Culture
" L’Eau Trouble : le Rif, la Source et la Cendre " de Touria Uakkas – Par Othmane Mazoir
L’Eau Trouble : le Rif, la Source et la Cendre, Touria Uakkas
Avec L’Eau Trouble : le Rif, la Source et la Cendre, Touria Uakkas signe un roman qui mêle mémoire, nature et destin collectif. Pour Othmane MAZOIR, doctorant chercheur, Laboratoire de Traductologie, Communication et Littérature (TCL) à El Jadidia, le récit, à travers la métaphore d’une source ancestrale, le récit explore les fractures du Rif, les exils forcés, les ravages des trafics et la résilience des femmes et des jeunes générations. Entre mythe, douleur et espérance, ce texte dense et poétique interroge notre propre rapport aux racines, à la transmission et à l’eau comme mémoire vivante.
Par Othmane MAZOIR
Par la magie d’une plume qui danse entre les sillons de la mémoire et les reflets de l’eau, L’Eau Trouble : le Rif, la Source et la Cendre de Touria Uakkas ( Dar Basma, Octobre 2025) nous entraîne dans un voyage sensoriel et poignant au cœur du Rif. Ce roman, tel un olivier séculaire qui déploie ses branches tandis que ses racines boivent profondément aux sources vives d’une terre blessée mais indomptable.
Imaginez cette source Thara, cristalline et généreuse, qui chante depuis des générations les joies et les peines de la famille Azouar. Elle n’est pas qu’un point d’eau, mais le cœur battant de toute une communauté et le miroir liquide où se reflètent dignité et résistance. Autour d’elle, se déploie la fresque vibrante des personnages : Hajja Zahra, dépositaire de la sagesse ancestrale ; Fatima, qui porte comme un bijou précieux le fardeau de l’exil et de l’attente, Karim le héros d’Anoual, Jamal… ; Nadia et Karim junior, les petits-enfants revenus des études et qui incarnent cette jeunesse déterminée à réconcilier modernité et racines.
Sous cette harmonie apparente cependant, le drame couvait. Les guerres avaient déversé leur poison mortel, la famine avait laissé ses cicatrices profondes, et, plus insidieuse encore, la culture du cannabis s’était glissée dans le paysage telle un fruit vénéneux et transformait l’eau, source de vie, en un vecteur de mort. Ici, le roman déploie toute sa puissance métaphorique : entre Saïd, devenu « prince » des ténèbres du trafic et Youssef, gardien farouche de la terre, se joue une lutte ancestrale entre la fatalité et l’espoir.
La nature finit par se rebeller dans une scène d’apocalypse où le déluge emporte tout sur son passage : paysages, secrets et vieilles trahisons. Mais de ce chaos émerge une lueur d’espoir, portée par la jeune génération. Le carnet aux pages jaunies de l’oncle Karim (héros d’Anoual) devient alors un grimoire magique qui guide Nadia et son cousin vers la résurrection de la source oubliée.
Dans une pirouette narrative pleine de grâce, le roman révèle que d’autres enfants de la famille et du Rif à Melilla et jusqu’en Allemagne ont gardé au cœur le même rêve d’eau pure. Comme un arbre généalogique liquide, la source Thara continue de couler dans les veines de tous les exilés.
La véritable magie opère lorsque l’eau elle-même prend la parole dans un final envoûtant où elle se décrit comme « la mémoire liquide » qui unit les générations et les territoires. Cette personnification transforme le roman en une méditation poétique sur la permanence face à l’éphémère.
L’Eau Trouble …n’est pas qu’un roman, c’est une expérience sensorielle où l’on entend le chant des sources et des femmes, où l’on respire les parfums du Rif et où l’on touche du doigt la pulpe vive des souvenirs. Uakkas ne nous livre pas une simple histoire, mais un miroir où se reflètent nos propres quêtes identitaires, nos attachements viscéraux à la terre et cet espoir obstiné qui, comme l’eau, finit toujours par retrouver son chemin.