C'est une chanson à l'ombre de la lune – Par Rédouane Taouil

C'est une chanson à l'ombre de la lune – Par Rédouane Taouil

Deux grands de la chanson marocaine, le compositeur Abdeslam Amer et le chanteur Abdelhadi Belkhayat

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À travers l’évocation sensible de la pluie, des saisons et des souvenirs d’école, Rédouane Taouil revisite un pan lumineux de la mémoire culturelle marocaine. Son texte rend hommage à deux figures majeures de la chanson nationale, le compositeur Abdessalam Amer et le chanteur Abdelhadi Belkhayat, dont les œuvres ont marqué plusieurs générations. Entre poésie, musique et nostalgie radiophonique, cette méditation célèbre une époque où la chanson marocaine était à la fois école de sensibilité, d’esthétique et de langue. Pour lui, s’il y a un nom à donner à ce Maroc, ce serait « Al kamarou Al-ahmar » (La lune écarlate) qui a réuni trois grandes figures, le poète Abderrafiâ Al Jaouhari, le compositeur Abdeslam Amer et le chanteur Abdelhadi Belkhayat.

Rédouane Taouil

Ancien des écoles primaire et secondaire publiques du Maroc

« Il pleut, il pleut, la musique s'écoule en gémissant/ la pluie est semblablement une chanson », s'émeut Horacio Molina, auteur de « El poema de la lluvia » qu'admirait avec force José Luis Borges. Cette comparaison, fréquente et toujours suggestive, peut être volontiers convoquée à l'occasion des retrouvailles avec l'hiver perdu. Inopinées, ces retrouvailles donnent lieu au bonheur de voir poindre une saison verdissante jonchée précocement de fleurs jaunes et vert foncé, rougeâtres et orangées qui éveillent le souvenir des hivers du Maroc au clair de lune écarlate et au clair de terre des labours noirs. La disparition du chantre de cette lune, Abdelhadi Belkhayat, ravive, en cette orée d'année que chacun souhaite qu'elle soit de quatre saisons, la mémoire de ce temps où les chansons étaient des leçons de grammaire et d'élocution, de poésie et d'affection, des invites vives à la communion dans l'éducation du goût et des sentiments.

Il pleut le Maroc dans la mémoire 

Rien ne s'élève autant que la pluie pour mettre à portée de la main la nostalgie en des gouttes fulgurantes et poignantes ; à témoin le fabuleux hymne que lui a consacré le poète de Djaykoûr, Badr Chaker Es-Sayyâb. Brumeuse ou cristalline, elle restitue la poésie qui traverse le cycle d'antan des saisons. Il vient les feuillages jaunissants et le vent radieux, les tombées muettes du soir et le bruit des averses sur les toits ; il vient les hirondelles et les processions colorées d'avril, les chauds soleils et les moissons jaune or. Il vient des vers et des rêves des livres de lecture et des ondes radiophoniques.

La pluie inspire, aux yeux de Rega Molina, plus qu'une union intime, un sentiment de gémellité : 

« Nous nous retrouvons dans son éplorement

Elle se reconnaît dans nos pleurs ».

Cet apparentement est célébré dans un inoubliable poème de Yusuf Gusuf enseigné au titre de récitation sur les bancs des classes primaires. Ce témoin romantique du pays des cèdres peint les feuilles tombantes des branches dénudées comme des larmes, leur friselis comme des soupirs et le bruissement du vent à l'image du battement d'un cœur souffrant. Licence aux larmes, clame-t-il, en se lamentant sur les jours éphémères et les arbres sans sourire. Cette correspondance, qui a marqué les sensations de l’enfance, a continué à l'imprégner suite à la répercussion de ses échos dans les sanglots et le chuchotement chagriné de Paul Verlaine.

Expression d'une mue douloureuse, la saison froide incarne le ciel de cuivre et la terre en pleurs, les plaines et les cimes silencieuses, l'âpre solitude et l’inconsolable langueur. Comme telle, elle suscite rarement l'unisson à ses paysages et à ses métamorphoses. En dispensant une félicité faite de la joie d'une nostalgie essentielle, les jours pluvieux de l'année en cours incitent à se rappeler un petit poème, sobre et élégant, de Claude Roy : 

« La pluie

heureuse de rencontrer l'herbe 

L'herbe 

heureuse de rencontrer la pluie

Le bien que tu me fais

fait que je te fais du bien ».

 Douce est l'étreinte à pleins bras des souvenances des images de la saison humide dans les livres scolaires et des soirées dédiées à l'écoute de la parole et des chansons à distance des stations de la RTM (Radiodiffusion Télévision Marocaine) qui enseignaient à apprendre, à sentir, à rêver à s'éprouver et prouver sa présence au monde au gré des saisons.

Le jaillissement de la verdure ravive l'envie de contempler par la fenêtre du train les plaines exhibant leurs promesses d'épis blés hauts et scintillants comme des étoiles et de coquelicots aux séduisants grains de beauté. Les bords des rails sont profilés de fleurs étincelantes annonçant des vols indolents de papillons de pourpre et de jonquille. Les mares craignent les nuages qui déambulent au-dessus de leurs souhaits de baisers, fût-ce fugitifs, du ciel bleu. Quel transport est le regard sur des paysages radieusement en guérison de l'aridité nue qui ensoleillent les tréfonds.

« Allons boire ce qui reste de larmes de pluie dans les calices des narcisses afin de nous remplir l'âme des chants de ces oiseaux joyeux, et de jouir de la fragrance des zéphyrs ». L’équinoxe du printemps était accueilli unanimement par la prose  allitérée de Khalil Gibran, écrivain dans les programmes d’initiation aux belles-lettres, et les hymnes de Maâti Benkacem qui déclinent amoureusement les parures de l’adorable saison dans les colloques sentimentaux des oiseaux et les signes luisants de jouvence les miroirs de l’environnement et les accords en abondance, les pointes aiguës des fleurs et l’empreinte du ciel sur les chardons, les ombrages des futaies et l’intimité des coquelicots. Il n’est sans doute pas de chanteur ayant dédié tant d’accents joyeux, dans chansons et opérettes, à la gloire du printemps, souverain interprète de l’harmonie mystérieuse entre rougeoiement et verdure, ondoiement et apaisement, entre fraîcheur de rosée et ardeur.

 Lorsque l'appel du solstice d'été retentit, l'heure est à la clarté bleue où le ciel et la mer se mêlent et se répondent. Le soleil se partage comme l'amitié. Uni au rêve et libre, le cœur, fidèle contemplateur jusqu'au retour tranquille des mouettes, épelle les vagues écumantes, les après-midis limpides de l'océan, les nuées crépusculaires, et se souvient, quand l'âge tendre l'interpelle, du chant du rivage bien-aimé qu'il a dégusté en primeur sur le petit écran noir et blanc.

Hier et aujourd'hui se ravivent l'un l'autre et inextricablement s'enchevêtrent.

« Ô rivage, où sont-elles, tes éclatantes nuits de rosée trempées

Où se sont-elles évanouies, où le temps les a enfouies ? ».

Sur ces vers de « A-Chati’ », qui vibrent d'une tendresse magnifiquement désespérée dans la voix de Abdelhadi Belkhayat, s'ouvre un poème qu'on pourrait apparenter à une lettre entrouverte à l'adresse de lieux chers à la mémoire. Avec brio, le chanteur déplore le bonheur tari des fruits de la terre de l'esseulé qui, livré aux tourments, songe à s’en délivrer par l'élan de remémoration. Indélébile reste cette chanson que les élèves consignaient dans des cahiers, soustraits à l'œil surveillant des parents, qu'ils consacraient à de belles trouvailles.

Rêveries du promeneur sédentaire

De par les noces de sons et des sens qu'elle instaure entre les paroles et les ondulations musicales, la chanson mène à un sentiment de beauté qui subjugue de sorte que l'esprit en porte à jamais le plaisir comme ferment de souvenirs intimes d'unisson. L’essor qu’elle a connu durant la décennie soixante, s'est traduite par une production brillante dont les interprétations du chantre de la lune pourpre offrent un florilège emblématique. Composée par le maître du murmure magique de la flûte, Abdehamid Benbrahim, « Roumouch » (Cils) est un des plus lumineux hymnes à l'idéal de beauté incarné par les prunelles. En couplant cette métonymie à des métaphores, Abderrafiâ Al-Jaouhari fait de la correspondance entre les yeux et l'obscurité nocturne le lieu de dévoilement de l'ivresse d'aimer et de la révélation du divin, de la restitution de la joie et de l'éclosion des parfums. La tunique des yeux se fait muse, douce et fervente, elle inspire le retour éblouissant de Vénus, comme déesse mythique et fleur de rhétorique.

La voix virtuose du pays du couchant s'est illustrée dans l'interprétation de poèmes de Nizar Kabbani en mettant sa tessiture au service   de leur verbe savoureux et de leur aptitude à narrer le gracile et l'élégant, le subtile et l'éblouissant. Sous l'impulsion de la musique expressive d’Abderrahim Sekkat, elle a admirablement mis en scène la blessure digne et émue d'une femme en détresse par l'auto-baptisé, perpétuel amoureux, dans « Ghabar » (Nouvelle). Sous ce titre discret et troublant, ce petit chef-d’œuvre dévoile les plis discrets d'une tristesse suscitée par les flèches traîtresses : l'épreuve ne s'accompagne ni de soupir ni de rancœur, mais d'une prière pour le bonheur de l'infidèle avec son élue.  L'impact des modes choisis joint à l'effet des mots, vient, quant à lui, révéler la fécondation réciproque entre les uns et les autres pour le bien du promeneur sédentaire que devient le passionné de la radio. À ce promeneur ne doit pas échapper l'hommage à la fleur divine : « sur les pages du journal tombait toutes cinq minutes une blanche fleur de jasmin, comme une lettre d'amour de la part du ciel ». Dans une composition, aussi surprenantes que saisissante, d'Abdellah Issami, Abdelhadi Belkhayat donnait à humer les fragrances multiples de la plante luxuriante ainsi célébrée par Nizar Kabbani dans « Notre maison damascène ». La chanson « Taouko al yassamin » (Le collier de jasmin », écrite par ce laudateur de l'éternel féminin, offre à cueillir, à pleines oreilles, la symbolique de la romance et de la pureté, de l'attachement et de sensualité. Fantasque et impétueuse, l’aimée piétine allégrement ces signes, dans une scène de danse, plongeant son aimant dépouillé dans la déception. Cet acte de distance révèle à celui-ci la conscience de son impuissance :

« J'ai cru que tu savais ce dont le collier de jasmin est signe

(...)

Tu t'es mise à fredonner

Une mélodie triste comme mes jours

A l'oreille de ton fidèle cavalier 

(....) 

J'ai aperçu le bouquet

A peine gémissant par terre

Ton cavalier s'apprêtait à le ramasser

Mais tu t'obstinais à le lui interdire ».

« Hasibtouki » (je t'imaginais) est, sans conteste, un joyau empreint de la grandeur épique du chanteur, de la maîtrise des collages modaux du compositeur, Abdenbi Al Jirari, qui a voué de longues années à veiller à l'épanouissement de talents en herbe, et du renouveau lyrique dû à Driss Jay dont la générosité le consacrait comme interlocuteur providentiel d'écoliers de la radio aspirants à l'amitié du poème.

Cette œuvre est un chant intérieur qui entretient superbement le mélomane sur ce qu'il ne sait guère du malheur d'aimer. Avec subtilité et finesse, elle dépeint l'exaltation née de l'adoration jusqu'à l’embrasement des yeux de l’aimée, des lueurs sacrées qu'ils hébergent précieusement, puis la désillusion que provoque l'extinction des grâces ondoyantes insufflées par l'enivrement. A travers connotations et associations entre lumières, odeurs entêtantes et profondeurs, le chant réverbère le dégrisement comme conscience de l'improbable accès à la beauté supérieure et de la certitude du mal d'aimer. Le poète reconnaît avoir succombé au charme divin prêté à une statue de pierre et en assume le désespoir induit en poussant la lucidité jusqu'à la déploration de la floraison de la belle-saison :

« Le printemps est arrivé

Si seulement il ne revenait pas

Le printemps est arrivé

Les souvenirs sombres sont de retour ».

Sans ambages, on peut proclamer la rare originalité de « Al kamarou Al-ahmar » (La lune écarlate). Il s'agit, en effet, d’une œuvre de quatuor qui procède à une synthèse ouvragée par une mise en harmonie, une inclination poétique et deux voix toutes mues par la merveille euphonique. Abdessalam Amer, qui s'est frayé sa voie de musicien exigeant, avec la complicité et le doigté du joueur de luth, Omar Tantaoui, a imprimé à la trame orchestrale une couleur inouïe. Par une savante orchestration des sonorités, les accentuations, les transitions et les pulsations des séquences manifestent une authentique profondeur et un cycle rythmique modelés selon la prosodie du vers. Les couleurs des genres constitutifs des modes choisis par le compositeur épousent les cadences de l'ode telle qu’est ciselée par Abderrafiâ Al Jaouhari. Rarement une chanson est douée d'une telle force évocatoire : elle semble se soustraire à l'écoulement du temps si bien que son titre peut valoir de trope et de surnom du Maroc d'aujourd'hui et d'antan.  Maîtresse des métaphores, la lune est rouge à l'instar des soleils couchants. Timide, elle se dévêt à peine à l'abri des cimes, veillée par la nuit au-dessus du fleuve serpentant depuis la cédraie du Moyen-Atlas jusqu'au flots de l'océan vert. Sur les rives des eaux vives s'épanche le chant dont sourd l'éternité profonde.  En recueillement, la lune s'incline sur les plaines et les collines ruisselantes des psaumes de la pénombre qui s'élève sous le frisson. Au clair de lune, une fragrance de rose enveloppe, fugace, les prairies, dans la vêprée, elle se déploie, tenace, et susurre, le lendemain, le mystérieux destin de sa permanence, offrant ses corolles à la brise de la passion. La célébration des paysages, assurée par l'entente entre les assonances des strophes et l'instrumentation musicale, est accompagnée de la louange du visage d'une étrangère venue puiser dans la lumière le baume au spleen des brumes. Au dialogue instrumental, le compositeur aux mains voyantes mêle, à l'occasion de cette séquence, un dialogue de voix précédé d'une transition animée par un solo de clarinette trempé de murmures d'eau. Ivre du regard de bonheur, l'étrangère exprime son émerveillement des nuits étoilées et des sourires bourgeonnants, de la majesté des monts que le timbre de la chanteuse Bahija Idriss égrène en saluant la cueillaison de la beauté. Le cantique de la lune constitue, en somme, une synthèse entre jeux d'homophonie, vibrations de la langue à travers une structure métrique à rime unique et images rythmiques symphoniques qui crée un univers sonore qui reste peu égalé.

« Garder la mémoire signifie méditer l'oubli ». Cette sentence de Heidegger, qui recouvre que les deux gestes se font nécessairement écho, donne à recueillir, dans les dons nostalgiques, des sensations que l'écoulement du temps a couvertes de brumes oublieuses. Qu'on songe aux soirées pascales transmises depuis les studios de la RTM à Casablanca où une place de choix était octroyée à la créativité. Le petit écran était fertile et grand.  Ces soirées, inaugurées par une invite courtoise à l'enchantement de Leila Mourad, étaient l'occasion de découvertes de pièces instrumentales et vocales, de la poésie strophique d'Al Andalus, des mélodies de tous les terroirs, du théâtre sous toutes coutures. Les matinées dominicales radiophoniques étaient égayées, sous l'impulsion du duo Bachir el Alj et Bouchaib Bidaoui, par des saynètes qui en disaient plus long sur la société qu'il ne semble de prime abord, autant que par des synthèses hebdomadaires de l'actualité ou des échanges avec les auditeurs. À midi, la longue chanson, sceau de l'astre de l'Orient, venait ravir l'ouïe et cultiver la sensibilité en célébrant l’art et le mouvement d'aimer d'un amour ardent sous son collier de noms. Les après-midis, l'attention était prêtée aux voix de reporters de rencontres du rectangle vert qui convertissaient l'auditeur en spectateur engagé, apte à reproduire les prestations des ténors du terrain et l'intensité des matches, les rêves déçus et l’inextinguible vœu de joies éphémères, les dribbles magiques et les buts splendides. Ainsi que l'écrit Rega Molina « le dimanche [était] comme une boîte de caramels qui, au crépuscule, a été vidée ».

  • Cet article est offert en hommage au musicien Saher Abderrahim. Il doit à des échanges avec le musicologue Mahjoub Mortaziq. Qu’il soit chaleureusement remercié d’avoir partagé avec l’auteur ses connaissances des modes musicaux, ainsi que ses propres théorèmes.