Culture
A L’ECOUTE DES ECRIVAINS MAROCAINS – Par Najib Allioui
Mohamed Leftah, Fatéma Mernissi, Abdellatif Laâbi, Ahmed Sefrioui, Edmond Amran El Maleh, El Mostafa Bouignane, Mohamed Nedali, Issam-Eddine Tbeur
Par Najib Allioui
Dans "A l’écoute des écrivains marocains", l’enseignant-chercheur Mehdi Fouad propose une traversée critique de plusieurs œuvres majeures de la littérature marocaine d’expression française. À travers des lectures attentives d’auteurs aussi divers que Fatéma Mernissi, Mohamed Leftah, Abdellatif Laâbi ou Ahmed Sefrioui, l’ouvrage défend une idée forte : écouter les écrivains marocains, c’est reconnaître la littérature comme un espace d’intelligence critique, de transmission culturelle et de compréhension du monde. Najib Allioui revient sur l’ouvrage de Mehdi Fouad qui plaidant pour leur enseignement, et invite à repenser la place de la littérature marocaine dans l’univers académiqe et dans la formation intellectuelle des lecteurs.

Mehdi, Fouad. A l’écoute des écrivains marocains. Casablanca : Virgule, 2015.
A l’écoute des écrivains marocains s’inscrit dans le cadre de la recherche scientifique et vise à demeurer une référence utile aux chercheurs travaillant, en particulier, sur la littérature marocaine et, en général, sur la littérature maghrébine. Mehdi Fouad, enseignant-chercheur à la faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Meknès, a choisi comme corpus un certain nombre d’écrivains marocains qui lui paraissent représentatifs des grandes questions auxquelles il a apporté dans le livre quelques éléments de réponses.
Les auteurs qui figurent dans les chapitres constitutifs de son ouvrage sont : Fatéma Mernissi, Mohamed Leftah, Abdellatif Laâbi, Ahmed Sefrioui, Edmond Amran El Maleh, El Mostafa Bouignane, Mohamed Nedali, Issam-Eddine Tbeur, Ali Tizilkad. Pour chaque auteur correspond en général une étude détaillée de l’une de sa production littéraire. Rêves de femmes pour le cas de F. Mernissi, Le Dernier combat du captain Ni’mat de M. Leftah, une « réflexion sur la représentation de Fès dans les récits de A. Laâbi », La Boîte à Merveilles d’Ahmed Sefrioui, Mille ans, un jour d’E. A. El Maleh, De Fès à Kaboul de M. Bouignane, une réflexion sur les fonctions de l’incipit des romans de M. Nedali en plus d’une étude de son roman Triste jeunesse. Rires et insignifiance à Casablanca d’I.-E. Tbeur et enfin La Colline de papier de A. Tizilkad.
Ce corpus a été l’occasion pour M. Fouad de corroborer sa thèse consistant à revaloriser les écrivains marocains. L’écoute de ces écrivains qui passerait par la lecture attentive de leurs œuvres rendrait possible un bon enseignement contribuant à la médiatisation de la culture marocaine. Par exemple, le chapitre consacré à la figure de l’islamiste dans l’œuvre de Bouignane atteste de cette capacité qu’est la littérature à engendrer un esprit plus vigilant, plus critique, s’appropriant une faculté de discernement. Bouignane mobilise des procédés de mise à distance afin de démystifier l’idéologie islamiste radicale. Souvent, dans ses textes, Bouignane met en scène des personnages libres refusant les chantres de cette idéologie. M. Fouad donne, entre autres, l’exemple de La Porte de la chance où Ba Hachmi ne va pas à la mosquée, défiant tous les autres vieux de Bab Ezzhar. C’est de même le cas de Leila, personnage Des Houris et des hommes, qui refuse de porter le voile à ses risques et périls. Autrement dit, l’écrivain mobilise le personnage comme un procédé littéraire qui sème le refus du doute au sein des islamistes et par conséquent il tient lieu de parasite. Bien mieux, M. Fouad ne néglige pas le procédé de la subversion qui n’en manque pas moins de casser les fondements de l’idéologie islamiste. Cette dimension de subversion passe par des personnages révoltés se réclamant des grandes figures historiques incarnant la liberté, comme Juan Goytisolo ou Pablo Neruda. Dans le même ordre d’idées, on pense à l’écrivain M. Leftah, resté plus connu pour un combattant de l’islamisme. Le chercheur évoque sur ce largement Le dernier combat du captain Ni’mat, un roman qui aborde le sujet de l’homosexualité, une réalité certaine que refusent de voir les islamistes radicaux. En outre, on peut se rappeler également un autre roman intitulé Au bonheur des limbes où l’auteur fait l’éloge du roman qu’il conçoit comme une issue majeure contre les islamistes. Le roman, écrit M. Leftah, est l’alternative contre la barbarie.
Par contre, chez Bouignane, la figure de l’islamiste n’est pas complètement dénuée d’humanisme, elle peut avoir le sens de la dignité, du courage et du sacrifice contre le pouvoir établi. M. Fouad écrit à cet égard : « La parole islamiste s’impose d’abord comme une parole du contre-pouvoir, de la vérité » (Fouad, 2015, p. 102). Ainsi l’islamiste échappe-t-il à une simple figure stéréotypée et clichéique. Malgré ses défauts, il est quand même doué de qualités qu’il serait difficile de retrouver parfois chez des plus laïques.
Dans A l’écoute des écrivains marocains, l’enseignant-chercheur consacre un dernier chapitre, qui tient lieu d’épilogue, voire de manifeste littéraire, si l’on ose dire, pour tenter de répondre à une question majeure: « Pourquoi faut-il enseigner la littérature marocaine d’expression française ? » Il compte deux raisons expliquant le déni de cette littérature qui s’établit ou bien sur une critique idéologisante de politiciens et d’universitaires ou bien sur une approche formaliste consistant à étudier le texte hors contexte. Pour cette raison, il se penche dans un premier temps sur la compréhension d’un tel déni, dans un deuxième temps, il se focalise sur ce dont la transmission de cette littérature est porteuse sur le plan pédagogique et humain.
Le premier constat que fait M. Fouad au début de ce chapitre, c’est le paradoxe révélateur de l’attitude manifestée à l’égard de la littérature marocaine, lequel se traduisant par l’incohérence du document officiel du ministère de l’Education Nationale (MEN) qui, tout en déclarant que la littérature demeure certes un moyen efficace dans la transmission des valeurs universelles, laisse entendre que seulement les grandes œuvres ont droit de cité. Si la réforme de 2002 fait un bon pas par rapport à 1974, il n’empêche que les œuvres marocaines restent peu nombreuses en comparaison avec un corpus littéraire français. Bien plus, par manque d’objectivité stricte ou par intention idéologique, on avait tendance à considérer la littérature algérienne comme le modèle de la littérature maghrébine, sachant bien qu’avant 2002 était au programme Le Fils du pauvre de l’algérien Mouloud Feraoun. Programmer un auteur algérien au détriment d’un auteur marocain prête évidemment à discussion, preuve en est que, et c’est le moins que l’on puisse dire, les décideurs du MEN (Jean Déjeux et Jacqueline Arnaud) avaient un faible pour la littérature algérienne. S’il est vrai qu’à partir de 2002 l’on arrive à parler de notre littérature marocaine, il n’est pas faux non plus qu’on n’a pas encore sauté le véritable pas. Si certains universitaires comme Marc Gontard, Abderrahman Tenkoul et Lahsen Mouzouni ont contribué largement à parler dorénavant de littérature marocaine, il reste néanmoins à changer notre façon de lire le texte littéraire marocain, qui fait acte de visée satirique et non d’une simple littérature folklorique. A ce propos, le chercheur M. Fouad dénonce une grande injustice dont a souffert Ahmed Sefrioui. En effet, ce dernier n’a écrit probablement que quatre romans et ce à force de l’ampleur des critiques sévères qu’il subissait. Même Abdellatif Laâbi laissait passer que « [ses] œuvres ne dérangeaient rien », constate M. Fouad. A cet égard, ce dernier tâche de montrer que La Boîte à merveilles a une visée critique à l’égard de la société marocaine et le colonisateur. Une telle position prise s’inscrit d’après lui dans le cadre de l’art du récit, dont Sefrioui était maître. Le sens de l’art littéraire n’a pas été saisi, y compris par le groupe de la revue Souffles, à une époque où la littérature devait avoir un seul et unique but : combattre la colonisation. En d’autres termes, l’esthétique passe au second plan au profit de la littérature engagée. De ce fait, les récits de Sefrioui nécessitent un travail de déchiffrage et d’attention à la vie quotidienne, qui dépasse de loin même un Adelkébir Khatibi considérant les romans de Sefrioui comme dominés par ce qu’il appelle le « “subjectivisme naïf” » (2015, p.61). Il en va de même de Marc Gontard qui souscrit au point de vue de Khatibi, reprochant à son tour à Sefrioui un manque de maturité.
Par voie de conséquence, le chercheur en arrive à expliquer que ces critiques ont été piégés par le contexte idéologique qui ne leur laisse aucune chance pour lire Sefrioui le plus objectivement que faire se peut. La preuve en est que, dans La Boîte à merveilles, le rêve et l’imagination l’emportent sur le réel. Ce penchant pour le fictionnel est largement présent dans le roman. Le titre l’indique déjà : « Le réel est asphyxiant. La boîte, elle, grâce à la puissance de l’imagination, devient un univers. Les objets les plus anodins permettent l’évasion par la pulvérisation des limites étroites du réel et le dépassement de son caractère de par trop bruyant » (2015, p. 63).
D’autre part, le personnage de Ghita, de surcroît, posera problème de par son caractère subversif, dérangeant, comme aurait dit Laâbi lui-même. L’auteur de Le fond de la jarre a justement cette habileté d’exploiter la grossièreté de sa mère en en faisant une qualité. Ghita, incarnant le rôle d’une poétesse dans le roman, contribue à dénoncer et les nationalistes fervents et les colonialistes brutaux. Bref, Le fond de la jarre est loin d’être le bon pour les décideurs.
Or, pour pallier autant que possible le retard historique, pour ainsi dire, envers la culture marocaine, encore faut-il faire vite et enseigner l’histoire du Maroc en moyennant la littérature, conçue par M. Fouad comme étant en mesure de réconcilier l’élève avec son histoire. Sur ce, le chercheur pense en particulier au roman historique qu’il considère comme le genre le plus à même à sensibiliser les élèves à la complexité de l’histoire. En effet, la question de l’enseignement de l’histoire s’avère de plus en plus nécessaire si l’on veut sérieusement réconcilier l’élève avec son pays. Un citoyen ignorant tout de son pays est un citoyen fragile.
Bien plus, le chapitre que M. Fouad a consacré au roman Le Dernier combat du captain Ni’mat de Mohamed Leftah s’inscrit dans cette optique vu qu’il explique que si ce roman a subi la censure c’est qu’il révèle un refus pourtant réel, du fait que certains marocains le vivent. C’est bien le problème de la sexualité qui est donné à voir par Leftah dans son acuité, contrairement à un Tahar Ben Jelloun, Driss Chraîbi ou Abdellah Taia qui ont déjà traité de ce motif sans pour autant avoir la même censure. Le cas d’Islam en est une preuve éloquente dans la mesure où sa relation avec le captain Ni’mat n’en manque pas d’être personnelle et politique. Pour se venger de son maître autoritaire exigeant qu’Islam se lave et se change souvent pour le masser, Islam se sent plutôt plus beau et plus viril pendant l’acte sexuel. Leftah touche par là, comme y renvoie M. Fouad, à Pierre Bourdieu, notamment à la question de la domination sexuelle, où le dominé devient le dominant et ce par trop de jubilation.
Il est à noter que le premier chapitre de l’ouvrage, le plus long, est consacré à Rêves de femmes de Ftéma Mernissi. C’est un chapitre qui a, à notre sens, une valeur programmatique dans la mesure où il fait écho au dernier chapitre qui clôt le livre : « Pourquoi faut-il enseigner la littérature marocaine d’expression française ? ». Ces deux textes disent à peu près tout le sens dans lequel s’inscrit l’ouvrage. Il s’agit de défendre cette thèse que la littérature peut donner les moyens suffisants de s’adapter à un entourage et à un monde instaurant des limites, des hudud. Les hudud, comme la frontière, ne veut pas dire fermeture mais passage, transition. Dans le harem, les femmes résistent et bénéficient d’une certaine liberté dans les hudud.
Pour conclure, M. Fouad souligne que la littérature a ceci de particulier qu’elle est relative quant au niveau de l’interprétation. Sachant bien que l’élève a une relation obstinée, si ce n’est aveugle, avec le sacré, sans doute le roman marocain participerait-il à lui transmettre avec lucidité le relativisme interprétatif et, par suite, le libérer d’une lecture platement littéraliste. A ce titre, il se réfère à certains textes qui sont mieux placés pour remplir cette tâche. Parmi beaucoup d’autres, il s’agit de :
- Etoiles de Sidi Moumen de Mahi Binebine
- Jumeaux de Sidi Moumen d’Ahmed Bouchikhi
- Grâce à Jean de La Fontaine et La Maison de Cicine de Mohamed Nedali
- Des Houris et des hommes et De Fès à Kaboul d’El Mostafa Bouignane
- Tribulations du dernier Sijilmassi de Fouad Laroui
*Najib Allioui, agrégé de français (Rabat) et titulaire d’un Doctorat en Sciences du langage (Université de Meknès)