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Sebta : la bataille des récits et le mirage de l’exil – Par Bilal Talidi
Des soldats de l'infanterie espagnole encerclent un groupe de migrants assis par terre près du poste de passage, le 2 août 2026. (Photo Henry Nicholls / AFP)
Après plusieurs jours dominés par la communication espagnole, le Maroc a livré sa lecture des événements de Sebta. Pour Bilal Talidi c’est une réponse tardive en apparence, fondée sur des données précises, le partage des responsabilités migratoires et le désespoir d’une partie de la jeunesse.

Bilal Talidi
Le récit espagnol occupe le terrain
Au lendemain des événements, les interrogations se sont multipliées au Maroc. Le silence initial des autorités a été perçu comme un retard incompréhensible de communication face aux images de milliers de jeunes et de familles franchissant le point de passage avec Sebta. Ces vidéos ont rapidement été transformées en pièces à conviction contre le gouvernement, l’État et le modèle de développement marocains.
Des partis ont réclamé une enquête. D’autres discours ont dérivé vers des lectures complotistes, évoquant une fantasmagorique complicité maroco-américano-israélienne contre l’Espagne en raison de ses positions sur Gaza.
Pendant ce temps, Madrid occupait l’espace médiatique. Du Premier ministre aux ministres, les responsables espagnols ont imposé durant quatre jours un récit resté sans réponse marocaine.
Une contradiction passée sous silence
Dans le procès intenté au Maroc par ses propres élites, une question essentielle n’a jamais été posée : pourquoi le gouvernement espagnol n’a-t-il accusé ni critiqué les autorités marocaines ?
La droite espagnole et des responsables locaux de Sebta ont tenu des propos hostiles au Maroc. Ils ont aussi reproché au gouvernement central sa supposée modération envers Rabat. Mais l’exécutif espagnol a tenu bon, saluant la coopération marocaine, rappelant la solidité du partenariat bilatéral et soulignant la durabilité des relations entre les deux pays.
Cette absence d’accusation aurait dû guider les différentes analyses à charge. L’Espagne, qui considère Sebta comme relevant de sa souveraineté, n’a pas désigné le Maroc comme responsable. Pourtant, de promptes voix marocaines se sont empressées de condamner leur propre pays avant de disposer des éléments nécessaires.
Une réponse marocaine en deux temps
Rabat a attendu plusieurs jours avant de présenter sa position. Le ministère de l’Intérieur a d’abord expliqué les causes des événements et communiqué des données sur les personnes entrées à Sebta, celles qui en sont sorties dans le cadre de la coordination bilatérale et le nombre de victimes.
Le ministère des Affaires étrangères a ensuite exposé une lecture politique et diplomatique par l’intermédiaire de l’Agence Maghreb Arabe Presse. Confiées à des responsables d’un rang inférieur aux ministres, les deux prises de parole formaient un ensemble cohérent.
Ce choix traduisait une hiérarchie des priorités. Mobilisé par la Fête du Trône, le Maroc refusait qu’un incident frontalier parasite l’événement. Aucune accusation espagnole ne justifiait une réponse au sommet, Madrid reconnaissant les efforts marocains.
Désinformation, réseaux criminels et décision judiciaire
Le ministère de l’Intérieur a mis en évidence trois dimensions : la désinformation numérique, l’action des réseaux criminels, déjà évoqués par Pedro Sanchez, spécialisés dans la migration irrégulière et les conséquences d’une décision de justice espagnole qui a agi comme un appel d’air.
Cette décision, en limitant la possibilité de reconduire les personnes ayant atteint le territoire espagnol par la mer, a été exploitée par les passeurs. Elle leur a permis de présenter Sebta comme une porte d’entrée vers l’Europe, alimentant les rumeurs et encourageant les départs massifs.
Ce que le Maroc a expliqué c’est qu’il n’est responsable ni de cette décision ni de ses effets. Il ne peut en conséquence supporter seul les conséquences humaines, techniques et financières d’une politique européenne dont les règles sont fixées ailleurs.
Le prix réel de la coopération
La réponse du ministère des Affaires étrangères a replacé la crise dans le cadre du partenariat migratoire. L’aide européenne de 146 millions d’euros accordée au Maroc ne couvre même pas le quart des quelque 500 millions d’euros dépensés par le Royaume pour lutter contre l’immigration irrégulière. À cette charge s’ajoutent d’importants moyens humains et techniques.
La position marocaine repose sur une équation claire : le Royaume n’est ni chargé de garder les frontières européennes ni tenu d’assumer seul le coût de leur protection. Il coopère dans le cadre d’un partenariat entre États souverains. Toute logique d’accusation, de pression ou de chantage ne pourrait que fragiliser cette coopération que des pays européens, prompts à l’arrogance comme l’Allemagne, ne perçoivent qu’à sens unique.
Après trois jours de prépondérance médiatique espagnole, le récit marocain a modifié la perception des événements. Rabat a montré qu’il avait identifié les mécanismes de la crise et construit une réponse cohérente.
Le problème intérieur demeure entier
Cette bataille des récits ne doit cependant pas masquer la question centrale : pourquoi une telle vague de jeunes et de familles s’est jetée à ses risques et périls dans la mer pour rejoindre Sebta ? C’est là un sujet qui appelle une vraie et profonde introspection.
Les critiques adressées au modèle de développement ne sont pas sans fondement. Même le discours officiel reconnaît que ses fruits restent inégalement répartis.
Mais le diagnostic économique et social ne suffit plus. Il faut aussi interroger la culture collective installée face aux déséquilibres. L’Etat pas ses partialités, les partis par leurs frilosité et opportunisme, les médias par leurs faiblesses, l’école par ses disparités et ses fonctionnements et la société civile autrefois vive ont contribué à façonner la manière dont les jeunes perçoivent leur pays et les solutions possibles.
Lorsque les élites ne proposent ni horizon crédible ni méthode d’action, le désespoir gagne du terrain. L’émigration clandestine, un mal chronqiue, apparaît alors comme une issue, non parce qu’elle offre une véritable perspective, mais parce qu’aucune autre voie ne semble inspirer confiance.
Briser le mirage de la terre promise
La formule de la source diplomatique marocaine sur ceux qui ont découvert que le paradis promis n’était qu’un mirage résume l’enjeu. Beaucoup ont franchi la mer en croyant trouver une vie meilleure, avant de constater que Sebta était un avant-goût de ce qu’est le continent européen qui ne constituet ni une délivrance ni une terre promise.
Cette réalité interpelle toute la société. Il ne suffit pas d’empêcher les départs : il faut former les jeunes, développer leur esprit critique et leur donner les moyens d’affronter les injustices sans confier leur avenir aux passeurs.
La jeunesse marocaine, abandonnée quasi exclusivement aux réseaux sociaux, ne fait plus confiance à une société de ‘’Bbak sahbi’’ (népotisme et favoritisme), aux élites politiques, intellectuelles, éducatives ou médiatiques. Privée de figures capables d’éclairer le réel et de montrer comment résister aux déséquilibres, elle se tourne vers l’illusion de la harraga.
La leçon de Sebta se situe à deux niveaux. Sur le plan extérieur, le Maroc doit défendre un partenariat équilibré et à double sens avec l’Espagne et l’Union européenne. Sur le plan intérieur, il doit briser le mirage de l’exil en reconstruisant la confiance, l’espérance et la possibilité d’agir dans son propre pays. Plus facile à dire qu’à faire ? Sans doute. Mais raison de plus de s’y atteler enfin sans tarder.