Cinéma, mon amour de Driss Chouika : DECISION TO LEAVE,UNE GRAMMAIRE VISUELLE SINGULIÈRE

Cinéma, mon amour de Driss Chouika : DECISION TO LEAVE,UNE GRAMMAIRE VISUELLE SINGULIÈRE

Avec “Decision to Leave”, Chan-wook signe une œuvre qui désarçonne autant qu’elle fascine

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Avec “Decision to Leave”, Park Chan-Wook signe un thriller amoureux d’une rare subtilité, où l’enquête policière se confond avec l’obsession sentimentale. Driss Chouika décrypte une œuvre à la grammaire visuelle raffinée, qui troque la violence frontale pour une tension intérieure, faite de silences, de malentendus et de désirs inavoués. Entre palette chromatique maîtrisée, mise en scène hypnotique et romantisme funèbre, le film explore la faille entre ce que l’on ressent et ce que l’on exprime, jusqu’à faire de l’amour une énigme aussi vertigineuse qu’un crime.

Driss Chouika

« Les deux protagonistes dans “Decision to Leave“ sont assez mauvais pour être honnêtes avec leurs véritables émotions. Ils se retiennent parfois d'exprimer ce qui se passe à l'intérieur d'eux ou disent parfois quelque chose de différent, quelque chose de contraire à ce qu'ils ressentent réellement ».

Park Chan-Wook.

Sorti en 2022, salué par la critique et classé parmi les cinq meilleurs films internationaux de 2022 par le National Board of Review, sélectionné pour représenter la Corée du Sud dans la catégorie Meilleur film international lors de la 95e cérémonie des Oscars, ayant récolté un nombre impressionnant de prix (+ de 70) dans les festivals les plus prestigieux à travers le monde, “Decision to Leave“ a été curieusement le film de Park–Chan Wook le plus salué par la critique. Effectivement, avec “Decision to Leave”, Chan-wook signe une œuvre qui désarçonne autant qu’elle fascine. Le réalisateur sud-coréen livre une œuvre en apparence plus retenue, débarrassée de la violence explicite et des excès baroques qui ont fait sa renommée depuis Oldboy. Pourtant, à y regarder de plus près, cette œuvre est peut-être son film le plus radical, le plus torturé, et paradoxalement le plus romantique. En explorant la faille qui sépare ce que l’on dit de ce que l‘on ressent, Park Chan-Wook ne filme pas seulement une enquête policière ; il met en scène les abysses insondables du désir.

Sur le choix de son traitement particulier de l'amour, il explicite sa démarche en précisant : “Tout comme un détective a besoin de preuves pour résoudre une affaire, quand on est amoureux, on cherche constamment des preuves que cette personne nous aime ou ne nous aime pas. Pour le détective comme pour quelqu'un d'amoureux, l'important est de se débarrasser de tout préjugé" . Il a ainsi voulu que l'enquête et l'histoire d'amour deviennent "complètement inséparables, complètement amalgamées“. Quant au choix du genre, bien que le film commence comme un film noir conventionnel, il a jugé primordial que le public soit “invité à découvrir un genre différent“.

UNE GRAMMAIRE VISUELLE SINGULIÈRE

Dès les premières secondes, avec une grammaire visuelle singulière, le film retient le spectateur par un rythme soutenu. Si sur le plan de la colorimétrie Chan-Wood a troqué le violent rouge sang de ses précédents opus pour une palette plus sobre de bleus et de verts évoquant à la fois la mer et la montagne, sa caméra, elle, n’a rien perdu de son inventivité. Les jeux de miroirs, les reflets dans les écrans des smartphones, les plongées vertigineuses depuis les sommets : chaque plan semble conçu pour traduire visuellement l'état de trouble intérieur du détective Jang Hae-jun. En effet, cette dichotomie entre le rouge de la violence et le bleu-vert de l‘amour structure l’atmosphère entière du film. Ainsi, l'attribution du Prix de la mise en scène au Festival de Cannes 2022 n'avait rien d'anodin. Park Chan-Wook a appliqué à la lettre le célèbre précepte de Hitchcock : « Filmez vos meurtres comme des scènes d'amour et filmez les scènes d'amour comme des meurtres ». De la sorte, la chorégraphie constante entre la passion et la mort atteint ici une forme de sublimation. Lorsque Hae-jun surveille Seo-rae, la caméra ne traque pas une coupable, elle caresse une obsession. L'enquêteur ne collecte pas des preuves, il collectionne des instants volés de la vie de cette femme, transformant la filature en une danse érotique d'une grande pudeur.

Et, au cœur de cette relation se dresse un mur : la langue. Song Seo-rae, immigrée chinoise, parle un coréen imparfait, tandis que Hae-jun, policier insomniaque et rigide, ne maîtrise pas le mandarin. Leur seule échappatoire est la traduction automatique, via leurs smartphones. Ce choix narratif est brillant, car il matérialise l’impossibilité fondamentale de leur amour. Ils ne se comprennent que par l’entremise d’une machine froide, qui trahit autant qu’elle révèle. Aussi, l'attention portée aux détails est une manière symbolique de montrer l'évolution du regard du policier sur la suspecte. Tout est affaire de sous-textes, de non-dits. Mais le problème est que là où certains peuvent voir une sophistication narrative, d'autres peuvent percevoir une certaine forme de prétention. Le spectateur peut regretter ainsi que le scénario soit trop étiré en longueur et se perdre parfois dans des détails exagérés.

UN ROMANTISME FUNÈBRE

Finalement, “Decision to Leave“ se révèle comme une méditation sur la perte et l’obsession. Park Chan-Wook, souvent catalogué comme un cinéaste de la violence, prouve ici qu’il peut être aussi l’un des grands romantiques du cinéma contemporain. C’est un romantisme certes funèbre, mais il insuffle néanmoins une sensualité troublante. Sauf que son propos demeure d’une noirceur absolue : l’amour véritable ne peut s’accomplir que dans la destruction ou dans la mort. Ainsi, loin du cinéma de genre, cette œuvre s’adresse à ceux qui acceptent de se laisser engloutir par ses vagues lentes et ses courants contraires. Ceux qui cherchaient le frisson immédiat risquent certainement de s’ennuyer ferme, mais ceux qui accepteront de plonger dans ces eaux troubles en ressortiront hantés, avec le sentiment persistant d’avoir touché du doigt l’indicible. “Decision to Leave“ est une sorte d’empreinte digitale fragmentaire, froide, et pourtant incroyablement intime.

FILMOGRAPHIE DE PARK CHAN-WOOK (LM)

« Zone de sécurité conjointe » (2000) ; « Sympathie pour Mr Vengeance » (2002) ; « Oldboy » (2003) ; « Lady Vengeance » (2005) ; « Je suis un cyborg, mais ce n'est pas grave » (2006) ; « Soif » (2009) ; « Stoker » (2013) ; « La servante » (2016) ; « Décision de partir » (2022) ; « Pas d’autre choix » (2025).