Culture
Cinéma, mon amour de Driss Chouika: L’AGENT SECRET, UNE PUISSANTE DÉNONCIATION DE LA DICTATURE ET DU FASCISME
Le cadre historique de « L’Agent secret » n’est pas un simple décor. La dictature militaire brésilienne est le personnage antagoniste principal, un système diffus qui corrompt toutes les strates de la société.
Dans sa chronique, Driss Chouika salue « L’Agent secret » de Kleber Mendonça Filho comme une œuvre majeure de dénonciation politique et esthétique. À travers le destin d’un homme ordinaire pris dans l’étau de la dictature militaire brésilienne, le film explore la peur, la corruption et la résistance intime, tout en faisant écho aux dérives autoritaires contemporaines. Récompensé à Cannes et aux Golden Globes, ce long métrage s’impose comme un manifeste humaniste où la mémoire devient un acte de résistance et où le cinéma se fait outil de conscience critique.

Driss Chouika
« C'est l'un des meilleurs films de l'année, et l'un des plus singuliers... L'Agent secret vous emmènera dans des endroits où les films vont rarement. C'est un cauchelam fastidieusement élégant sur la corruption et l'indifférence à la souffrance.».
Matt Zoller Seitz (RogerEbert.com).
« L’Agent secret », du Brésilien Kleber Mendonça Filho, doublement primé à Cannes 2025 (Prix de la Mise en Scène et Prix d’Interprétation Masculine pour Wagner Moura, en plus des Prix FIPRESCI et AFCAE) et aux Golden Globes 2026 (Meilleur acteur dans un film dramatique pour Wagner Moura et Meilleur Film en Langue Etrangère), plonge le spectateur dans le Recife de 1977, en pleine dictature militaire (1964-1985). D’entrée, le titre s’avère être une fausse piste : il ne s’agit pas d’un thriller d’espionnage conventionnel, mais du portrait d’un homme ordinaire, Marcelo, pris dans les mailles d’un régime oppressif. À travers le périple de ce héros malgré lui pour retrouver son fils et fuir le pays, Mendonça Filho construit une fable politique kaléidoscopique, à la fois chronique nostalgique, polar paranoïaque et satire absurde. L’enjeu dépasse la simple reconstitution historique : écrit en partie sous la présidence de Jair Bolsonaro, le film résonne fortement avec le présent brésilien et les menaces qui pèsent sur la démocratie.
Mendonça Filho présente son film, et son cinéma en général, ainsi : « Un film sur la beauté du Brésil en 1977 ne serait pas de moi… Le cinéma est un outil incroyablement puissant. Car une histoire bien racontée suscite la curiosité, choque et enchante… Chaque film est une nouvelle archive ». Et, pour donner une idée plus précise de ses choix thématiques et esthétique, il ajoute : « Je suis Fernando dans le film, et mon obsession pour "Les Dents de la mer" était sans limites… Tout cela fait partie de ce que l’on est en tant que cinéphile : non seulement les films que l’on voit, mais aussi les affiches de films qui ont stimulé notre imagination dans notre jeunesse ».
UNE PUISSANTE DÉNONCIATION DE LA DICTATURE
Le cadre historique de « L’Agent secret » n’est pas un simple décor. La dictature militaire brésilienne est le personnage antagoniste principal, un système diffus qui corrompt toutes les strates de la société. Dès la scène d’ouverture, d’une maîtrise remarquable, le ton est donné. Marcelo, au volant de sa Coccinelle jaune, s’arrête dans une station-service isolée. À côté, un cadavre pourrit sous un carton, abattu pour un vol de légumes. Deux policiers arrivent, indifférents au mort, mais soucieux de racketter Marcelo sous couvert d’un contrôle. En quelques plans, Mendonça Filho expose l’essence du régime : une violence banale, une corruption systémique et un mépris total pour la vie humaine.
Ainsi, le film se place naturellement comme une claire et puissante dénonciation de la dictature et du fascisme, tout en évitant le didactisme pour privilégier une approche sensorielle et humaine de l’oppression. La peur est palpable dans le regard de Marcelo, dans les conversations à demi-mots, dans la nécessité de se cacher au sein de réseaux clandestins comme la pension de Dona Sebastiana, cette incroyable vieille dame qui incarne la résistance par la solidarité, offrant un refuge aux âmes en danger. La résistance prend ainsi des formes multiples, tantôt spectaculaires, tantôt minimales, comme faire l’amour, boire des coups, vivre en communauté... Cette dimension est cruciale pour comprendre la vision sociale et politique du film, qui célèbre la persistance de l’humanité et du lien social malgré la terreur.
L’écriture du scénario sous le gouvernement Bolsonaro imprime une urgence contemporaine évidente au récit. Le film fait plusieurs échos directs à cette période récente, notamment à travers un antagoniste libéral, adepte de la coupe budgétaire et des mesures économoques antisociales. Pour de nombreux critiques, « L’Agent secret » transcende la mémoire brésilienne pour parler de la résistance universelle face à la montée des autoritarismes. Il ne s’agit pas d’une leçon d’histoire, mais d’un miroir tendu à un présent où l’on voit avec stupeur s’éloigner la démocratie au profit de comportements franchement dictatoriales. La structure narrative de « L’Agent secret » est l’un de ses aspects les plus commentés et débattus. Mendonça Filho construit un récit à tiroirs, mêlant l’intime et le politique, le thriller et la chronique, le réalisme et le fantastique. Malgré cette grande liberté narrative et cette maîtrise exceptionnelle, saluée par beaucoup comme la marque d’un grand metteur en scène, elle a été perçue par certains comme une source de frustration.
En fin de compte, ce film d’un humanisme constant et puissant, qui ne laisse pas indifférent, demeure une sorte de fable aux résonances brûlantes. Un film sur la mémoire comme acte de résistance à la fois politique et esthétique.
FILMOGRAPHIE DE KLEBER MENDONÇA FILHO (LM)
« Les Bruits de Recife » (2012) ; « Aquarius » (2016) ; « Bacurau » (2019) ; « Portraits fantômes » (2023) ; « L'Agent secret » (2025).