Culture
Chronique « Cinéma, mon amour De Driss Chouika : « CARNETS DE VOYAGE », UNE RÉFLEXION SUR L'IDENTITÉ ET LE CHANGEMENT
« J'ai retrouvé au fil de mon périple l'essentiel de ce que j'avais ressenti en lisant les témoignages d'Ernesto et Alberto. Ces livres sont modernes et contemporains, signe que les réalités sociales et politiques de la culture latino-américaine ont peu changé en cinquante ans » (Le réalisateur Walter Salles)
Dans sa chronique “Cinéma, mon amour”, le critique Driss Chouika revisite Carnets de voyage, une œuvre du réalisateur Walter Salles qui explore, à travers le périple initiatique d’Ernesto Guevara, les ressorts intimes de la construction identitaire et de la prise de conscience sociale. Entre regard humaniste, esthétique maîtrisée et narration en retenue, le film s’impose comme une méditation sensible sur le voyage, le changement et l’éveil politique.

Driss Chouika
« La dimension d'une vie comme celle d'Ernesto Guevara transcende de loin le cinéma. Toute tentative de raconter sa trajectoire complète serait un exercice de réduction ». Walter Salles.
Sorti en mai 2004 au Brésil et en septembre en France puis au Canada, ayant récolté plusieurs nominations et prix dans des festivals prestigieux, dont le Prix du Public au Festival International du film de Saint-Sébastien et au Festival international du film norvégien, l’Oscar de la meilleure Chanson Originale pour “Al otro lado del río“ de Jorge Drexler ainsi que deux BAFTA Awards du meilleur film en langue étrangère et de la meilleure musique de film, “Carnets de Voyage“ du cinéaste brésilien Walter Salles est un film passionnant qui retrace le voyage initiatique de deux jeunes hommes à travers l'Amérique du Sud. Basé sur les écrits de Che Guevara et Alberto Granado, le film propose une exploration sensible des paysages culturels et sociaux du continent, tout en suivant la transformation personnelle des personnages principaux.
Le réalisateur explique sa démarche en précisant : « J'ai retrouvé au fil de mon périple l'essentiel de ce que j'avais ressenti en lisant les témoignages d'Ernesto et Alberto. Ces livres sont modernes et contemporains, signe que les réalités sociales et politiques de la culture latino-américaine ont peu changé en cinquante ans », avant de reconnaître ses limites en précisant : « La dimension d'une vie comme celle d'Ernesto Guevara transcende de loin le cinéma. Toute tentative de raconter sa trajectoire complète serait un exercice de réduction ». Le film suit Ernesto "Che" Guevara (interprété par Gael García Bernal), alors étudiant en médecine âgé de 23 ans, et son ami Alberto Granado (joué par Rodrigo de la Serna), alors qu'ils entreprennent un périple à moto à travers l'Amérique latine en 1952. Ce voyage, initialement planifié comme une simple aventure, devient un élément déclencheur d'une prise de conscience sociale et politique pour Ernesto, influençant ses futures actions révolutionnaires.
RÉFLEXION SUR L'IDENTITÉ ET LE CHANGEMENT
Dès les premières images, Salles prend soin de déconstruire l’image d’Épinal du guérillero héroïque. Ici, il n’y a pas de fresque emphatique ni de lyrisme révolutionnaire, mais une réflexion sur l’identité et le changement. Salles n’a pas cherché à démontrer les raisons de l’engagement politique d’Ernesto Guevara, mais il a suivi une approche discrète pour montrer l’évolution progressive de l’esprit de Guevara à travers une succession d’imprévus et de galères du vécu quotidien, loin des grands discours. Le spectateur est ainsi invité à suivre deux étudiants fauchés, naïfs et souvent drôles, dont la célèbre moto « La Poderosa » rend l’âme au bout de quelques centaines de kilomètres. L’humour potache et les frasques de jeunesse désamorcent d’emblée toute tentation hagiographique. Dans ce dispositif, l’interprétation de Gael García Bernal s’avère remarquable. Le comédien incarne un jeune homme tiraillé entre sa condition de fils de bonne famille et une empathie viscérale pour les plus démunis. Le réalisateur est arrivé à obtenir du comédien tout un ensemble impressionnant de regards, de gestes et de dialogues naturels qui finissent par attirer le spectateur et éviter au film de sombrer dans le biopic convenu.
Ainsi, “Carnets de voyage” s’inscrit pleinement dans la filmographie de Salles, marquée par un humanisme constant. Le réalisateur, ancien documentariste, cherche à restituer une réalité brute, ouvrir des voies permettant de mieux comprendre l’évolution de la personnalité de Guevara. Cette quête d’authenticité transparaît dans le choix de tourner dans les décors réels du périple, de mélanger acteurs professionnels et non‑professionnels, et de filmer la pauvreté et la misère avec une pudeur qui évite le voyeurisme. Le film fonctionne ainsi comme un récit d’apprentissage, un récit de voyage traité comme un prétexte pour découvrir et construire une identité révolutionnaire. La prise de conscience du futur Che n’est pas assénée, mais émerge lentement, à force de rencontres, de regards échangés avec les mineurs exploités des Andes ou les lépreux de l’Amazonie. Cette subtilité a constitué l’un des atouts majeurs du film.
Pourtant, à trop vouloir rester dans la suggestion, Salles a bien risqué d’édulcorer le propos. Ainsi, plusieurs critiques ont déploré le caractère consensuel d’un film où l’ensemble paraît trop poli, un peu arrondi. Mais le reproche se fait oublier par la sublime photographie d’Éric Gautier, qui embellit la misère et lui confère une dimension presque poétique. Cette esthétisation systématique du réel dessert peut-être le propos social du récit. Sauf que les injustices criantes qui défilent sous les yeux d’Ernesto comme fonctionnent comme autant de cartes postales humanistes bien attendrissantes. Ce voyage est bien plus qu'un simple périple à travers des paysages pittoresques, mais il devient une véritable initiation. À chaque étape de leur route, les deux protagonistes confrontent la pauvreté, les injustices sociales et les inégalités. Ainsi, les expériences partagées avec les marginalisés poussent Ernesto à remettre en question ses valeurs et ses priorités, amorçant ainsi une transformation personnelle marquée par une prise de conscience socio-politique.
En définitive, "Carnets de voyage" de Walter Salles est un hommage poétique à la jeunesse, à l'exploration et à la transformation personnelle. À travers le récit d'Ernesto et d'Alberto, le film nous offre une perspective inspirante sur la manière dont les voyages élargissent nos horizons et nous transforment fondamentalement.
FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE DE WALTER SALLES (LM)
« A Grande Arte » (1991) ; « Central do Brasil » (1995) ; « Carnets de voyage » (2003) ; « Dark Water » (2004) ; « Sur la route » (2012) ; « Je suis toujours là » (2024).