Culture
Cinéma, mon amour de Driss Chouika : KAOUTHER BEN HANIA ; UN CINÉMA ESTHÉTIQUE ET ÉTHIQUE
Kaouther Ben Hania est reconnue pour son cinéma hybride, naviguant entre documentaire et fiction pour explorer des réalités complexes avec une grande intégrité éthique
Dans son regard de critique amoureux du septième art, Driss Chouika dresse le portrait d’une cinéaste majeure du monde arabe contemporain. Entre documentaire et fiction, Kaouther Ben Hania construit une œuvre où l’exigence esthétique rejoint une profonde responsabilité morale, faisant du cinéma un espace de vérité, d’émotion et de conscience.

DRISS CHOUIKA
« Je procède ainsi pour fabriquer mes films : d’abord, je rencontre une histoire. Et l’émotion que je ressens à ce moment-là, je veux qu’elle arrive au spectateur telle que je l’ai vécue ».
Kaouther Ben Hania.
Née le 27 août 1977 à Sidi Bouzid, formée à Tunis puis à la Fémis à Paris, son ascension a été marquée par des films primés à Cannes, Venise et nommés aux Oscars, faisant d'elle une figure incontournable du cinéma arabe. Par une voix qui transcende les frontières tunisiennes, Kaouther Ben Hania s'est imposée comme l'une des réalisatrices les plus audacieuses et inventives du cinéma arabe contemporain. Son parcours, de Sidi Bouzid aux plus grands festivals mondiaux, est celui d'une cinéaste pour qui la caméra est à la fois une arme, un témoin et un moyen d'investigation intime du réel. Son œuvre, protéiforme et exigeante, navigue constamment sur la frontière poreuse entre documentaire et fiction, construisant un cinéma politique au sens le plus large du terme : un cinéma qui interroge les structures du pouvoir, les violences faites aux corps -souvent féminins- et les mécanismes sociétaux, tout en réfléchissant sans cesse à sa propre capacité à représenter la réalité.
Kaouther Ben Hania est reconnue pour son cinéma hybride, naviguant entre documentaire et fiction pour explorer des réalités complexes avec une grande intégrité éthique. Ses nombreuses interviews, notamment autour de son film La Voix de Hind Rajab, révèlent une réalisatrice guidée par l'émotion première et un profond sens de la responsabilité. L'évolution artistique de Kaouther Ben Hania est marquée par une exploration précoce et constante de l'hybridation des genres. Son premier terrain d'expérimentation fut le documentaire, qu'elle décrit elle-même comme un « laboratoire libre », un espace où « on crée du sens à partir de choses fragmentées ». Cette définition éclaire ses premiers travaux, comme “Les Imams vont à l'école“, qui observe la formation des imams en France, ou “Zaineb n'aime pas la neige“, chronique intimiste d'une enfance bouleversée.
UN CINÉMA ESTHÉTIQUE ET ÉTHIQUE
La reconnaissance internationale arrive avec “La Belle et la Meute“, sélectionné à Cannes dans la section “Un Certain Regard“. Inspiré d'un fait divers, ce thriller raconte le calvaire d'une étudiante victime de viol qui doit affronter un système policier hostile pour porter plainte. Le film démontre sa maîtrise pour transformer une histoire personnelle en un récit à forte tension universelle, tout en maintenant une critique sociale acérée. Cette consécration s'affirme avec des films comme “L'Homme qui a vendu sa peau“, première nomination tunisienne aux Oscars, et culmine avec “Les Filles d'Olfa“, présenté en compétition officielle à Cannes et récompensé d'un César du meilleur documentaire. Ce dernier film, sur une mère tunisienne dont deux filles ont rejoint l'État islamique, pousse plus loin encore son dispositif d'hybridation en faisant jouer des actrices professionnelles aux côtés des personnages réels. Son œuvre la plus récente, “La Voix de Hind Rajab“, couronnée du Grand Prix du Jury à la Mostra de Venise, représente l'aboutissement de cette quête formelle. Reconstituant les dernières heures d'une fillette palestinienne piégée à Gaza à partir d'enregistrements audio réels, le film confine l'action dans un centre d'appels d'urgence, créant une claustrophobie bouleversante et une réflexion radicale sur ce que peut (ou ne peut pas) le cinéma face à l'horreur.
Ainsi, Kaouther a bien confirmé sa réputation comme une cinéaste hybride dont la démarche est partagée entre une exigence esthétique classique et l’observation d’une éthique profondément humaniste. La signature de Ben Hania réside dans son refus des catégories étanches. Son cinéma est un cinéma du brouillage, où le réel et sa reconstitution, le témoignage brut et la performance, s'alimentent mutuellement pour atteindre une vérité souvent plus forte que le simple enregistrement des faits. Cette démarche trouve sa source dans une conviction profonde : « J’ai appris à faire des scènes comme on le fait dans la fiction, mais avec des fragments de réel ». Dans “La Voix de Hind Rajab“ par exemple, elle ne cherche pas à reproduire la réalité de manière illusionniste, mais à créer un espace où le réel peut être rejoué, ré-écouté, et donc ressenti. Pour le film sur Hind Rajab, elle a fait le choix radical de laisser la voix originale, brute, de la fillette, sans l'enjoliveur avec les possibilités qu’offrent les technologies modernes.
Ce travail sur la forme est toujours au service d'une immersion émotionnelle et intellectuelle. En plaçant la caméra dans le centre d'appels de „La Voix de Hind Rajab“, elle oblige le spectateur à partager le point de vue des secouristes, leur impuissance, leur course contre une bureaucratie mortifère. Le dispositif, apparemment simple, génère une tension de thriller tout en exposant, sans didactisme, les mécanismes d'une occupation militaire. « Au cinéma, on n'a pas de slogans politiques, mais tout est politique », affirme-t-elle. La politique, bien entendu, est dans le choix du sujet, du point de vue, et dans la manière dont l'émotion est canalisée vers une prise de conscience. La célèbre formule de Kaouther Ben Hania, « Le cinéma est pour moi un moyen de se venger, mais une vengeance civilisée », est la clé de voûte thématique de son œuvre. Sa vengeance est celle des sans-voix, des victimes de systèmes oppressifs, et surtout des femmes. Le corps féminin, lieu de tous les conflits, est au cœur de ses préoccupations.
Kaouther Ben Hania n'a pas fini d'explorer les possibilités de son art. Chaque film est un nouveau défi formel, une nouvelle plongée dans les complexités du monde. Dans un monde saturé d'images, elle rappelle avec force que le cinéma, lorsqu'il est habité par une vision et une exigence morales, reste un outil indispensable pour voir, comprendre, et peut-être, un jour, transformer le réel.
FILMOGRAPHIE DE KAOUTHER BEN HANIA (LM)
« La belle et la maute » (2017) ; « L’homme qui a vendu sa peau » (2020) ; « La voix de Hind Rajab » (2025).