Culture
Chronique « Cinéma, mon amour de Driss Chouika: «UNE FAMILLE NORMALE», DILEMME MORAL ET DUPLICITE DE LA NATURE HUMAINE
Connu pour des films dégageant une forte émotion naturelle renforcée par une musique saisissante, dans ce film le réalisateur abandonne toute sensiblerie, dépouillant son récit, de tout romantisme en focalisant son traitement sur une vision du monde aussi déprimante que réaliste.
Dans sa chronique, Driss Chouika explore « Une famille normale » du réalisateur sud-coréen Hur Jin-ho, une œuvre sombre et troublante qui dissèque les fondements moraux de la cellule familiale. Adapté du roman « Le Dîner » de Herman Koch, le film met en scène un dilemme éthique vertigineux, révélant la fragilité des valeurs, la duplicité humaine et l’effondrement des repères dans une société marquée par la pression sociale et la quête de réussite.

Driss Chouika
« J'avais hâte de raconter une histoire sur les familles et j'ai été particulièrement attiré par les situations ironiques qui révèlent la double nature des humains. Je voulais explorer la manière dont nos croyances quotidiennes et nos valeurs morales, que nous tenons pour acquises, peuvent s'effondrer soudainement. Pour ces raisons, j'ai choisi "Le Dîner" d'Herman Koch comme matériau de base car il illustre les conflits au sein d'une famille et la duplicité de la nature humaine ».
Hur Jin-ho
Sorti en juin en France puis en octobre 2025 en Corée du Sud, après avoir été sélectionné par plusieurs festivals prestigieux et gagné plusieurs prix, dont celui de Meilleur scénario pour Park Eun-kyo et Park Joon-seok et Meilleure actrice dans un second rôle pour Claudia Kim, « Une famille normale » du réalisateur sud-coréen Hur Jin-ho, adapté du roman “Le Dîner“ de l'écrivain néerlandais Herman Koch, est une œuvre d’une noirceur rare, qui ausculte les fondations les plus intimes de la cellule familiale pour mieux en révéler les failles béantes.
Hur Jin‑ho, longtemps célébré en Corée du Sud comme le « romance master » pour des œuvres lyriques comme “Palwolui Christmas“ ou “One Fine Spring Day“, opère ici un virage radical. Connu pour des films dégageant une forte émotion naturelle renforcée par une musique saisissante, dans ce film le réalisateur abandonne toute sensiblerie, dépouillant son récit, de tout romantisme en focalisant son traitement sur une vision du monde aussi déprimante que réaliste. Le film suit deux frères que tout oppose. L’aîné Jae‑wan est un avocat véreux sans scrupules, tandis que son cadet Jae‑gyu incarne un chirurgien idéaliste et intègre. Leur relation, déjà gangrenée par la jalousie et des choix de vie opposés, se cristallise autour de repas gastronomiques mensuels dans un restaurant chic de Séoul – lieux symboliques où les non‑dits explosent et où les masques tombent.
DILEMME MORAL ET DUPLICITE DE LA NATURE HUMAINE
Hur Jin‑ho construit son intrigue autour d’un dispositif narratif bien efficace : les enfants des deux frères – une adolescente brillante mais désœuvrée, et un garçon mal dans sa peau – sont filmés par une caméra de surveillance en train de battre à mort un SDF. La découverte de cette vidéo par les parents plonge les deux familles dans une spirale infernale. La question se pose dès les premières images : jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour protéger nos enfants ? Le film plonge le spectateur d’emblée dans un dilemme moral vertigineux : que faire lorsque l’on découvre que ses enfants ont commis l’irréparable ? Pour aboutir finalement à un constat bien alarmant sur la duplicité qui caractéRise la nature humaine.
La force du récit réside dans le brouillage des repères moraux. Le chirurgien intègre, censé incarner la boussole éthique du film, révèle peu à peu une humanité plus trouble. De l’autre côté, l’avocat sans scrupule, prêt à défendre n’importe quel criminel pourvu qu’il soit riche, montre un visage de père dévoué. Cette dualité est revendiquée par Hur Jin‑ho lui‑même : « Je voulais mettre les personnages au défi et faire ressortir leur dualité ». Le film explore également la distance abyssale entre parents et enfants. Sur le plan formel, la réalisation de Hur Jin‑ho est d’une précision d’orfèvre. Les compositions en scope, d’abord symétriques et rigoureusement cadrées, se défont progressivement à mesure que la tension monte et que l’édifice moral se lézarde. Le choix de cadres fixes, de plans longs et d’une mise en scène qui maintient le spectateur à distance renforce le malaise. La photographie capte l’univers aseptisé des personnages avant de le désintégrer. Toutefois, “Une famille normale“ n’a pas recu que des éloges. Certains critiques lui reprochent une mécanique narrative trop prévisible. De même, la caractérisation des adolescents en purs sociopathes sans nuances peut paraître réductrice. Aussi, le twist final – aussi percutant soit‑il – risque, pour certains spectateurs, de compromettre la crédibilité psychologique des personnages.
Mais, en somme, le film est une œuvre dérangeante, élégante et impitoyable. Hur Jin‑ho y réussit le pari difficile de transcender le matériau d’origine – un roman maintes fois adapté – pour livrer un portrait cinglant de la bourgeoisie coréenne contemporaine, hantée par la réussite scolaire, le culte de l’argent et l’effondrement des repères confucéens. Le film n’épargne personne, pas même le spectateur, invité à s’interroger sur ses propres failles morales. Si l’on peut regretter une mécanique parfois trop bien huilée et une violence psychologique qui confine à la saturation, on ne peut que saluer la puissance de sa mise en scène, la noirceur de son humour et l’interprétation exceptionnelle de son casting.
“Une famille normale“ montre surtout que la normalité est un leurre, une construction sociale fragile qui vole en éclats dès lors que la survie de sa progéniture est en jeu.
FILMOGRAPHIE DE HUR JIN-HO (LM)
« Palwolui Christmas » (1998) ; « One Fine Spring Day » (2001) ; « April Snow » (2005) ; « Haengbok » (2007) ; « Dangerous Liaisons » (2012) ; « Deok-hye ongju » (2016) ; « Forbidden Dream » (2019) ; « A Normal Family » (2023).