Culture
Adam Fathi : Aux poètes de donner voix à tout, même au silence
Montage : Adam Fathi sur fond de décombres libanais
Dans un monde qui respire au rythme des conflits, de récits déshumanisés et de logiques de puissance, le poète tunisien Adam Fathi rappelle là l’occasion de la Journée mondiale de la poésie (21 mars), le rôle singulier et irréductible de la poésie. Loin d’être un simple ornement culturel, elle devient un acte de résistance, une manière de nommer l’indicible et de refuser les euphémismes du pouvoir. Entre fragilité et insoumission, la poésie s’impose ainsi comme l’un des derniers refuges de l’humanité.
Une fois encore, le monde célèbre la poésie, tandis que grondent les tambours de la guerre et que les catastrophes se succèdent, enfouissant les voix des poétesses et des poètes dans le non-sens, à tel point que la célébration elle-même ressemble parfois à une ruse de guerre. Une fois encore, le monde fête la poésie alors que ceux qui la portent en payent le prix le plus lourd, partageant les épreuves de leurs peuples.
Qu’il en soit ainsi. Il n’est pas dans la nature de la poésie d’être sans coût. Son prix l’élève presque au rang de mauvaise réputation. C’est peut-être pour cela qu’on célèbre la poésie tout en oubliant les poètes. Les poètes refusent de servir. Ils méprisent le nombre. Ils ne reconnaissent pas le profit. Ils ne fabriquent pas de drones. Ils font pire encore : ils regardent là où les autres détournent les yeux. Ils écoutent lorsque la surdité devient institution. Ils doutent, interrogent, et défendent la beauté et la liberté. Ils pratiquent la plus dangereuse des folies : l’insurrection du regard. Ils voient une enfant dans les décombres et refusent de l’appeler « dommage collatéral ». Ils voient une forêt brûler et refusent d’y voir une simple « erreur environnementale ». Ils voient un homme tué et refusent d’appeler cela « neutralisation d’une cible ». Ils plongent dans leur culture populaire et sèment des mines dans les langues du monde.
Voilà pourquoi les institutions ne les aiment guère. Elles les punissent parfois en les rendant invisibles tout en célébrant la poésie, croyant ainsi se réjouir de leurs malheurs. Mais en vérité, les poètes sont hors d’atteinte : ils ont compris depuis longtemps qu’ils ne gagnent de la poésie que leurs pertes sur le chemin qui y mène. Il nous revient donc de leur rendre justice en les écoutant. Car la poésie ne tombe pas des cimes de l’Olympe. Elle naît dans le cœur de ceux qui marchent sur le pont incandescent entre le réel vécu et le réel à inventer, recueillant les fleurs de la joie dans la douleur avant que l’imaginaire ne se calcine.
Toute liberté commence par libérer l’imagination. La poésie est l’herbe de la liberté : elle replonge la langue dans l’humain et empêche la vie de s’installer entièrement dans la réalité algorithmique. Mais c’est le poète qui dit cela avec son corps, en architecte, bâtissant l’espace, armé d’un poème. Le poème ne sauvera pas la ville, nous le savons. Il ne purifiera pas l’air. Il ne rendra pas leur jeunesse aux glaciers. Mais il peut glisser dans la langue comme une graine dans une fissure du béton, et la fissure devient prairie.
Les poètes apparaissent alors comme des herbes sauvages ou des lucioles fragiles et obstinées. Il n’existe pas d’arme plus forte pour la poésie que la fragilité des poètes, car elle les empêche de perdre leur humanité aux heures de la sauvagerie extrême. Dans ce siècle peuplé de robots froids et d’hommes cannibales, la poésie pourrait bien devenir le dernier acte de résistance, le dernier geste humain dans la guerre des machines. Nous le savons. Et nous savons aussi ceci :
La guerre n’a pas peur pour les poètes.
Mais elle a un peu peur d’eux.
Peut-être assez pour tenter de les faire taire.
Aux poètes, donc, de donner voix à tout, même au silence.