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Cinéma, mon amour de Driss Chouika: La Liste de Schindler, entre splendeur et imposture d’un monument controversé
Dès les premières images, Spielberg impose un parti pris esthétique radical. En tournant le film en noir et blanc, il cherche à recréer l’aspect documentaire de l’époque. Cette beauté plastique est sans doute la réussite la plus frappante du film. Par un contraste saisissant, Spielberg introduit une unique touche de couleur : le manteau rouge de la petite fille au milieu du chaos du ghetto de Cracovie. Pourtant, c’est cette même prouesse technique qui est la plus critiquée
Dans une lecture critique de « La Liste de Schindler », Driss Chouika interroge le statut de ce film devenu référence mémorielle mondiale. Tout en reconnaissant sa puissance esthétique et son impact pédagogique, il en souligne les ambiguïtés, entre sublimation visuelle, simplification narrative et tension entre devoir de mémoire et logique du spectacle hollywoodien. L’analyse met en lumière une œuvre à la fois marquante et problématique dans sa manière de représenter la Shoah.

DRISS CHOUIKA
« Le film est plus important que jamais, surtout pour les jeunes... parce que certaines des choses mêmes qui ont conduit à l'Holocauste refont surface ».
Steven Spielberg.
Adapté du roman biographique homonyme de Thomas Keneally, sorti en novembre 1993 aux Etats-Unis et en mars 1994 en France, 06 prix BAFTA en 1993 (dont Meilleur Réalisateur, Meilleur scénario adapté et Meilleure photographie pour Janusz Kaminski), 03 Golden Globes 1994 (dont Meilleur Film Dramatique) et 07 Oscars (dont ceux de Meilleur Film, Meilleur Réalisateur, Meilleur Scénario adapté pour Steven Zaillian et Meilleure photographie pour Janusz Kaminski), “La liste de Schindler“ de Steven Spielberg a rapidement cessé d’être un simple film pour devenir un véritable monument mémoriel. Ce long-métrage en noir et blanc de trois heures quinze qui a récolté plusiers prix prestigieux a gagné aussi la prestigieuse inscription au National Film Registry. Mais que se passe-t-il lorsque l’on gratte l’image d’Épinal d’Oskar Schindler qui a sauvé 1100 vies et que l’on regarde l’œuvre d’un œil critique rationnel ? Peut-on à la fois reconnaître la puissance d’un des plus grands films du vingtième siècle et en pointer les failles idéologiques et morales ? La question est moins polémique qu’elle n’y paraît, car c’est précisément de cette ambivalence que naît la nécessité d’un article critique de ce film. En dépassant son statut d’icône sacrée du cinéma, « La Liste de Schindler » se révèle être une œuvre tout à la fois esthétiquement sublime, historiquement problématique et profondément déchirée entre devoir de mémoire et tentation du grand spectacle hollywoodien. Le réalisateur note bien son importance dans sa filmographie en précisant : « Le film est plus important que jamais, surtout pour les jeunes... parce que certaines des choses mêmes qui ont conduit à l'Holocauste refont surface ».
SPLENDEUR ET IMPOSTURE D’UN MONUMENT CONTROVERSÉ
Il s’agit certainement de l’un des films les plus controversés de Spielberg, dont la critique oscille entre la défense d’une splendeur visuelle inégalable et la critique d’une sorte d’imposture historique. C’est à la fois une image qui éblouit et qui aveugle. Dès les premières images, Spielberg impose un parti pris esthétique radical. En tournant le film en noir et blanc, il cherche à recréer l’aspect documentaire de l’époque. La photographie de Janusz Kaminski ne se contente pas d’illustrer la guerre ; elle la sublime. Cette beauté plastique est sans doute la réussite la plus frappante du film. Par un contraste saisissant, Spielberg introduit une unique touche de couleur : le manteau rouge de la petite fille au milieu du chaos du ghetto de Cracovie. Cette gamine en rouge devient immédiatement un symbole de l’innocence perdue, un parti pris visuel destiné à transpercer l’œil et le cœur du spectateur. Ce subterfuge, typique du maestro du blockbuster, a pour effet d’éveiller la conscience d’Oskar Schindler. On est censé croire, ici, que face à ce choc esthétique, l’industriel allemand prend enfin conscience de l’horreur absolue.
Pourtant, c’est cette même prouesse technique qui est la plus critiquée. Face à cette beauté presque jazzy d’un génocide, Stanley Kubrick, cité par certains critiques, aurait noté avec ironie que le vrai sujet devrait être l’anéantissement de six millions de personnes, non la rédemption d’un seul allemand. D’autres critiques avaient exprimé des cris de colère sur les colonnes de plusieurs journaux et revues, dénonçant la fascination morbide pour le bourreau et son équipée esthétique. Ainsi, la beauté froide de Kaminski, si elle frappe l’esprit, risque aussi d’enfermer le sujet dans une bulle d’art. La caméra fait en quelque sorte oublier l’odeur de la mort pour imposer un regard de galerie d’art.
Puis, au-delà de l’image, le récit de Spielberg repose sur une structure manichéenne parfaitement rodée : d’un côté, Oskar Schindler (Liam Neeson), le nazi repenti qui sacrifie sa fortune ; de l’autre, Amon Goeth (Ralph Fiennes), le capitaine SS psychopathe qui tire sur des détenus depuis son balcon. Cette opposition tranchée sonne hélas comme une commodité hollywoodienne qui efface la complexité historique. En réduisant toute atrocité à la folie meurtrière d’un seul homme, le film rend supportable l’indicible. Il rassure le spectateur sur l’existence d’un héros, d’un salut individuel, dans un océan de ténèbres.
Au fond, le débat sur « La Liste de Schindler » dépasse le cadre du film pour toucher à la légitimité même de l’industrie du divertissement à filmer la « Shoah ». Il s’agit du moment où les victimes se trouvent contraintes par le système à collaborer pour survivre, brouillant ainsi la frontière entre bourreau et martyr. Mais, chose frappante, Spielberg échoue à montrer cette complexité historique et morale de l’événement. Toutefois, malgré les critiques, « La Liste de Schindler » n’est pas qu’un simple produit de manipulation. Il faut saluer l’audace technique et l’émotion qu’il suscite chez des millions de spectateurs ignorants de l’histoire. La scène finale, où les vrais survivants déposent des pierres sur la tombe de Schindler, échappe au cynisme pour toucher au rite. Et, il faut l’avouer, la performance de Ralph Fiennes reste l’une des plus glaçantes jamais enregistrées au cinéma. C’est tout cela qui rend le film fascinant : c’est un cauchemar emballé dans de la cellophane.
Ainsi, « La Liste de Schindler » n'est certainement pas un film innocent. Il manipule, il sidère et il provoque à la fois. Il est peut-être un objet mémoriel nécessaire à la transmission, mais aussi un spectacle où les morts sont trop souvent des figurants. Pourtant, en mettant à nu les contradictions de son propre récit, Spielberg offre une œuvre extrêmement intéressante qui porte un regard saisissant. Ce regard, parfois faillible, parfois déchirant, est désormais le nôtre, en tant que spectateurs.
FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE DE STEVEN SPIELBERG (LM)
« Duel » (1972) ; « Sugarland Express » (1974) ; « Rencontres du troisième type » (1977) ; « 1941 » (1979) ; « E.T., l’extraterrestre » (1982) ; « La couleur pourpre » (1985) ; « L’empire du soleil » (1987) ; « La Liste de Schindler » (1993) ; « Amistad » (1997) ; « Minority Report » (2002) ; « Munich » (2005) ; « Lincoln » (2012) ; « Ready Player One » (2018) ; « The Fabelmans » (2022) ; « Disclosure Day » (2026).