Culture
Au SIEL, le livre comme espace de dialogue : mémoire, savoir et cultures
Statue d’Ibn Battouta au musée de Quanzhou en Chine. Le SIEL a vu la signature d’un accord de coopération entre le Maroc et la Chine autour de l’héritage d’Ibn Battouta et de l’histoire des échanges maritimes entre les mondes arabe et asiatique.
La 31e édition du Salon international de l’édition et du livre de Rabat a accueilli une série de rencontres consacrées à la coopération culturelle internationale, à la mémoire intellectuelle marocaine, aux enjeux du numérique, à la littérature de l’émigration, à l’écriture féminine africaine et à la diffusion du savoir scientifique. Signature d’un accord de coopération entre le Maroc et la Chine autour de l’héritage d’Ibn Battouta, les hommages rendus à Abdelhadi Tazi et Ali Afilal, les réflexions sur les écrans et les manuscrits arabes ou encore la mise en valeur de la création littéraire plurilingue.
Le Maroc et la Chine réunis autour de la mémoire d’Ibn Battouta
Le Salon international de l’édition et du livre de Rabat a servi de cadre à la signature d’un mémorandum d’entente destiné à renforcer la coopération culturelle et scientifique entre le Maroc et la Chine autour de la mémoire d’Ibn Battouta et de l’histoire des échanges maritimes entre les mondes arabe et asiatique.
L’accord a été conclu entre l’Espace d’exposition dédié à la mémoire d’Ibn Battouta à Tanger et le Musée d’histoire des transports maritimes de Quanzhou, en Chine. Il a été signé par Mohamed Ouanaya, président directeur général de la Société d’aménagement pour la reconversion de la Zone portuaire de Tanger ville, et Lin Han, directeur du musée chinois.
Ce partenariat vise à promouvoir l’étude, la recherche et la diffusion des enseignements liés aux voyages d’Ibn Battouta ainsi qu’à l’histoire de la Route de la Soie. Les deux institutions ambitionnent également de développer des échanges académiques internationaux, notamment dans le cadre du Festival des arts Chine-Arabie, et de mettre en place une coopération durable fondée sur le dialogue entre les civilisations marocaine et chinoise.
Pour les responsables des deux structures, la figure d’Ibn Battouta constitue un point de convergence historique entre les deux pays. Le grand voyageur marocain du XIVe siècle avait atteint le port de Quanzhou au cours de son périple asiatique, laissant derrière lui un témoignage précieux sur les relations maritimes et culturelles entre le monde arabe et la Chine.
Dans une déclaration à la presse, Mohamed Ouanaya a souligné que cet accord représente un pont entre deux cultures millénaires et une opportunité de renforcer les échanges intellectuels et culturels entre Rabat et Pékin. Lin Han a, de son côté, insisté sur la volonté du musée chinois d’approfondir les recherches consacrées à Ibn Battouta et de contribuer à la diffusion du patrimoine historique lié à la Route de la Soie.
L’Espace Ibn Battouta de Tanger, inauguré en 2022, retrace les vingt-neuf années de voyages du célèbre explorateur marocain à travers l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Asie. Quant au musée de Quanzhou, il met en lumière le rôle historique de cette ville portuaire dans les échanges commerciaux et culturels entre la Chine et le monde arabe.
Ibn Battouta et Abdelhadi Tazi au cœur de la mémoire intellectuelle marocaine
La figure d’Ibn Battouta a également occupé une place centrale dans plusieurs conférences consacrées à son héritage intellectuel et à sa portée civilisationnelle. Une rencontre organisée au SIEL a mis en lumière le travail accompli par l’historien et diplomate feu Abdelhadi Tazi dans l’annotation et la diffusion du célèbre récit de voyage « Tuhfat Annadar fi Gharaib Al Amsar wa Ajaib Al Asfar ».
Chercheurs et universitaires ont rappelé l’importance du travail documentaire réalisé par Abdelhadi Tazi autour du parcours du voyageur marocain. Le sociologue Abdelfattah Ezzine a notamment présenté cette annotation comme un document scientifique majeur permettant de replacer Ibn Battouta dans une histoire de la mondialisation fondée sur la connaissance mutuelle des peuples et des civilisations, loin des lectures centrées exclusivement sur l’Occident.
Selon les intervenants, le voyageur marocain apparaît comme une figure du dialogue interculturel et de la coexistence. Son œuvre témoigne d’une circulation des savoirs, des langues et des pratiques culturelles à travers des espaces géographiques très étendus.
Badr Tazi, fils du défunt historien, a rappelé pour sa part l’ampleur du travail accompli par son père pour reconstituer les itinéraires complexes suivis par Ibn Battouta sur plus de 120.000 kilomètres..
Cette réflexion sur la mémoire et les circulations du savoir s’est prolongée dans une autre rencontre consacrée aux manuscrits arabes pillés ey conservés dans les bibliothèques occidentales..
Le directeur de la Bibliothèque royale, Ahmed Chaouki Benbine, a rappelé que le transfert des manuscrits arabes vers les bibliothèques occidentales s’était opéré à travers plusieurs canaux historiques, notamment l’Andalousie, la Sicile, les croisades et le mouvement orientaliste. Il a également évoqué les pillages ayant touché plusieurs bibliothèques du monde arabe au fil de l’histoire.
Les intervenants ont toutefois estimé que les efforts de conservation, de classement et de mise à disposition des chercheurs réalisés dans certaines bibliothèques occidentales avaient permis de sauvegarder une partie essentielle de la mémoire intellectuelle arabe.
Les écrans, la santé mentale et les transformations des usages culturels
Le salon a également ouvert des espaces de réflexion sur les mutations contemporaines liées au numérique et à l’usage des écrans. Invitée à présenter son ouvrage « Sevrage numérique : Enquête sur notre rapport aux écrans et comment nous en libérer », Najat Vallaud-Belkacem a alerté sur les effets sanitaires de l’usage excessif des outils numériques.
L’ancienne ministre française et actuelle conseillère maître à la Cour des comptes a expliqué que l’emprise croissante des écrans ne concerne plus uniquement les jeunes générations, mais touche désormais toutes les catégories d’âge.
Elle a décrit un phénomène de consommation continue des contenus numériques, marqué par des heures passées à faire défiler des informations dont les utilisateurs retiennent finalement peu d’éléments. Cette pratique, selon elle, s’apparente progressivement à une forme d’addiction susceptible d’affecter le libre arbitre et la capacité de concentration.
Najat Vallaud-Belkacem a indiqué que le temps cumulé passé devant les écrans pourrait atteindre près de vingt-sept années à l’échelle d’une vie humaine. Elle a interrogé la banalisation de cette réalité dans les sociétés contemporaines, estimant que les écrans tendent désormais à capter l’attention et à redéfinir les usages sociaux du temps.
Littérature de l’émigration, voix africaines et diffusion du savoir
La littérature marocaine de l’émigration a également occupé une place importante dans la programmation du salon à travers un hommage rendu à l’écrivain Ali Afilal, disparu récemment. Écrivains et critiques ont retracé le parcours de cet auteur autodidacte considéré comme l’une des figures fondatrices de la littérature marocaine de l’émigration.
Mohamed El Mezdioui a rappelé que l’œuvre d’Ali Afilal constitue une archive précieuse de la mémoire migratoire marocaine. Installé en France durant une partie de sa vie, l’écrivain avait consacré une quarantaine d’ouvrages aux réalités sociales, psychologiques et culturelles vécues par les migrants marocains.
Les intervenants ont particulièrement souligné la manière dont Ali Afilal représentait les femmes marocaines dans ses récits, en mettant en avant leur intelligence, leur résilience et leur capacité à affronter les contraintes sociales loin des stéréotypes habituels.
Son fils, Nassif Afilal, a expliqué que l’écriture représentait pour son père un refuge et une nécessité existentielle lui permettant de dépasser les difficultés de la vie quotidienne.
Le SIEL a également accordé une place importante à la littérature africaine au féminin. Une rencontre consacrée aux écrivaines africaines contemporaines a interrogé la notion de « récits manquants » et la nécessité de rendre visibles des voix longtemps marginalisées dans les représentations littéraires du continent.
L’essayiste Asma Lamrabet a insisté sur l’importance de valoriser davantage les écrivaines africaines et de reconnaître leurs contributions à la réflexion culturelle contemporaine. Elle a également évoqué les transformations intervenues au Maroc durant les deux dernières décennies en matière de droits des femmes et le rôle joué par la société civile et les dynamiques intellectuelles dans cette évolution.
L’écrivaine ivoirienne Mahoua Soumahoro Bakayoko a pour sa part décrit une écriture féminine africaine en pleine réinvention, portée par une parole plus libre et par une volonté de transformer les représentations du réel à travers la fiction.
Dans le même esprit de transmission des savoirs, l’Académie Hassan II des Sciences et Techniques a présenté au public les publications de sa maison d’édition Hassan II Academy Press. Cette participation vise à encourager la vulgarisation scientifique, le débat intellectuel et la diffusion des connaissances liées à la recherche et à l’innovation.
Le salon a enfin mis en avant la jeune création littéraire à travers la remise des prix de la quatrième édition du Concours d’écriture créative organisé par le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication. Les distinctions ont concerné les catégories arabe, amazighe, française et anglaise, confirmant le caractère plurilingue de la scène littéraire marocaine.
Au total, 102 candidatures ont été enregistrées dans les différentes langues du concours, illustrant l’intérêt croissant des jeunes auteurs pour les pratiques d’écriture et la diversité culturelle.