation entre Rabat et Israël a par ailleurs produit des effets concrets au-delà du champ sécuritaire, notamment sur le plan humanitaire. Dans un contexte d’enclavement de Gaza et de blocage des acheminements terrestres, le Maroc a pu faciliter l’entrée d’aides humanitaires grâce à ses canaux diplomatiques ouverts, là où une large partie de la communauté internationale demeurait paralysée.
Quand la stabilisation est traitée comme une menace
En suggérant que la montée en puissance marocaine nourrirait des « craintes » stratégiques en Espagne, l’analyse franchit un seuil supplémentaire. Indépendamment de toute posture revendicative, un fait demeure : au XXIᵉ siècle, l’Espagne continue d’occuper des territoires historiquement marocains. Dans ce contexte, et en dépit d’une coopération sécuritaire étroite et exemplaire entre Rabat et Madrid, la dramatisation de la montée en capacité marocaine relève moins de l’analyse stratégique que d’une projection construite. Elle contribue à fabriquer un climat de suspicion artificiel, confondant capacités défensives et intentions offensives. Plus grave encore, elle sert objectivement des agendas transfrontaliers de l’Algérie qui cherche, avec tous les moyens, à compromettre les relations du Maroc sur la scène européenne et africaine.
Pourtant, depuis la rupture des relations diplomatiques en 2021, Rabat a fait le choix constant de la retenue stratégique, malgré des provocations algériennes répétées et des incidents graves, privilégiant la désescalade et le cadre multilatéral. Cette posture a été explicitement réaffirmée au plus haut niveau de l’État marocain dans le discours du 31 octobre 2025 de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, qui a tendu une nouvelle fois la main à l’Algérie en appelant à un dialogue responsable, à la normalisation des relations et à la primauté des liens humains et historiques entre les deux peuples, tout en inscrivant cette ouverture dans une vision de stabilité régionale et de sécurité partagée.
De ce fait, le Maroc n’est ni l’initiateur ni l’accélérateur de la rivalité algéro-marocaine. Il en est la cible historique et l’acteur qui a choisi la légalité internationale, la diversification stratégique et la stabilisation par le développement. Cette trajectoire procède d’une lecture lucide de son environnement sécuritaire et d’une responsabilité assumée à l’égard de son voisinage régional et euro-méditerranéen. Présenter cette montée en capacité comme une « menace », tout en naturalisant la militarisation algérienne, revient à transformer l’analyse géopolitique en fabrique discursive normative où la réussite devient suspecte et la déstabilisation prolongée excusable.
Au fond, le vrai enjeu n’est pas l’inquiétude qu’inspirerait le Maroc, mais la difficulté persistante de certaines lectures à nommer les sources réelles de l’instabilité régionale. Lorsqu’une analyse choisit d’excuser la déstabilisation prolongée et de suspecter la stabilisation assumée, elle cesse d’éclairer le réel et participe à son brouillage. À l’évidence, à force de confondre prudence et provocation, certains récits finissent par faire de la stabilisation un tort et de la déstabilisation une excuse