Culture
Au SIEL 2026, Driss Alaoui Mdaghri confie : « Nous portons en nous toutes les vies que nous n’avons pas vécues »
‘’L’homme que je suis aujourd’hui est autant le produit de mes choix que de mes renoncements. Et parfois, je me dis que mes renoncements m’ont plus appris que mes décisions. Vu de l’extérieur, mon parcours a pu donner l’impression d’une certaine dispersion — certains disent « un touche-à-tout », et, lorsqu’ils sont généreux, ajoutent « de talent »’’ Driss Alaoui Mdaghri.
Après avoir interrogé la conscience à travers le dialogue avec une intelligence artificielle dans Mia : Dialogue réel avec une IA (Africamoude), puis revisité son propre parcours dans Les sentiers qui bifurquent (UM6P Press), Driss Alaoui Mdaghri poursuit, avec son roman Et tant d’autres vies…,* une réflexion sur les bifurcations de l’existence. Entre fiction et méditation, il explore ces vies que nous aurions pu vivre et qui continuent, peut-être, de nous habiter. Entretien.
Après Mia : Dialogue réel avec une IA et Les Sentiers qui bifurquent, vous publiez aujourd’hui Et tant d’autres vies…. Voyez-vous ces trois livres comme un ensemble ou chaque ouvrage répond-il à une démarche différente ?
DAM :
Ce qui importe, c’est le sens des choses et la vérité d’une vie, qu’elle soit réelle ou, ô paradoxe, fantasmée. Écrire n’est jamais une activité innocente. Avec un peu de chance, on peut espérer qu’en révélant à l’auteur quelque chose d’enfoui dans les grottes obscures de son inconscient, peuplé de désirs, de frustrations et de fantômes, l’écriture renvoie en miroir au lecteur quelque chose de ce qu’il est lui-même. Ces trois livres, ainsi que quelques autres en cours, constituent en effet un continuum, même s’ils peuvent être lus indépendamment de cette appartenance commune. De quoi s’agit-il pour moi, à vrai dire, à travers l’écriture ? D’une part, continuer à relater des expériences de vie, et, à travers elles, penser ce sens des choses dont je parle. D’autre part, il ne s’agit de rien de moins que de continuer d’agir dans la société à laquelle j’appartiens.
Le livre repose sur une idée troublante : celle de vies parallèles, que l’on aurait pu vivre à partir de choix différents. Est-ce pour vous une construction littéraire ou une manière d’interroger profondément la condition humaine ?
DAM :
Les deux, sans doute. Je crois que c’est précisément lorsque la construction littéraire atteint une forme de justesse qu’elle parvient à dire quelque chose de vrai de la condition humaine. L’idée de « vies parallèles » n’est pas une simple fantaisie d’écrivain : elle traverse l’histoire de la littérature sous des formes multiples et renvoie à une expérience intérieure que chacun connaît. Nous portons en nous les fantômes des décisions possibles, celles qui n’ont pas été prises. Un jour, on tourne à gauche plutôt qu’à droite et c’est toute une existence qui bascule. Dans ce livre, j’ai poussé cette idée jusqu’à la limite de ce qu’elle pouvait me permettre de dire. Car l’écriture a ce pouvoir singulier : rendre visible ce que nous pressentons confusément, mais que nous n’osons pas toujours affronter. Elle révèle ceci : nous sommes multiples et cette pluralité nous habite, sans que nous ayons à la mériter.
Le personnage de Walid traverse plusieurs existences, comme s’il en conservait la mémoire diffuse. Peut-on dire que vous explorez ici une forme de « conscience élargie » ?
DAM :
Le mot « élargie » me plaît, parce qu’il n’est pas d’emblée mystique, et pourtant, il l’est peut-être. Walid ne sait pas très bien ce qu’il se rappelle et ce qu’il pressent. Et c’est précisément là que réside son honnêteté. Je me méfie des personnages qui accèdent trop facilement à une forme de sagesse ou d’illumination. Walid, lui, est d’abord quelqu’un qui questionne et qui se questionne sans cesse. Il porte en lui cette conscience diffuse que ses vies passées, ou celles qu’il n’a pas vécues, continuent d’orienter ses choix présents. À ses voyages à travers les personnages qu’il incarne — ou qui l’incarnent, d’une certaine manière —, répond un voyage intérieur tout aussi dense. Cela rejoint, au fond, ce que les soufis nomment kashf : un dévoilement partiel, un voile qui se soulève par instants, sans jamais se dissiper complètement. J’ai tenu à préserver cette ambiguïté, sans chercher à la résoudre.
Vos trois ouvrages interrogent, chacun à leur manière, le libre arbitre : le choix, la bifurcation, la décision. Pensez-vous que nos vies sont réellement façonnées par nos choix ou bien par ce que vous appelez, ailleurs, des « chemins déjà tracés » ?
DAM :
Je refuse de trancher et ce refus n’est pas une esquive, c’est une position. Si j’avais la réponse, je n’écrirais plus. Ce qui me paraît juste, c’est que nous vivons dans la tension entre les deux. Il y a des chemins qui semblent tracés — par la naissance, la langue, la culture, la famille —, et puis il y a ces moments, rares et précieux, où quelque chose en nous dit non, ou dit ailleurs. Ce sont ces moments-là que j’appelle des bifurcations réelles. Elles ne sont ni infinies ni gratuites. Mais elles existent. Et cela suffit pour ne pas se résigner, tout en étant trop rare pour s’en enorgueillir. La question du libre arbitre traverse sans doute toutes les croyances et toutes les philosophies. Elle a nourri une infinité d’ouvrages et de réflexions, des Muʿtazilites aux existentialistes et aux penseurs de l’absurde à l’époque moderne. Prétendre la trancher serait une illusion, peut-être même une forme de fatuité. Laissons-la habiter l’esprit des hommes jusqu’à la fin des temps.
Votre roman interroge les choix individuels. Pensez-vous que, dans nos sociétés contemporaines, nous avons encore la liberté réelle de bifurquer ?
DAM :
L’homme peut bifurquer à tout moment. Il « suffit » qu’il dise non. Cela a un coût, parfois rédhibitoire, mais c’est possible. Cependant, votre question porte une inquiétude légitime. Nos sociétés produisent à la fois une rhétorique de la liberté individuelle absolue et des systèmes qui la réduisent considérablement : algorithmes qui prédisent nos préférences, marchés qui formatent nos aspirations, réseaux sociaux qui dissolvent la solitude nécessaire à toute décision véritable, pouvoirs politiques et financiers qui s’en accommodent. Bifurquer, au sens profond du terme, demande du silence, de la distance, du renoncement, et parfois du courage. Ces conditions sont devenues rares, presque suspectes. Et pourtant, je reste un optimiste lucide : les bifurcations demeurent possibles.
Vos personnages traversent plusieurs pays, du Maroc à l’Inde, de l’Europe à l’Australie, mais le Maroc reste une présence forte. En quoi cet ancrage est-il essentiel dans votre écriture ?
DAM :
Le Maroc n’est pas, pour moi, un décor : c’est une langue intérieure. Même lorsque j’écris en français, même lorsque mes personnages sont à Sydney ou à Bombay, subsiste une manière de percevoir le temps, l’hospitalité, la mort, le sacré qui vient de là, et que je ne cherche ni à renier ni à exalter de façon folklorique. Dans la culture marocaine, dans ses dimensions musulmane, arabe, amazighe, andalouse, sahraouie, juive, soufie, il y a une richesse de sens que je suis loin d’avoir épuisée. C’est un puits dont on ne voit pas le fond. Mes personnages voyagent, traversent des continents, changent de peau, mais ils emportent avec eux cette intériorité. Comme on emporte, au fond, une certaine manière d’être triste, d’être en fête ou de regarder le ciel.
Peut-on lire Et tant d’autres vies… comme une réflexion sur l’identité contemporaine, fragmentée, multiple ?
DAM :
Oui, à condition de ne pas réduire la « fragmentation » à quelque chose de négatif. Dans ma lecture, elle n’est pas une pathologie, mais une condition. Nous sommes aujourd’hui des êtres de plusieurs appartenances, de plusieurs langues, de plusieurs mémoires. La question n’est donc pas de recoller les fragments pour retrouver une unité perdue, surtout si l’on croit, dans le sillage de Ibn Arabi, à la wahdat al-wujūd, l’unité de l’être. Mais cette unité n’est peut-être qu’une fiction rassurante. La véritable question est ailleurs : comment habiter cette multiplicité sans s’y dissoudre ? Comment être plusieurs et rester soi ? C’est, je crois, le défi de l’identité contemporaine. Et c’est ce que Walid, à sa manière maladroite et touchante, tente de faire.
À travers ces vies multiples, le lecteur est confronté à une question simple et vertigineuse : a-t-on une seule vie… ou une infinité de vies possibles en nous ?
Quelle réponse, personnelle, vous donneriez aujourd’hui ?
DAM : Une seule vie vécue et… une infinité de vies portées. C’est ma réponse. Nous n’avons qu’une seule vie, en ce sens que nous n’échappons ni au temps linéaire, ni à la mort, ni à la succession irréversible des événements. Mais nous portons en nous toutes les vies que nous n’avons pas vécues et elles nous façonnent autant que celle que nous avons effectivement traversée. L’homme que je suis aujourd’hui est autant le produit de mes choix que de mes renoncements. Et parfois, je me dis que mes renoncements m’ont plus appris que mes décisions. Vu de l’extérieur, mon parcours a pu donner l’impression d’une certaine dispersion — certains disent « un touche-à-tout », et, lorsqu’ils sont généreux, ajoutent « de talent ». Mais lorsqu’on regarde attentivement ce que font les autres, on comprend mieux ce qui est en jeu : le désir d’éprouver des expériences multiples, de vivre, ne serait-ce qu’un instant, d’autres vies. Je suis, au fond, un nomade, à l’image de mes lointains ancêtres.
Que diriez-vous aux lecteurs pour leur donner envie de lire Et tant d’autres vies… ?
DAM :
Je leur dirais : ouvrez ce livre si, un jour, vous avez regardé un chemin que vous n’avez pas pris, et si vous avez ressenti alors quelque chose d’indéfinissable, ni regret, ni soulagement, mais quelque chose entre les deux. Ce roman est pour vous. Il n’apporte pas de réponses. Il pose des questions que vous portez peut-être depuis longtemps, sans avoir trouvé les mots pour les formuler. Et si, en le refermant, vous avez envie de téléphoner à quelqu’un que vous n’avez pas appelé depuis trop longtemps, de renoncer à quelque chose que vous faisiez par habitude, d’aller escalader les plus hauts sommets de l’Atlas, ou de voguer d’un bout à l’autre d’une mer, seul dans une embarcation, alors ce livre aura fait son travail.
À l’occasion de la parution de Et tant d’autres vies…, Driss Alaoui Mdaghri ira à la rencontre de ses lecteurs lors de plusieurs rendez-vous :
- 6 mai : SIEL, Pavillon du ministère de la Culture, 11h00. Dédicace au stand B22, 12h30
- 21 mai : Les Amis du Café littéraire, Le Pietri, Rabat, 18h30
*Driss Alaoui Mdaghri, Et tant d’autres vies…, roman, Rabat, Éditions Africamoude, 2026, 126 p., 70 DH.
Commander le livre :
https://www.bloombooks.ma/litterature/p28344-et-tant-dautres-vies.html