Culture
Choukri, Zafzaf et El Khouri, qui, après eux, osera écrire la marge au Maroc ? – Par Abdelfettah Lahjomri
Deux Mohamed et un Idriss pour voir le monde avec un cœur plus vaste
À travers les figures de Mohamed Choukri, Mohamed Zafzaf et Idriss El Khouri, Abdelfettah Lahjomri interroge la place de la marge dans la littérature marocaine et célèbre ces voix qui ont fait de la blessure une écriture, et de l’ombre un centre lumineux. Trois écritures qui ont donné voix à la marge et fait de la fragilité, du quotidien et de la blessure une matière centrale de la littérature marocaine.

Abdelfettah Lahjomri
Une marge qui écrit son propre centre
Qui serait Mohamed Choukri s’il n’avait pas conté sa faim et son enfance sur les trottoirs de Tanger ? Qui serait Mohamed Zafzaf s’il n’avait pas transformé la désillusion d’une génération entière en romans qui arpentent les ruelles marginales de Casablanca ? Et quel visage de Casablanca pourrions-nous voir sans les yeux d’Idriss El Khouri, captant le souffle des cafés, les visages des passants et le silence des oubliés ? Ne sont-ce que des noms d’écrivains marocains, ou bien des voix qui ont forgé un nouveau lexique de la douleur, de la dignité et de la révolte ? Comment ces trois-là ont-ils pu faire de la marge un centre, et de la blessure une écriture ? Peut-on parler de littérature marocaine, de langue de la rue, de corps délaissé et de rêve dévoré par les désillusions, sans passer, de gré ou de force, par Choukri, Zafzaf et El Khouri ?
Deux Mohamed et un Idriss pour voir le monde avec un cœur plus vaste
Depuis un temps dont je ne saurais dire le commencement, je vis sous la pression de trois voix qui se relaient dans ma tête comme trois acteurs se succédant sur une scène étroite : la voix de Mohamed Choukri, surgissant du fond de la vie, traînant derrière elle l’odeur de la pluie frappant l’asphalte des quartiers oubliés ; la voix de Mohamed Zafzaf, avançant d’un pas lent et assuré, tel un sage qui sait combien le monde est fragile et ne voit plus d’utilité à crier ; puis la voix d’Idriss El Khouri, riant avec la légèreté de celui qui cueille dans l’ombre un éclat de lumière suffisant pour embraser une page blanche d’une histoire entière. Je ne sais pourquoi ces trois voix frappent en même temps à la porte de mon imaginaire, comme si elles s’étaient secrètement entendues pour m’exiger un texte réunissant leurs voix sur une même page. Comme si elles voulaient que j’écrive un texte non pas sur eux, mais avec eux… un texte tranchant, délicat et lumineux lorsqu’il hume l’odeur de la vie dans ses détails les plus infimes. Un texte qui s’ouvre comme une fenêtre laissant entrer tout l’air du Maroc… un air qui ne ressemble à rien d’autre qu’à cet instant où trois écrivains apprennent à un seul auteur à regarder le monde avec un cœur plus vaste.
Quand l’homme s’écrit lui-même avant d’écrire le monde
Mohamed Choukri n’était pas simplement un écrivain ; il était un événement humain qui se renouvelle chaque fois que l’on ouvre une page et que l’on se retrouve face à soi-même, dépouillé de tout artifice. Il sortit de l’enfance comme on sort d’un désastre calciné, ne portant avec lui que la cendre de la question et une cicatrice dans l’âme. Sa pauvreté fut son école, et les rues de Tanger son premier passage vers la compréhension du monde, là où se côtoient langues, visages et destins comme des feuilles éparpillées au vent. Dans son écriture, Mohamed Choukri poussait la sincérité jusqu’à son point extrême ; une sincérité nue qui déstabilise le lecteur parce qu’elle ne se drape pas dans l’éloquence, ne cherche ni la protection du mythe ni la bénédiction des récits enjolivés.
Son corps était son premier manuscrit, ses blessures ses lettres, et sa vie un roman unique, sans fard ni simulation. Il n’écrivait pas pour plaire ; il écrivait pour ébranler en nous l’illusion de la pureté, pour révéler la fragilité de cette innocence manufacturée à la mesure de ce que nous aimons voir en nous-mêmes. Il était convaincu que la vérité, lorsqu’elle est dite dans sa rugosité originelle et sans ornement, se transforme en une autre forme d’esthétique.
Une beauté inversée, dérangeante, mais qui ouvre les yeux sur ce que nous préférions ne pas voir. Mohamed Choukri était fils des bas-fonds, fraternel avec les exclus, transformant chaque obscurité en miroir du monde. Écrivain de la marge, il a ouvert les portes de la littérature arabe à des ruelles que nul n’osait nommer. Il a donné à la langue arabe un corps nouveau, vibrant, qui ne rougit pas de ses pulsations. Au fond de lui, Choukri était un être fragile, malgré la dureté qu’il affichait.
Il passa sa vie à défier le destin, tout en cherchant un petit refuge nommé écriture. Il savait que les mots peuvent devenir un abri lorsque tous les abris vous ferment leurs portes. C’est pourquoi il croyait en l’amitié, en la liberté, et en l’idée que l’homme ne se sauve qu’en affrontant ce qu’il est, non ce qu’il souhaiterait être. Peut-être est-ce pour cela que Mohamed Choukri demeure vivant dans la mémoire ; non parce que sa vie fut une exception tapageuse, mais parce que sa franchise s’est muée en révolte contre les faux-semblants auxquels nous sommes accoutumés. Il a écrit une autobiographie qui fait sentir au lecteur que la vérité, si douloureuse soit-elle, est la blessure qui ne commence à cicatriser que lorsque nous cessons de la dissimuler ; elle fait mal, certes, mais elle seule ouvre la voie à une guérison qui ne repose pas sur l’illusion.
Mohamed Choukri… cette voix surgie des profondeurs de la société pour en devenir le phare, cet esprit qui savait que le salut n’advient qu’à celui qui a le courage de dire : « Il m’a été refusé d’être un ange. »
L’écrivain qui fit de la fragilité une patrie
Mohamed Zafzaf fut de ces écrivains qui posent leurs nerfs à même la blancheur du papier ; il n’écrivait pas avec une encre froide, mais avec une pulsation tendue enflammant chaque phrase. En le lisant, on n’imagine pas un instant que ses mots aient été couchés dans la quiétude d’un bureau ; on a au contraire le sentiment qu’ils ont été arrachés au pouls du réel, comme si chaque ligne sortait d’une rue, d’un café, d’une chambre exiguë saturée de désillusions. Zafzaf était un regard en veille sur les blessures de la société, refusant de fermer l’œil de peur de laisser une douleur sans témoin, et une oreille penchée vers la terre, attentive à ceux que nul n’écoute : les marginalisés, les brisés, tous ceux qui traversent la vie en invisibles.
Il naquit avec, au cœur, la conscience précoce que le monde n’est pas juste. Il tenta donc d’en adoucir la rudesse par l’écriture. Il ne recherchait pas l’héroïsme, mais l’être humain dissimulé derrière ses choses minuscules : un homme haletant derrière un emploi, une femme vivant au bord du désespoir, un jeune égaré entre désir et peur… C’est une vie ordinaire, mais chez Zafzaf elle devient matière romanesque, semblable à un miroir : sincère, parfois froide, toujours incisive. Il mena une révolution silencieuse dans le roman marocain, naviguant avec aisance entre un récit âpre et une philosophie discrètement glissée dans un dialogue furtif. Il écrivait comme on joue à fuir et à revenir : s’échappant du superficiel pour revenir à l’essence de l’homme. Sa langue, dépouillée d’ornement, avance dans la phrase telle une lame précise qui ne manque jamais le nerf de la douleur. Son univers romanesque ne distribue ni réponses ni consolations prêtes à l’emploi ; il trouble les certitudes, élargit le champ des questions et pousse le lecteur à se juger lui-même avant de juger les personnages. Zafzaf ne goûtait guère la célébrité ; il était épris de solitude. Il croyait que la véritable littérature exige une distance entre l’écrivain et le vacarme du monde. Sa présence était discrète, mais son empreinte, elle, ne s’efface pas.
Il portait en lui une sensibilité extrême, comme s’il craignait que le monde ne se brise entre ses mains. Il vécut sobrement et mourut simplement, mais il laissa derrière lui des questions saisissantes : comment l’écriture peut-elle être à ce point empreinte de compassion ? Comment un être peut-il saisir une misère fugace et la transformer en récit appelé à durer ? Mohamed Zafzaf… l’écrivain qui ne se réconcilia jamais avec le mensonge de la vie et qui, pour cela, écrivit un monde sans honte de sa nudité. L’homme qui vécut sur un ton bas, mais dont l’écho continue de nous rappeler que la fragilité n’est pas un défaut… parce qu’elle est l’une des conditions de la vérité.
Regarder le monde par la fenêtre du quotidien
Idriss El Khouri n’était pas seulement un conteur. Il était un chasseur d’instants quotidiens jaillissant comme des étincelles dans l’air de la ville. Il écrivait comme s’il marchait dans les rues de Casablanca, attentif à tout ce que les autres ne remarquent pas : le vendeur de cigarettes qui rit sans raison, une femme portant ses rêves dans un panier en plastique, un enfant courant après son ombre… Ces éclats minuscules, une fois entrés dans le texte d’El Khouri, se transforment en vie entière. Fils de la rue marocaine, il fut la voix des gens simples et des visages sans place dans la littérature officielle. Ses récits ne cherchaient pas l’héroïsme ; ils s’attachaient au pouls du réel. Son écriture est ainsi imprégnée de ce sel marocain qui rend l’histoire vivante même dans les moments les plus douloureux. Sa langue est transparente comme l’eau, mais capable de porter les émotions les plus profondes.
Il regardait le monde par la fenêtre du quotidien : une rue, un café, une conversation fugace. Mais il l’écrivait avec l’intuition d’un poète conscient que le miracle habite la marge et non le centre, et que les détails, plus que les slogans, sont la source la plus profonde de l’inspiration. Idriss El Khouri n’était pas seulement un lecteur de la ville ; il en était l’écoute attentive, sensible aux battements de son cœur. Il savait que raconter n’est pas un ornement, mais une manière de comprendre l’être humain. Ses textes étaient ainsi courts, denses, mordants et chaleureux. Il écrivait de l’intérieur, depuis cette zone où ne pénètre que celui qui a pleinement vécu l’expérience et compris que le réel n’a nul besoin d’exagération pour être saisissant.
Celui qui saisit le pouls de la ville avant qu’on ne l’entende
El Khouri était un mélange de légèreté souriante et de profondeur silencieuse. Un homme qui sacralisait l’amitié autant que l’écriture, et qui voyait dans les cafés un laboratoire pour comprendre les êtres. Il vécut simplement, proche des gens, l’un d’eux, non une étoile les observant de loin. Il traitait son texte avec une tendresse patiente, comme on élève une créature fragile que l’on protège de toute altération, comme si chaque récit qu’il écrivait était une tentative supplémentaire, toujours la dernière, pour saisir ce qui s’échappe entre les doigts du temps avant de disparaître définitivement dans l’ombre.
Idriss El Khouri s’en est allé, mais son écriture demeure une leçon : la littérature peut être proche, simple, chaleureuse, et l’émerveillement ne réside pas dans l’étrangeté, mais dans la capacité à regarder les choses ordinaires avec des yeux neufs.
Idriss El Khouri… cet écrivain qui fit de la simplicité un art, des détails une philosophie, et des gens ordinaires de véritables héros. Il n’a pas seulement écrit le monde tel qu’il est, mais tel qu’il pourrait être si nous l’aimions davantage.
Les marges du Maroc, orphelines… en attente d’un nouvel écrivain
En quittant les univers de Choukri, Zafzaf et El Khouri, n’avons-nous pas le droit de nous interroger : aurions-nous vu les marges de la société s’ils ne nous avaient pas éclairés de l’intérieur ? Qui aurait raconté l’enfant affamé de Tanger, le jeune égaré de Casablanca, l’homme assis au café observant le passage des années ? Ne sont-ce que des histoires individuelles achevées avec la disparition de leurs auteurs, ou bien un projet ouvert pour lire le Maroc à travers la douleur et la dignité blessée ? En refermant leurs pages, n’ouvrons-nous pas les dossiers du silence dans notre réalité d’aujourd’hui : la même pauvreté, la même marginalisation, les mêmes illusions différées ?
Si Choukri, Zafzaf et El Khouri ont accompli leur part et élevé l’exigence, avons-nous, nous, le courage de poursuivre après eux ? Ou nous contenterons-nous de les applaudir de loin, en laissant la rue sans voix pour l’écrire, sans écrivain pour oser poser à nouveau le doigt sur la plaie ?
Réfléchissons… et à une prochaine méditation.