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Cinéma, mon amour de Driss Chouika: LES ECHOS DU PASSÉ, UNE FRESQUE BOULEVERSANTE MÊLANT SENSUALITÉ ET TRAGÉDIE
À travers ce kaléidoscope temporel, c’est une histoire de la violence, souvent patriarcale et étatique, qui se dessine. Chaque époque apporte son lot de traumatismes spécifiques. Alma est hantée par la photographie post-mortem de sa sœur aînée, dont elle porte le nom, et se met en scène dans la même position que la morte, interrogeant précocement sa propre mortalité
Dans Cinéma, mon amour, Driss Chouika signe une lecture sensible de « Les Échos du passé », premier long métrage de la réalisatrice allemande Mascha Schilinski. Fresque kaléidoscopique traversant un siècle d’histoire allemande, le film mêle sensualité trouble et tragédie intime pour interroger, à hauteur de corps et de mémoire, la violence faite aux femmes et la transmission silencieuse des traumatismes. Une œuvre exigeante, hypnotique, qui confirme l’émergence d’une voix singulière du cinéma européen contemporain.
« Le premier long métrage de Mascha Schilinski aborde avec autant de noirceur que de mystère la violence de la condition féminine au fil du XXe siècle. D’une maîtrise formelle impressionnante ».
Marilou Duponchel (Les Inrockuptibles).

Driss Chouika
Sorti en août 2025 en Allemagne et en janvier 2026 en France, présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2025 où il a remporté le prix du jury (ex-æquo avec Sirāt d’Óliver Laxe), le premier long-métrage de la réalisatrice allemande Mascha Schilinski, qui a eu un retentissant succès critique, n’attire pas seulement par son esthétique envoûtante captive pas uniquement, mais attire également par la plongée vertigineuse, à la fois sensorielle et historique, qu’il ouvre dans les méandres de la mémoire allemande, vue à travers le prisme de la condition féminine. En tissant les destins de quatre jeunes filles sur un siècle, dans le décor immuable d’une ferme isolée de l’Altmark, Schilinski signe une œuvre ambitieuse, hypnotique et exigeante, qui a créé un large débat dans les divers milieux de la critique internationale.
Le postulat narratif de cette fresque est aussi simple que générateur de complexité : quatre époques, quatre jeunes filles, un même lieu. Alma vit dans l’Empire allemand d’avant la Première Guerre mondiale, Erika pendant les heures sombres de la Seconde Guerre mondiale, Angelika dans la RDA des années 1980, et Lenka dans l’Allemagne contemporaine des années 2020. Pourtant, Schilinski rejette toute linéarité classique. Elle élabore tout un système de rimes visuelles et sonores qui correspond aux états d’âme des héroïnes, passant d’une époque à l’autre par associations d’idées ou de motifs récurrents. Le film avance sans donner tout de suite son mode d’emploi, en jouant sur une mosaïque de plans qui reviennent sous la forme d’échos lointains.
À travers ce kaléidoscope temporel, c’est une histoire de la violence, souvent patriarcale et étatique, qui se dessine. Chaque époque apporte son lot de traumatismes spécifiques. Alma est hantée par la photographie post-mortem de sa sœur aînée, dont elle porte le nom, et se met en scène dans la même position que la morte, interrogeant précocement sa propre mortalité. Erika, dans les années 1940, développe une fascination érotique et malsaine pour son oncle Fritz, un invalide de guerre. Angelika, dans la RDA, est la proie des avances incestueuses de son oncle Uwe. Lenka, enfin, est hantée par des rêves intenses dans une ferme délabrée, comme si le poids des générations précédentes s’abattait sur ses épaules.
UNE FRESQUE MÊLANT SENSUALITÉ ET TRAGÉDIE
« Les échos du passé » est ainsi une fresque bouleversante mêlant sensualité et tragédie dans une narration kaléidoscopique. C’est ainsi une réflexion puissante sur l'enfance, la féminité, le corps, l'histoire et la mémoire. Il évoque la violence de la condition féminine au fil du XXe siècle, avec une noirceur évidente. Les grands événements historiques (les guerres, la stérilisation forcée sous le nazisme, la fuite devant l’Armée rouge) ne sont jamais montrés frontalement, mais filtrés par le vécu intime et corporel de ces jeunes filles. La douleur, fortement présente, est le motif central du film : douleur d’un membre amputé, mais aussi douleur psychique transmise de mère en fille. Le corps devient le réceptacle et le témoin silencieux de l’Histoire, faisant du film un drame bouleversant et hanté, racontant les parcours croisés de ces jeunes femmes meurtries.
La mise en scène de Schilinski est au service de cette exploration de la mémoire et de la douleur. La photographie utilise des tonalités ocre et désaturées, avec des jeux d'ombre et de lumière et des éclairages chaleureux à la bougie pour créer un univers visuel d’une poésie bien singulière. Cette beauté formelle, bien maîtrisée, contraste volontairement avec la dureté des sujets abordés. Le montage bien soigné contribue aussi à faire ressortir le saisissant travail sur la temporalité en créant d’incessants échos et ruptures. Cependant, cet onirisme contrôlé bascule parfois dans un registre plus frontalement macabre, hérité d’une certaine tradition du cinéma allemand. Le ton est bien macabre, ouvrant et concluant sur des visions de photographie post-mortem. Schilinski est comparée par certains critiques à Michael Haneke, notamment pour la cruauté de ses images.
« Les Échos du passé » demeure en tout cas une œuvre qui refuse les concessions. Elle impose son rythme lent, sa structure éclatée et sa vision sombre de l’héritage historique. En cela, le film est bien plus qu’un simple récit sur plusieurs générations ; c’est un film sur la mémoire elle-même, sur sa transmission poreuse et traumatique, sur la façon dont les lieux gardent l’empreinte des drames silencieux. Et s’il a pu agacer certains critiques par ses longueurs et son austérité parfois affectée, le film laisse une empreinte indélébile. Il confirme l’émergence d’une voix singulière et courageuse dans le cinéma allemand, une voix qui, à l’image des héroïnes qu’elle met en scène, ose regarder en face les fantômes du passé sans chercher à les exorciser facilement.
FILMOGRAPHIE DE MASCHA SCHILINSKI (LM)
« Les échos du passé » (2025).