Culture
Abdeljebbar Shimi : La prison, la loi et l’impossible – Par Rédouane Taouil
On le transfère bientôt dans une prison plus salubre. Quelle preuve d’humanité ! Là-bas, il sera dans une nouvelle cellule, il toussera, fumera, mangera, et après ? … La cellule portera un autre numéro. Ce sera le seul changement : rien de plus. Il était voué à ne jamais connaitre la liberté, où qu’il soit
À partir de la nouvelle Le pénitencier d’Abdeljebbar Shimi, traduite par Amina Guennouni, Rédouane Taouil propose une lecture croisée entre fiction carcérale et réflexion philosophique sur la loi, la liberté et l’impossible. En convoquant Kafka et en interrogeant les figures du juge, du geôlier et du condamné, le texte explore l’expérience d’une existence suspendue entre vie et mort, où la prison apparaît comme un système total régissant les corps et les consciences. Cette méditation met en lumière une tension centrale entre contrainte extérieure et enfermement intérieur, posant la question de la liberté au-delà du cadre juridique.

Rédouane Taouil
Ancien des écoles primaire et secondaire publiques du Maroc
Un écrivain marquant laisse s'ouvrir pour ses lecteurs les chemins de l'amitié. Quand on se délecte à arpenter ses mots et ses phrases, on est irrésistiblement enclin à les revisiter avec une attention profondément réceptive. En y cheminant, se crée un irréfragable sentiment envers le livre et l'auteur.
En découvrant « Al Moumkin mina al Moustahil » (la part accessible de l'impossible), Amina Guennouni a d'emblée éprouvé un plaisir de l'esprit prenant les accents d'un éblouissement. Chaque fois que l'envie de relire la saisit, l’intimité nourrie avec l'art de l'écrivain s’affinant, la convie à se livrer à son exercice de passeur. Le « pénitencier », nouvelle choisie à l'occasion de l'anniversaire de la disparition de l'écrivain absolument marocain[1] dépeint un prisonnier, contraint sur le cours de son destin, dans les rets de la solitude, privé de la quête de reconnaissance et de sens, vaincu par la conviction de son anéantissement et l'absurdité de guérir de sa maladie pendant qu'il est dans les fers de la mort souveraine. Il est le semblable de l'homme de campagne du récit, Devant la loi, de Kafka qui vit et ne vit pas ; assis sur un tabouret de longues années durant, il compte les puces de la fourrure du gardien. Tous les deux sont confrontés aux écueils de l’impossible : l’un ne parvient pas à percer de l’intérieur le secret de l’existence de la prison comme univers de mise à mort régi par la loi ; l’autre a échoué, en dépit de son infinie obstination, à détecter l’essence de la loi puisqu’il est mort aussitôt qu’il est admis d’accéder aux lieux interdits : « Ici nul autre que toi ne peut pénétrer, car cette entrée n’était faite que pour toi. Maintenant, je m’en vais et je ferme la porte »[2].
Valéry, lisant intimement la vie de Henry Brulard et Souvenirs d'égotisme qu'il préfère de loin au roman, Le rouge et le noir, n'hésite pas à souligner que Stendhal rend le lecteur fier de son goût pour la fréquentation des livres qui lui sont chers. L'œuvre d'Abdeljebbar Shimi insuffle indubitablement ce même sentiment à ses arpenteurs et...à la traductrice de cette fiction allégorique qui entrelace une forme narrative d'une simplicité mystérieuse et des monologues intérieurs et des dialogues d’une transparente lumière.
Le pénitencier
Nouvelle traduite par Amina Guennouni
« C’est étrange que l’humanité soit claustrée derrière les barreaux d’une prison » … pense-t-il, un sourire teinté de mépris aux lèvres.
Il poursuit ses réflexions avec une légèreté presque ironique :
- Le matin, on lui apporte son repas ; ainsi qu’un remède contre le rhume. Le soir, on vient le chercher pour l’exécuter ! Quelle différence y a -t-il qu’il meure de faim, à la suite d’une maladie ou en parfaite santé ?
Une violente quinte de toux le secoue. Son corps tremble sur la paillasse. Il murmure : « Ils nous rendent malades dans ce lieu immonde… puis ils nous soignent, les maudits ! Une plus violente le saisit. Son corps tout entier est assailli de spasmes. Toujours plongé dans ses pensées, il ignore quel sort lui sera réservé et le traitement qui l’attend. Soudain, il redevient un petit enfant. Il s’agrippe au lit en criant et puis éclate en sanglot. Il lève les yeux vers moi, me fixe à travers ses larmes, ouvre la bouche et pousse un cri d’horreur. Son effroi s’évanouit subitement. Il se tait, baisse la tête et les suit pour l’exécution. Son lit reste dorénavant inoccupé. Il n’était qu’en consignation. Mais auprès de qui ? Du geôlier ? Qui l’a placé là ? Le juge ? Et qui a hissé le juge lui-même sur un piédestal d’où il peut condamner à mort des hommes et en faire enfermer d’autres à perpétuité. Ceux-ci purgent leurs peines, vivants sans vivre. Leurs yeux s’ouvrent sans rien voir. Ils respirent sans savoir pourquoi. Privés de liberté, leurs corps se meuvent dans une incommensurable prison qui est un tombeau. Même la liberté de mourir leur est confisquée : ils doivent mourir selon la loi. Ils n’ont pas le droit de posséder une corde, un éclat de verre, un morceau fer ou tout objet tranchant. Ici, seule la loi règne, mais qui a inventé la loi ? Qui a construit cette prison ? … Les maudits ! ».
Il éclate d’un rire nerveux qui déclenche une nouvelle quinte de toux. Il se tourne vers la boîte de comprimés posée à côté de lui et dit méprisant : « Prison… et humanité, quelle étrange association ! Je suis libre de me lever, de réfléchir, de faire quelques pas dans ma cellule, et même libre de rester en vie. Mais pourquoi tenir debout, réfléchir, rêver ? Tout est déjà tracé, entre ces barreaux durant ces années décrétées d’avance par le juge, du haut de son estrade … abrité derrière la loi. Pourquoi avaler ces comprimés ? Que je sois au moins libre de les refuser ! Si je n’étais pas dans ce lieu répugnant, je n’aurais pas contracté cette maudite maladie. Quoi qu’il en soit, ces pilules ne servent qu’à calmer la toux. Rien de plus. Ah, comme ils se soucient de nous, ces âmes charitables ! Ils nous apportent des médicaments et vont même jusqu’à déposer un pot de fleurs dans la cellule, c’est beau, n’est-ce pas ?
Dieu a créé la nature … et eux nous en livrent la quintessence : un bouquet de fleurs ! Le juge a prononcé la perpétuité. C’est-à-dire mourir à petit feu. Chaque jour. Une seule parole suffit. Une vie entière retranchée. Je vis encore, du moins c’est ce qu’ils croient. J’ouvre les yeux et j’occupe un lit. Mon ami, lui, les a fermés et ne remplit plus le sien. C’est la seule différence entre ma vie et sa mort. Pour le reste, tout est identique. Ici, la mort c’est la vie. La vie c’est la mort ».
Ses yeux, embués de larmes, se posent sur les pilules sans les voir. Alors qu’il s’apprête à prendre une cigarette, il entend le cliquetis de la clef dans la serrure. La porte grince. Le gardien entre en hochant la tête et demande avec un sourire :
- Comment vas-tu ?
- ……
- Nous allons partir demain…
- Partir ? Mais pourquoi ?
- Comme tu es atteint de tuberculose, le médecin a recommandé de te transférer dans un lieu loin de la mer.
- La tuberculose… C’est bien ce qu’il a dit ?
- Oui, prépare-toi, nous partons demain. Veux-tu quelque chose maintenant ?
- …..
- Alors, bonsoir.
Le geôlier sort en refermant la porte, laissant le prisonnier perdu dans ses pensées. Les yeux dans le vide. Il avait tellement redouté la tuberculose ! Maintenant qu’il l’a contractée, il ne ressent, curieusement, aucune tristesse. Quelle importance d’être malade ou bien portant en prison ? À quoi sert d’être d’une bonne santé, si l’on est condamné à vie. La mort recommence à chaque lever du jour.
On le transfère bientôt dans une prison plus salubre. Quelle preuve d’humanité ! Là-bas, il sera dans une nouvelle cellule, il toussera, fumera, mangera, et après ? … La cellule portera un autre numéro. Ce sera le seul changement : rien de plus. Il était voué à ne jamais connaitre la liberté, où qu’il soit. Certes, il y a de la nourriture, un pot de fleurs, un lit à occuper, des yeux ouverts, un cœur qui bat, un esprit qui pense, et rien d’autre. Ce lieu, qu’on n’ose pas nommer, tombe, parce qu’on y accorde à l’homme une illusion de liberté. Une liberté ligotée. Ordonnée par la loi et scellée par le juge. La liberté d’exister sans vivre, d’ouvrir les yeux sans voir, d’écouter son cœur battre seulement pour se rappeler qu’il est toujours en butte à la souffrance. Il allume une cigarette en tenant dans sa main la boîte de médicaments. Il y est deux comprimés. La dose est limitée de peur que les incarcérés ne se suicident et meurent ainsi hors la loi. Pourquoi n’avaient-ils pas prononcé la peine de mort plutôt que la perpétuité afin de le délivrer de ce supplice.
Ah ! C’était la loi qui en avait décidé ainsi ! Mais quelle loi bancale que celle qui condamne un être humain à vivre dans la douleur et sans espoir. Dans l’attente interminable de la mort. Il vit une mort dont la seule issue est la disparition. Quel sens a pour le condamné à perpétuité de rester en vie derrière les barreaux ? Que peut-il faire de sa vie, sinon s’allonger sur un lit répugnant quand la maladie l’accable ? Il tousse encore. Les deux comprimés ont fondu dans sa bouche. Il écrase la cigarette sur le sol après quelques bouffées et se met à imaginer sa future prison.
« Un bâtiment perdu en pleine montagne. Une porte en fer qui grince en s’ouvrant pour accueillir un nouveau condamné. Devant toi se dresse alors la mine cafardeuse et impitoyable du vieux geôlier. Homme mécanique qui répète les mêmes gestes sans jamais s’interroger sur leur sens. Il t’accompagne le long d’un couloir lugubre jusqu’à une autre porte. Là, il te remet au gardien. Celui-ci te fait traverser un long passage qui aboutit au bureau du directeur. Eh oui, une prison a aussi son directeur. Celui-ci inscrit ton nom d’un geste indifférent. Puis le transfert continue vers une petite pièce vide dotée d’un seul lit. Les murs y sont froids, l’un d’eux possède une minuscule lucarne qui laisse passer une rai de lumière…La porte se referme ».
Quand il abandonne ses pensées, il s’aperçoit qu’il n’avait rien imaginé d’autre que sa prison antérieure. Il sourit amèrement en se disant qu’une prison est la même en tout lieu. Sans aucune différence. Il ramasse la cigarette gisant par terre. La rallume et replonge dans ses rêveries. Le matin le surprend, les yeux grands ouverts, encore absorbé par ses pensées. Soudain, il entend le bruit de la clef dans la serrure, puis le grincement de la porte qui s’ouvre. Le gardien entre :
- Es-tu prêt ?
Il s’extirpe du lit, glisse le paquet de cigarettes dans sa poche et dit :
- Je suis prêt !
Ils prennent la route ensemble. Le trajet se révèle très long. Le gardien évalue l’arrivée, au mieux, vers minuit. Il allume une cigarette en maugréant contre cette maudite prison où il vivait lui-même comme un prisonnier. Jetant un regard vers le prisonnier tout en gardant un œil sur la route, il dit :
- Tu sais, j’aurais bien aimé être muté dans cette prison nichée dans la montagne…
- Est-ce que tu as la tuberculose ? demande le prisonnier.
- Qui sait ? Je n’en sais rien.
- Et pourquoi tu ne ferais pas une demande ?
- C’est notre lot, de déposer des demandes !
Ils rient quelques instants, puis reprennent leurs mines renfrognées, chacun se repliant sur lui-même.
Les roues du véhicule avalent les distances dans le silence du matin naissant. La route est humide. Le prisonnier tousse longuement, puis se réfugie dans ses machinales rêveries. Le gardien se montre délicat et bienveillant. Il ne lui passe pas les menottes. Il ne semble pas le craindre, même s’il sait qu’il a été un scélérat. On ne pouvait distinguer le gardien de son prisonnier. On aurait dit deux confrères assis côte à côte.
Le prisonnier se tourne vers lui, sourire aux lèvres.
- C’est de bon augure, tu souris ! Enfin, tu sembles à l’aise.
- C’est parce qu’ils entreprennent de nous embellir la prison, elle deviendra un petit paradis.
- En effet, elle deviendra un petit paradis, confirma le gardien.
- Un paradis sans vie, sans liberté. A quoi sert un paradis sans liberté ? réplique le prisonnier.
- Tu n’y penseras plus, désormais. Tu auras un poste radio à côté de toi, que tu pourras allumer quand tu voudras, ; j’ai même entendu dire que vous aurez droit à une femme chaque semaine… n’est-ce pas merveilleux ?
- Ah, La femme… la promise au paradis… soupire le prisonnier. Nous devrions avoir la liberté de désirer une femme. Une femme offerte n’apporte aucune jouissance.
- Ta place est dans une université… tu pourrais même y être enseignant !
- Ce n’est pas incompatible avec le fait d’être condamné. Peu importe, de quel côté que l’on se trouve, le manque de liberté reste cruel…. Regarde bien la route pour ne pas crever dans un accident stupide.
De nouveau, ils sourient ensemble puis plongent dans le silence. À midi ils s’arrêtent pour déjeuner, ravitailler le véhicule en carburants et faire une provision de cigarettes. Vers minuit, ils arrivent à destination. Le gardien frappe à la porte tandis que le prisonnier scrute les murailles en sifflotant. Une lucarne s’ouvre et le visage d’un geôlier apparaît.
- Qui c’est ?
- Ouvre !
- Qui êtes-vous ?
- Je suis arrivé avec un prisonnier de la ville. N’êtes-vous pas au courant ?
- Non…
- Ouvrez d’abord !
- Nous n’ouvrons jamais la nuit…
- Est-ce un ordre ?
- Tout-à-fait, personne ne rentre la nuit.
- Où allons-nous dormir alors ?
- Allez-y au village, la prison ne s’évadera pas.
Le gardien se tourne vers son prisonnier et lui fait un sourire embarrassé comme pour s’excuser. En rejoignant la voiture, ils sentent le geôlier les suivre du regard.
- Te voilà libre pour une nuit encore, profites-en, dit le gardien ;
- Dehors ou dedans, je suis indifféremment prisonnier, répond l’homme. Je suis contraint de rester avec toi et donc, condamné à me sentir prisonnier.
- Mais les gens de la ville te verront libre comme eux, insiste le gardien.
- Je suis étranger aux autres et à leur liberté, réagit le prisonnier. Je suis prisonnier même si je ne suis pas dans une cellule.
Le gardien se tourne vers le prisonnier et parle calmement avec la gravité d’un homme averti :
- Écoute… veux-tu connaitre la vérité ? Eh bien, tu es prisonnier, même si tu n’avais pas été condamné à perpétuité. Tu es prisonnier à l’intérieur de toi-même tant que la liberté ne jaillit pas de ton for intérieur. Même dans un pays libre, nous restons des aliénés tant que la liberté ne s’exprime pas en nous. Ce n’est pas le lieu qui détermine la liberté, ni le juge ni la loi.
La liberté doit être ton œuvre à toi ! Je t’apprécie. Tu es un homme dont le destin m’a permis de croiser le chemin. Je suis peiné de devoir te quitter dans cette autre prison.
Un silence s’installe alors que la voiture dévale les routes montagneuses. Le prisonnier s’aperçoit au creux de ses pensées qu’il apprécie profondément son gardien. Une larme s’échappe de ses yeux. Il se rend compte que, grâce à ce soudain sentiment d’aimer, il est en quelque sorte libre.
[1]https://quid.ma/chroniques/abdeljebbar-shimi,-un-marocain-absolu-%E2%80%93-par-redouane-taouil
2 Franz Kafka, Devant la loi, trad. Alexandre Vialatte et Marthe Robert, Jacques Derrida, « Préjugés. Devant la loi », in Jean-François Lyotard (ed.), La faculté de juger, Paris, Minuit, p. 101.