Au FICAK, le cinéma africain explore la mémoire, l’identité et les rêves d’avenir

Au FICAK, le cinéma africain explore la mémoire, l’identité et les rêves d’avenir

Le film choc La voix de Hind Rajab de la réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania, Lion d'argent à Venis, raconte le calvaire d'une fillette palestinienne tuée début 2024 à Gaza

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La 26e édition du Festival international du cinéma africain de Khouribga (FICAK) poursuit sa programmation jusqu’au 6 juin autour du thème « Entre streaming et rêve : le dilemme africain ». Entre compétitions officielles, débats sur l’avenir du septième art africain et initiatives destinées au jeune public, le rendez-vous met en lumière un cinéma profondément ancré dans les réalités du continent, tout en affirmant son ambition de participer au récit universel de l’humanité.

Le grand écran comme miroir des sociétés africaines

À Khouribga, les salles obscures sont devenues le lieu où se croisent les grandes interrogations contemporaines du continent. La quatrième journée du Festival international du cinéma africain a offert un panorama particulièrement révélateur des préoccupations qui traversent aujourd’hui les cinéastes africains.

Les films en compétition, qu’ils soient longs ou courts métrages, explorent des thématiques aussi diverses que la foi, le pouvoir, la mémoire, la migration, la transmission, la résilience ou encore la quête identitaire. Autant de sujets qui témoignent d’une volonté commune : raconter l’Afrique à partir de ses propres réalités humaines et sociales.

Pour Hassan Ouahbi, secrétaire général de l’Association « Cinéma pour tous et partout » et membre actif du festival, cette orientation confirme l’attachement du cinéma africain à ses racines culturelles. Selon lui, les réalisateurs continuent de puiser leur inspiration dans les récits locaux tout en abordant des problématiques universelles liées à l’enfance, à l’appartenance, aux rapports de pouvoir ou à la construction de l’identité.

Malgré des conditions de production parfois inégales d’un pays à l’autre, les créateurs africains poursuivent leur effort pour représenter les sociétés du continent avec authenticité et sensibilité. Cette démarche nourrit progressivement l’émergence d’une écriture visuelle propre au cinéma africain.

La sélection officielle de cette 26e édition illustre cette diversité avec quatorze longs métrages et treize courts métrages venus de différentes régions du continent.

Des récits entre mémoire, résistance et humanité

Parmi les œuvres présentées, plusieurs ont particulièrement retenu l’attention du public.

Le long métrage « O Profeta » du réalisateur mozambicain Ique Langa propose une réflexion sur la foi et les contradictions humaines. Le film suit Helder, un pasteur évangélique vivant dans un village mozambicain. Animé par des convictions religieuses profondes mais confronté à l’échec de sa mission, il finit par recourir à des pratiques occultes dans l’espoir d’attirer davantage de fidèles. Ce choix déclenche une série d’événements qui interrogent les frontières entre croyance, ambition personnelle et responsabilité morale.

Dans un registre différent, « Sifa, la gardienne de nos terres » de la réalisatrice togolaise Dhémanane Kafechina raconte l’histoire d’une adolescente de quatorze ans confrontée à la disparition de son père. Entre douleur, colère et détermination, la jeune héroïne mène un combat pour préserver la mémoire familiale et défendre l’héritage transmis par les générations précédentes.

La réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania présente quant à elle « La voix de Hind Rajab », inspiré d’un drame ayant profondément marqué l’opinion publique. Le film suit le destin d’une enfant piégée dans une voiture sous les tirs à Gaza tandis que des équipes humanitaires tentent désespérément de lui porter secours. L’œuvre interroge la vulnérabilité humaine au cœur des conflits contemporains.

La compétition des courts métrages reflète la même richesse thématique.

Le film cap-verdien « The Last Harvest » s’intéresse à trois membres de la diaspora vivant à Lisbonne. À travers leurs trajectoires personnelles, le réalisateur Nuno Boaventura Miranda aborde les questions de l’exil, de la nostalgie et de la transmission de la mémoire.

Le court métrage camerounais « AYO » met en scène une jeune femme qui assiste depuis son enfance sa mère lors des accouchements dans son village. Alors qu’elle aide les autres à donner la vie, elle doit affronter ses propres interrogations face à l’attente prolongée de son premier enfant.

Le réalisateur marocain Tarik Rsemi, avec « Another End », plonge quant à lui dans les douleurs silencieuses de la vie familiale. À travers le personnage de Slimane, le film explore les tensions entre responsabilité, maladie, souffrance intime et devoir moral.

Au-delà de leurs différences narratives, ces œuvres partagent une même volonté : placer l’être humain au centre du récit et interroger les transformations sociales qui traversent les sociétés africaines.

Former les spectateurs de demain

Le FICAK ne se limite pas à la projection de films. L’éducation à l’image occupe également une place importante dans la programmation.

Cette année, près de 1.200 enfants participent au programme « Cinéma de l’enfant », conçu comme une véritable initiation à la culture cinématographique.

Le dispositif réunit 400 enfants issus du monde rural, 500 du milieu urbain et 300 enfants à besoins spécifiques. Cette diversité reflète la volonté des organisateurs de rendre l’accès à la culture cinématographique plus inclusif.

Les participants prennent part à plusieurs ateliers consacrés au cinéma, aux arts plastiques et à l’apprentissage du langage de l’image. Ces activités leur permettent de découvrir les différentes étapes de la création d’un film, depuis l’écriture jusqu’à la réalisation.

L’objectif dépasse la simple découverte des œuvres projetées. Il s’agit également de développer l’esprit critique, de stimuler l’imagination et de favoriser l’ouverture aux cultures africaines.

À travers cette initiative, le festival affirme sa conviction que la formation du regard constitue un enjeu essentiel dans un environnement médiatique marqué par la multiplication des contenus numériques et des plateformes de diffusion.

Cette dimension pédagogique s’inscrit pleinement dans la thématique générale de cette édition, qui interroge la place du rêve, de la création et de l’imaginaire africain à l’heure de la révolution numérique.

Le cinéma africain à la conquête de son propre récit

La réflexion sur l’avenir du cinéma africain s’est également invitée au cœur des débats du festival à travers les interventions de plusieurs réalisateurs.

Parmi elles, celle du cinéaste sénégalais Nicolas Sawolo Cissé a particulièrement retenu l’attention. Auteur du film « Mémoire d’un manguier », en compétition officielle, il considère que le cinéma africain doit être davantage envisagé comme un outil de repositionnement du continent dans le récit mondial.

Selon lui, l’un des défis majeurs consiste à construire un regard sur le monde à partir de l’Afrique elle-même, plutôt que de reproduire des représentations élaborées ailleurs.

Pour le réalisateur, chaque film africain contribue à un projet collectif plus vaste fondé sur la mémoire, l’identité et l’expérience historique du continent. L’enjeu n’est pas d’imiter les modèles dominants mais de proposer des récits capables de parler au monde depuis leurs propres racines culturelles.

Nicolas Sawolo Cissé estime que l’Afrique dispose d’un réservoir exceptionnel d’histoires, de symboles, de traditions et d’expériences humaines encore largement sous-exploités par le cinéma international.

Les danses traditionnelles, les patrimoines vestimentaires, les langues, les croyances, les formes d’habitat ou les récits populaires constituent autant de matériaux susceptibles d’alimenter des œuvres originales et universelles.

Le réalisateur souligne également que les grandes thématiques humaines — amour, guerre, spiritualité, peur, mémoire ou mort — restent à explorer sous des angles spécifiquement africains. C’est dans cette singularité, selon lui, que réside la capacité du cinéma du continent à enrichir le patrimoine cinématographique mondial.

Tout en saluant la créativité et l’audace des cinéastes africains, il regrette toutefois que le secteur peine encore à se transformer en véritable industrie capable de générer les ressources nécessaires à son développement.

Pour lui, l’avenir passe par la création d’œuvres nouvelles capables de raconter autrement le monde et de donner davantage de visibilité aux réalités africaines.

À Khouribga, cette ambition prend déjà forme. À travers ses compétitions, ses rencontres professionnelles et ses initiatives pédagogiques, le FICAK confirme son rôle de plateforme de réflexion et de diffusion d’un cinéma qui continue de chercher sa place dans le paysage mondial tout en revendiquant pleinement son identité.