Culture
« Nous serons tempête » de Jesmyn Ward - Par Samir Belahsen
« Peu d'écrivains américains affrontent la race et l'injustice sociale avec la clarté de Jesmyn Ward.» (John Grisham)
Dans « Nous serons tempête », Samir Belahsen place le curseur sur la puissance littéraire de Jesmyn Ward, figure majeure des lettres américaines, qui, entre descente physique en enfer et ascension irréversible vers la liberté, transforme la mémoire de l’esclavage en un récit vibrant de résilience, de solidarité et de lutte pour la dignité humaine.

Samir Belahsen
« L'espoir est le rêve d'un homme éveillé. »
Aristote
« Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou. »
Albert Camus
La romancière Jesmyn Ward est une professeure de littérature. L’afro-américaine est née au Mississippi en 1977.
Elle avait suscité, dès 2008, l'intérêt de la critique littéraire américaine avec son premier roman « Ligne de fracture » en 2008.
Elle a été récompensée par le "National Book Award" pour son roman Bois sauvage en 2011 et en 2017 pour "Le chant des revenants". Elle a aussi publié « Ligne de fracture », en 2014, traduit par Jean-Luc Piningre qui avait traduit « Bois sauvage », en 2012.
« Nous serons tempête », son dernier roman nous plonge au cœur de la tragédie de l'esclavage. C’est une peinture émouvante des luttes humaines, opposant les adversités aux dynamiques de solidarité.
Une narration émotive qui révèle les traumatismes ancestraux, la pauvreté et la violence, tout en célébrant la résilience des personnages narrateurs, témoins de leur propre histoire.
Jesmyn, la femme noire du Sud, nous plonge dans un monde où les liens familiaux et communautaires font refuges face à l’adversité des destinées.
Son style lyrique et incisif révèle la complication des relations humaines et les fractures sociales marquant son univers à son époque. La structure narrative est fluide, entre rappels du passé et descriptions du présent, elle illustre le rôle mémoire collective dans le façonnement identités.
John Grisham, le grand romancier Américain admiré par le cinéma, avait déclaré : « Peu d'écrivains américains affrontent la race et l'injustice sociale avec la clarté de Jesmyn Ward. Et elle le fait avec une belle écriture et des histoires inoubliables »
La tempête
L’imminence d’une tempête révèle les crises personnelles et sociétales. La famille, héroïne de l’histoire, se dresse pour affronter les éléments mais aussi les poids d'une histoire chargée de traumatismes, blessures.
Dans un monde indifférent, les personnages portent un lourd héritage une lutte continue pour la dignité et la survie. L’autrice conte les épreuves traversées par une famille dans la tempête.
La tempête, ici, est à la fois métaphorique et concrète. L'arrivée silencieuse et taciturne de la tempête symbolise à la fois la catastrophe naturelle et les violences sociales subies par les personnages. La préparation circonspecte de la famille souligne sa résilience face à la menace imminente qui se profile.
L’histoire
Annis n’était qu’une enfant lorsque sa mère fut vendue à un autre maître. A peine plus âgée, elle subit à son tour la brutalité du destin lorsque son propre maître – également l’homme qui avait violé sa mère – se débarrasse d’elle en même temps que d’autres esclaves.
Au cours de leur éprouvante marche vers les plantations de La Nouvelle-Orléans, Annis s’efforce de s’attacher à la vie en s’accoudant sur les enseignements hérités de sa mère : lutter avec les armes et la sagesse transmises.
Elle trouve son énergie dans le souvenir de ces femmes qui, avant d'être arrachées à leur terre, étaient les fières guerrières des grands rois du Dahomey. Elle s'appuie d’abord sur ce qu'elle est, puis sur ce qu'elle sait : les plantes, les abeilles, cette nature que les Blancs voient comme hostile.
Et quand tout semble s’écrouler autour d’elle, Annis appelle Mama Aza, l’esprit de sa grand-mère. Cet esprit qui fait gronder l’orage et tomber la pluie est son abri. C’est cet esprit qui lui dit, quand les chaînes, l’humiliation, la soif, la faim et la douleur deviennent trop fortes, qu’un jour elle et ses compagnons de malheur seront la tempête.
La tempête n’est qu’un révélateur des traumatismes enfouis, le recours à la mémoire et aux souvenirs familiaux rappelle l’héritage qui façonne l’identité. Annis incarne la transmission de la mémoire et de la force féminine.
Dans leur lutte pour la survie ils font preuve d’une grande et profonde solidarité tant au sein de la famille que dans la communauté plus large illustrant ainsi la force collective face à l'adversité.
Quand la tempête frappe, tout l’environnement est dévasté mais aussi leur psyché. Les cicatrices psychologiques persistent.
Jesmyn préfère finir son histoire avec un message d'espoir en invitant à penser à la justice sociale et ensuite à un réveil ensemble pour aller au-delà des blessures. Elle croit en la force collective de rebâtir et de résister.
Résilience, lutte et solidarité
Pour Jesmyn il s’agit d’une résistance collective aux violences. Qu’elles soient raciales naturelles ou économiques chacun doit incarner la lutte à sa façon.
Quand les histoires s’entrelacent elles révèlent les cicatrices ancestrales d’un passé commun de souffrances tout en aspirant un avenir empreint d’espoir.
La narratrice pointe les obstacles de la pauvreté, de la discrimination, de la marginalisation tout en interrogeant la légitimité des structures oppressives qui ne font que perpétuer ces injustices et reproduire ces inégalités.
Jesmyn Ward rappelle que la force intérieure, nécessaire pour toute résistance, se nourrit d’abord des points ancrage que sont la famille et la communauté.
La voix narrative introspective, personnelle et universelle explore les émotions, les luttes, les cicatrices, les blessures et les espoirs des personnages insistant sur la nécessité de pas oublier, ne rien oublier.
Pour elle, chaque geste de solidarité peut être un moyen de changement, mais la responsabilité est commune face aux injustices.
Avec "Nous serons tempête", Jesmyn Ward va au-delà de la simple histoire d'une tempête pour faire un vrai plaidoyer pour la justice sociale et la dignité humaine, un appel à agir pour chacun, pour tous ceux qui partagent l'espoir d'un avenir meilleur.
Avec ce récit rythmé de deux dynamiques de la tragédie de l’esclavagisme aux Etats-Unis, la descente physique en enfer et l’ascension irréversible vers la liberté, Jesmyn passe de l’émotion à l’appel insistant à l'action.
Dans ce sens elle est la tempête.