« Cher parfait homme » : la réplique d’Eugène Ebodé à Fouad Laroui

« Cher parfait homme » : la réplique d’Eugène Ebodé à Fouad Laroui

Deux écrivains, le marocain Fouad Laroui et le camerounais Eugène Ebodé

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Dans cette tribune adressée à Fouad Laroui, l’écrivain camerounais Eugène Ebodé, administrateur de la Chaire des Littératures et des Arts africains de l’Académie du Royaume du Maroc, répond à une chronique de l’auteur de ‘’Une année chez les Français’’, publiée dans Le360. Ironie littéraire, critique du ton employé et défense de l’Académie, Ebodé démonte l'accusation d’une institution éloignée du dialogue entre savoir scientifique et création littéraire.

Cher parfait homme,

Cher Fouad Laroui,

Je viens de lire la chronique du « parfait homme » parue dans Le 360 du 13 mai qui, sous le masque de l’humour ou de la petite malice, s’emploie à éreinter une institution dont l’auteur ignore à la fois le rôle et les actions. « Il faut être savant et littérateur » : tel est le titre sentencieux de ce libelle, qui se voudrait mordant, mais qui pèche par défaut de justesse.

J’y ai surtout cherché, en vain, l’élégance du trait et cette légèreté souveraine que Delphine de Girardin avait su, au XIXe siècle, insuffler au genre dont elle fut l’inventrice. Chez elle, l’esprit voltige ; chez notre parfait Fouad, il s’alourdit et s’affaisse.

Le texte – « Il faut être savant et littérateur » – a tout d’une admonestation adressée à l’Académie, à ses membres, à toute l’institution ; mais, à le lire de près, il tient plutôt de l’autoportrait. Après tout, on n’est jamais mieux servi que par sa propre plume. On ne saurait dénier à notre chroniqueur quelque talent — que le temps a émoussé, mais que l’ambition s’emploie, péniblement, à ranimer. Cet autoportrait, savamment esquissé, me semble toutefois inachevé. Il aurait pu, avec un peu plus d’adresse, prendre la forme d’un palimpseste discret, à la manière de cette « lettre à soi-même » qu’aurait reconnue, non sans ironie, notre regretté Edmond Amran El Maleh.

Car enfin, que vouliez-vous faire, cher pamphlétaire ? L’éloge d’un ami — ou l’aveu d’un manque ? Sous le compliment perce une étrange aigreur. Vous écrivez : « Mon ami Jean-Pierre Luminet, astrophysicien d’élite et poète de haute lice… », puis vous appelez de vos vœux l’avènement, dans notre Académie du Royaume du Maroc, d’« hommes parfaits » — et de dames non moins parfaites — qui sauraient être à la fois savants et littérateurs.

Ainsi donc, ils n’y seraient pas déjà ? Voilà une découverte qui ne manque pas de sel — surtout de la part de quelqu’un qui fréquenta nos travaux. Vous fûtes bel et bien convié chez nous pour y exposer quelque savante équation censée fonder une nouvelle échelle classificatoire des littérateurs africains et afrodescendants. L’occasion était offerte à l’économiste, au politologue, au sémiologue, à l’épistémologue - bref, au « multilogue » - de contribuer à dessiner une taxinomie applicable aux fabricants des belles-lettres. Au lieu de cela, je vous ai entendu discourir, avec une assurance cocasse, non sur la question à traiter, mais sur la diglossie marocaine. On eût aimé vous voir exercer, ce jour-là, l’exigence que vous prescrivez aujourd’hui aux autres.

Si vous aviez à choisir un arbre — non pour y rendre la justice, mais sous lequel enseigner la gnose — lequel désigneriez-vous ? Ne vous creusez pas la tête : en voici un pour vous.

Il est des arbres qui, peut-être sans le savoir, ne donnent leur ombre qu’à ceux qui s’en éloignent : les rôniers. Vous semblez leur ressembler, ne reconnaissant de mérite qu’à distance. De près, tout vous paraît insuffisant ; au loin, tout devient admirable.

Quant à votre regard porté sur notre Académie — ce « magnifique écrin de verdure », comme vous le rappelez vous-même — permettez une suggestion simple : il est, dans les rues de Rabat, d’excellents cabinets d’ophtalmologie. Me rendant la semaine dernière auprès de celui qui redonne vigueur à ma vision, avenue Mohammed V — où jadis le festival Mawazine, lorsque le Pr Abdeljalil Lahjomri, notre Secrétaire perpétuel, en orchestrait la symphonie, inaugurant une inédite offre culturelle à la fois exigeante et populaire — je me pris à rêver. Je revis alors ces échassiers dogon, joyeux et célestes, dont le défilé, aérien et majestueux, illumina la grande artère de la capitale.

C’est ainsi que je m’engouffrai sous les arcades en face du Parlement. Je tombai ainsi sur deux amis, contant quelques mésaventures tout près d’un kiosque à journaux et qui m’ont tiré de ma rêverie : ils réglaient bruyamment le sort d’un absent. Ils le jugeaient « atrabilaire », « tordu », « pédant », indigne de leur estime. Je fus tenté de plaindre le proscrit, ayant toujours pensé que même les anguilles peuvent, à l’occasion, filer droit au contact d’une main secourable. Mais la conclusion des deux ébouillantés, d’abord attristés, cessa, et mit fin à toute indulgence lorsqu’ils scellèrent, d’une tape sonore, et en éclatant de rire, le sort du trublion : « On ne redresse pas un bossu, même avec un gros marteau. »

Cher parfait homme, faut-il vraiment vous citer encore ? Tenez, que vouliez-vous dire en achevant ainsi sous une curieuse réclame votre billet ? : « On en croisera d’ailleurs quelques-unes le mercredi 20 mai, sur le campus de Rabat de l’UM6P, à un jet d’encre de l’Académie. Ce sera à l’occasion des Journées de l’Arbois, un colloque prestigieux consacré cette année aux femmes scientifiques marocaines. Qu’on se le dise — et qu’on ouvre grand les temples du savoir à ceux qui savent aussi bien chanter le monde qu’en donner les mesures exactes » ?

Parlez-vous de nos sommités intellectuelles, ou y a-t-il encore anguille sous roche ?

Rassurez-vous, cher parfait génie : sur le campus de notre magnifique Université Mohammed VI Polytechnique, vous croiserez bel et bien des femmes et des hommes venus de l’Académie, discrets, peu enclins à se hausser du col, et qui n’ont nul besoin de se proclamer « parfaits » pour faire dialoguer savoir et création.

À l’Académie, Abdelfattah Kilito, Alioune Sall, Shamil Jeppie, François-Xavier Fauvelle, Souleymane Bachir Diagne, Najia Hajjaj Hassouni - parlez-lui de littérature, mine de rien, et vous saurez de quel bois littéraire répond cette rhumatologue et émérite conteuse ! -, Asma Lamrabet, médecin biologiste, Rahma Bourkia, sociologue et Mohamed Achaari, Aomar Boum, Ali Benmakhlouf, Mohamed Achargui, et tant d’autres sont des êtres lumineux. Ils œuvrent avec discrétion, sans tambour ni trompette, à ce double régime d’exigence que vous invoquez sans vous hâter de vous y soumettre : celui de la science, qui démontre - et celui de la littérature, qui montre.

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