Culture
Ahmed Essyad signe avec l’Instant Donné une Lettre d’amour habitée par la poésie de Roumi
Lettre d’Amour, accompagnée par un ensemble réduit, chantée par la soprano Marion Tassou a porté le texte inspiré de Roumi et donné voix à une quête intérieure marquée par la douleur, la supplication et l’espoir.
Présentée en première mondiale à l’Académie du Royaume du Maroc, l’œuvre « Lettre d’Amour » du compositeur Ahmed Essyad a marqué une soirée musicale d’exception, portée par l’ensemble français « L’Instant Donné » et la soprano Marion Tassou. Inspirée d’un texte du poète mystique Jalal Eddine Roumi, cette création explore les thèmes de l’exil intérieur, de la quête spirituelle et de l’union avec l’Aimé, dans une mise en scène sobre et une écriture musicale exigeante.
Une ouverture sous le signe de la poésie et du dépouillement
Dans le cadre solennel de l’Académie du Royaume, la soirée s’est ouverte sur une séquence musicale marquée par une forte densité poétique. Dès les premières notes, l’ensemble « L’Instant Donné » a installé une atmosphère méditative, nourrie par une orchestration délicate mêlant harpe, contrebasse, flûte, xylophone, saxophone et violon.
Cette entrée en matière, inspirée de l’univers soufi, évoquait l’union entre l’amant et l’être aimé, dans une approche sonore épurée où chaque note semblait prolonger le silence. Le dispositif scénique, volontairement sobre, renforçait cette impression de retrait, laissant toute la place à la musique.
Une tension musicale portée par les interprètes
Le concert s’est poursuivi avec une série de tableaux où le dialogue entre les instruments prenait une dimension expressive croissante. Le duo piano-violon a prolongé le climat initial, avant qu’un échange plus tendu entre le piano et la flûte n’introduise une intensité dramatique nouvelle.
La flûtiste s’est distinguée par un jeu centré sur le souffle, transformé en véritable matière sonore. Chaque respiration devenait un élément de langage, en parfaite cohérence avec l’esthétique d’Ahmed Essyad. À ses côtés, la pianiste a imposé une présence scénique singulière, alternant positions et gestes, au point d’évoquer une direction invisible de l’ensemble.
L’un des moments marquants fut la transition de la flûtiste vers le saxophone, réalisée sans rupture dans la continuité musicale, témoignant d’une maîtrise technique et expressive remarquable.
« Lettre d’Amour », point culminant de la soirée
Le concert a atteint son apogée avec l’interprétation de « Lettre d’Amour ». Accompagnée par un ensemble réduit, la soprano Marion Tassou a porté le texte inspiré de Roumi avec une intensité vocale et physique notable.
Chantée en français, l’œuvre donne voix à une quête intérieure marquée par la douleur, la supplication et l’espoir. L’interprétation de la soprano a frappé par son engagement, visible dans l’effort déployé pour soutenir une partition exigeante. La tension vocale se traduisait jusque dans l’expression du visage et la gestuelle, soulignant la dimension incarnée de la performance.
L’artiste a elle-même évoqué une œuvre « très chargée de spiritualité », nécessitant un équilibre délicat entre maîtrise et prise de risque pour restituer pleinement la portée du texte.
Une réflexion sur la création et le langage musical
En amont du concert, Ahmed Essyad a inscrit son œuvre dans une réflexion plus large sur le langage artistique. Le compositeur a souligné la nécessité, pour l’artiste, de dépasser les limites de la langue afin d’exprimer l’indicible, invitant le public à accueillir la dissonance comme un vecteur d’émotion.
À ses yeux, la musique constitue un espace d’échange où l’inaudible peut devenir perceptible, ouvrant la voie à une expérience sensible partagée. Refusant d’assigner un message précis à son œuvre, il a laissé à la musique le soin de porter elle-même ses significations.
Une rencontre entre héritage et modernité
Né à Salé en 1938, Ahmed Essyad a construit au fil des décennies une œuvre singulière, à la croisée des traditions arabo-islamiques, de la poésie mystique et de l’écriture contemporaine. Formé entre le Maroc et la France, il développe un langage où se conjuguent mémoire, modernité et exploration du silence.
La réception du public, marquée par l’émotion et l’intensité des échanges à l’issue du concert, témoigne de la portée de cette création. Entre exigence musicale et profondeur spirituelle, « Lettre d’Amour » s’inscrit comme une œuvre à la fois introspective et universelle.