cinéma, mon amour de driss chouika: Orgueil et Préjugés, un réalisme poétique et une alchimie visuelle romantique

cinéma, mon amour de driss chouika: Orgueil et Préjugés, un réalisme poétique et une alchimie visuelle romantique

Porté par les jeunes comédiens Keira Knightley et Matthew Macfadyen, le film suit une démarche qui oscille entre une fidélité de façade et une liberté de fond, transformant un roman d’analyse sociale en une épopée intime et tourmentée

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« Je pensais aux films d’époque où tout était toujours bien rangé, où les gens parlaient, s’écoutaient, puis répondaient. Moi, je voulais transmettre un peu de ce désordre, de cette vitalité, de cette jeunesse et de ce volume sonore dans la maison. J’étais un grand fan du réalisme des années 1970, de l’utilisation des micros HF et de la manière dont on pouvait avoir des dialogues qui se chevauchent. Du coup, ils parlaient sans cesse les uns par-dessus les autres. C’était l’atmosphère que je cherchais » Joe Wright

Driss Chouika

Sorti en septembre 2005, ayant récolté plusieurs prix et ayant été nominé à d’autres dans des festivals prestigieux, dont celui de Meilleur premier film, Meilleurs Costumes et Meilleure Actrice pour Keira Knightley, “Orgueil et préjugés“ du réalisateur britannique Joe Wright est adapté de l’un des plus grands romans de la littérature moderne, celui de Jane Austen, chef-d’œuvre d’ironie et de critique sociale, portant une certaine idée du patrimoine britannique, souvent adapté avec une raideur compassée. C’est précisément contre cette raideur que le réalisateur Joe Wright est venu se heurter en 2005, livrant une adaptation qui, loin de trahir l’esprit d’Austen, en a réinventé la chair. Avec sa photographie sensuelle, sa mise en scène organique et sa direction d’acteurs vibrante, Joe Wright propose moins une simple transposition qu’une véritable réinterprétation romantique.

Porté par les jeunes comédiens Keira Knightley et Matthew Macfadyen, le film suit une démarche qui oscille entre une fidélité de façade et une liberté de fond, transformant un roman d’analyse sociale en une épopée intime et tourmentée. Le réalisateur, par le prisme de l’émotion et du paysage, parvient à faire de ce classique un objet résolument moderne, même si ce choix esthétique implique parfois de sacrifier la froide acuité satirique de son auteur. En effet, Wright a choisi de s’éloigner du traitement classique des films d’époque pour un choix plus moderniste. Il explicite son choix en précisant : « Moi, je voulais transmettre un peu de ce désordre, de cette vitalité, de cette jeunesse et de ce volume sonore dans la maison. J’étais un grand fan du réalisme des années 1970, de l’utilisation des micros HF et de la manière dont on pouvait avoir des dialogues qui se chevauchent. Du coup, ils parlaient sans cesse les uns par-dessus les autres. C’était l’atmosphère que je cherchais ».

RÉALISME POÉTIQUE ET ALCHIMIE VISUELLE ROMANTIQUE

Dès le début du film, le spectateur est saisi par une rupture de ton. Le plan d’ouverture, où Elizabeth (Keira Knightley) marche en lisant, traversant les champs avec une énergie animale, est une déclaration d’intention. Fini les décors de studio aux lignes parfaites et les lumières de plateau aseptisées. Joe Wright a opté pour un style photographique d’un réalisme poétique, renforcé par une alchimie visuelle romantique.

La caméra est nerveuse, souvent à l’épaule, épousant le souffle et la fougue de son héroïne. Le style d’un steadicam fluide, utilisé notamment lors des scènes de bal, crée une immersion inédite. Ce choix formel, bien proche de celui du cinéma de Stanley Kubrick mais revisité avec une énergie plus juvénile, a pour fonction de transcender la simple représentation sociale pour plonger dans la psychologie des personnages.

L’un des apports les plus significatifs de Wright réside dans l’importance qu’il accorde au corps et au geste. Les sentiments éclatent dans les silences et les mouvements. La scène de la première demande en mariage, transposée sous une averse battante, illustre cette philosophie. L’eau ruisselle sur leurs visages, mêlant les larmes à la fureur. La nature ne sert plus de simple décor ; elle est le reflet direct des passions déchaînées que la bienséance tente d’étouffer. De même, le célèbre plan où Darcy (Matthew Macfadyen) traverse la brume à l’aube pour rejoindre Elizabeth est devenu une icône. Wright en fait une image d’une pureté cinématographique envoûtante qui magnifie la dimension passionnelle du moment. Keira Knightley, avec sa silhouette longiligne et sa mâchoire volontaire, incarne une femme résolument moderne. Joe Wright fait de son héroïne une figure de l’anachronisme assumé. Knightley joue sur l’impulsivité. Elle rit fort, court dans les couloirs, se gratte le bras de manière un peu vulgaire. Cette incarnation a le mérite de rendre le personnage immédiatement accessible au public du XXIe siècle : une jeune femme en lutte contre l’assignation à résidence sociale que représente son genre.

L’une des grandes réussites de Joe Wright est de redonner une matérialité sensorielle à l’univers d’Austen. Cette attention au détail physique, amplifiée par une partition musicale enivrante, participe d’un projet esthétique saisissant. Le réalisateur semble chercher à montrer que l’élégance du monde qu’il filme est aussi celle qu’il adore vivre. Sauf que cette esthétisation, si elle sert l’immersion, tend parfois à neutraliser la dimension sociopolitique pourtant essentielle de l’œuvre. Le film tend à transformer un récit sur la précarité des femmes et les mécanismes de la reproduction sociale en une magnifique histoire d’amour où la beauté du monde finit par justifier ses inégalités.

Mais, en tout cas, ce film demeure une référence incontournable car il a su réconcilier le grand public avec un roman classique en le projetant dans l’âge de la passion individuelle moderne.

FILMOGRAPHIE DE JOE WRIGHT (LM)

« Orgueil et Préjugés » (2005) ; « Reviens-moi » (2007) ; « Le soliste » (2009) ; « Hanna » (2011) ; « Anna Karénne » (2012) ; « Pan » (2015) ; « Les heures sombres » (2017) ; « La femme à la fenetre » (2021) ; « Cyrano » (2021).

DRISS CHOUIKA