Culture
Cinéma, mon amour de Driss Chouika: L’HISTOIRE DE SOULEYMANE, UNE PUISSANCE FORMELLE SAISISSANTE
Si l'œuvre a suscité un consensus critique rare, c'est moins par son sujet que par sa puissance formelle et l'interprétation bouleversante de son acteur principal. Pourtant, derrière l'émotion légitime qu'elle génère, une lecture plus profonde peut révéler certaines ambiguïtés d'une représentation de l’immigré clandestin qui, à force de vouloir convaincre, en dit peut-être plus long sur les attentes des spectateurs que sur la réalité vécue
Dans sa chronique Cinéma, mon amour , Driss Chouika revient sur L’histoire de Souleymane de Boris Lojkine, film marquant du cinéma français récent. À travers le portrait d’un jeune livreur guinéen sans papiers à Paris, le réalisateur propose une immersion saisissante dans la précarité et l’invisibilité sociale des travailleurs migrants. Entre thriller social et réalisme quasi documentaire, l’œuvre séduit par sa puissance formelle et par l’interprétation bouleversante d’Abou Sangaré, tout en soulevant des interrogations sur la manière dont le cinéma représente l’expérience migratoire et les attentes du regard occidental.

Driss Chouika
« Le cinéma ne change pas le monde mais il peut changer les gens qui changent le monde. Mon film propose une expérience simple, une rencontre avec un de ces livreurs à vélo qu'on croise tous les jours sans jamais les rencontrer vraiment ».
Boris Lojkine.
Sorti le 09 octobre 2024 sn salles en France, ayant récolté plusieurs prix dont le Prix du Jury “Un certain regard“, Prix d’Interprétation masculine pour Abou Sangaré et Prix FIPRESCI à Cannes 2024, Meilleur révélation masculine pour Abou Sangaré, Meilleur scénario original, Meilleur Actrice dans un second rôle pour Nina Meurisse et Meilleur montage pour Xavier Sirven à la cérémonie des Césars 2025, grand succès auprès du public et de la critique, “L’histoire de Soulaymane“ de Boris Lojkine a bien fait date dans l’histoire du cinéma français contemporain, s'imposant comme le choc cinématographique de l’année. En effet, le film plonge le spectateur dans 48 heures de la vie d'un jeune Guinéen sans papiers, livreur à vélo à Paris, alors qu'il s'apprête à passer un entretien décisif pour sa demande d'asile.
Si l'œuvre a suscité un consensus critique rare, c'est moins par son sujet que par sa puissance formelle et l'interprétation bouleversante de son acteur principal. Pourtant, derrière l'émotion légitime qu'elle génère, une lecture plus profonde peut révéler certaines ambiguïtés d'une représentation de l’immigré clandestin qui, à force de vouloir convaincre, en dit peut-être plus long sur les attentes des spectateurs que sur la réalité vécue. Le thème suscite en Occident en général, et en France en particulier, un large débat contradictoire largement imprégné par les clivages socio-politiques actuels. Mais, en tout cas, le réalisateur est bien conscient des limites de l’impact de son film et explicite sa pensée en précisant : « Le cinéma ne change pas le monde mais il peut changer les gens qui changent le monde. Mon film propose une expérience simple, une rencontre avec un de ces livreurs à vélo qu'on croise tous les jours sans jamais les rencontrer vraiment ».
UNE PUISSANCE FORMELLE SAISISSANTE
Dans une démarche oscillant entre le thriller social et une esthétique à l’allure documentaire, le film attire le spectateur par sa puissance formelle saisissante, filmé dans l’urgence actuelle de la ville de Paris. Dès les premières images, ce choix esthétique de Lojkine s'impose avec évidence : caméra à l'épaule collée au personnage, format 4/3 qui recentre l'attention sur le visage et le corps de Souleymane, bande-son saturée par le fracas urbain. Ainsi, le réalisateur nous propulse dans les allures du documentaire en suivant Souleymane déambulant sur son vélo à une vitesse vertigineuse. Cette immersion physique doit beaucoup à un dispositif de tournage singulier que le réalisateur explique lui-même ainsi : « Nous avons décidé de filmer le vélo avec d'autres vélos : le comédien sur un vélo, la caméra sur un vélo, le son sur un autre vélo et on se promenait comme ça dans la ville au milieu de la circulation. Ce qui donnait une forme très particulière au dispositif de tournage pour ces scènes ».
Le parti pris du temps réel et de la concentration dramatique sur quarante-huit heures transforme le quotidien précaire en une course haletante contre la montre. Et à cette tension du rythme frénétique de l’image, Lojkine ajoute une couche supplémentaire d'angoisse : l'apprentissage laborieux d'un récit mensonger destiné à convaincre l'OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides), une histoire politique inventée selon laquelle Souleymane serait un opposant politique de l’UFDG (Union des Forces Démocratiques de Guinée) qu’il peine à mémoriser. Le téléphone portable, omniprésent, devient alors un outil vital, les notifications et les sonneries rythmant cette existence fragmentée.
L’un des plus grands mérites du film, salué par la majorité des critiques, est de ne pas diaboliser les figures de l'administration française. La fonctionnaire de l'OFPRA, incarnée par Nina Meurisse, paraît faire son travail dans le respect des règles. Le système est davantage mis en cause que les individus qui le font fonctionner. Cette nuance permet au film d'éviter le manichéisme simpliste et de gagner en complexité. Les obstacles s'accumulent avec une régularité presque parfaite : le compte Uber loué à un tarif abusif, la mère au pays dont il apprend le décès, l'ami qui réclame son argent, le vol du vélo, la batterie de téléphone qui lâche au moment crucial. Cette accumulation finit par construire un personnage dont l'innocence devient si éclatante qu'elle peut paraître suspecte, mais il n’en demeure pas moins un héros tragique.
ENTRE FICTION ET RÉALITÉ
Cependant, on ne peut évoquer “L'histoire de Souleymane“ sans s'arrêter sur la performance de Abou Sangaré, découvert par hasard lors d'un casting alors qu'il travaillait comme mécanicien. Le jeune Guinéen, lui-même sans papiers au moment du tournage, a vu son histoire personnelle nourrir le scénario. Ainsi, certains pans du vécu quotidien de Sangaré vont recouper celui de Soulaymane. Cette interférence entre fiction et réalité a été d’autant plus accentuée par le fait que Sangaré soit un non-professionnel. Cette interférence, ou plutôt cette fusion entre l'acteur et le personnage atteint son apogée dans la scène finale de l'entretien à l'OFPRA, longue séquence d’une forte puissance émotionnelle où Souleymane finit par abandonner le récit appris pour livrer sa vérité. La scène est si bouleversante, la prestation de Sangaré si authentique, qu'on en oublierait presque qu'il s'agit d'une construction dramaturgique.
“L'histoire de Souleymane” est sans conteste un film important, nécessaire même, par la visibilité qu'il donne à des existences invisibilisées et par l'émotion authentique qu'il suscite.
FILMOGRAPHIE DE BORIS LOJKINE (LM)
« Hope » (2014) ; « Camille » (2019) ; « L’histoire de Souleymane » (2024).