Cinéma, mon amour de Driss Chouika : PALESTINE 36 » ENTRE DEVOIR DE MÉMOIRE ET MANIFESTE POLITIQUE

Cinéma, mon amour de Driss Chouika : PALESTINE 36 » ENTRE DEVOIR DE MÉMOIRE ET MANIFESTE POLITIQUE

Annemarie Jacir, habituée aux chroniques familiales intimistes (“Le sel de la mer’’, “Wajib, l’invitation au mariage’’), filme les gestes, les silences et les séparations avec une grâce qui transcende le simple récit historique. Lorsqu’un villageois est abattu pour s’être trop approché d’une clôture, ce n’est pas seulement un acte de violence coloniale, c’est l’effondrement d’un monde.

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Dans sa chronique « Cinéma, mon amour », Driss Chouika revient sur « Palestine 36 » d’Annemarie Jacir, une fresque historique ambitieuse consacrée à la Grande Révolte arabe contre le Mandat britannique. Entre mémoire historique et engagement politique, le film ravive un moment fondateur de l’histoire palestinienne, tout en interrogeant la manière dont le cinéma peut porter une parole de résistance face aux récits dominants.

Driss Chouika

« Le cinéma ne va pas nous sauver. Il s'agit de notre refus de disparaître, et ce film pour nous était notre refus. 1936 a été un moment tellement critique et il n'y a vraiment rien eu sur le sujet. Cela prépare le terrain pour tout. C'est l'histoire de l'origine. On ne peut pas comprendre la Nakba, l'Intifada ou ce qui se passe aujourd'hui sans comprendre comment le décor a été planté durant ces années-là ».

Annemarie Jacir.

« 1936 a été un moment tellement critique et il n'y a vraiment rien eu sur le sujet. Cela prépare le terrain pour tout. C'est l'histoire de l'origine. On ne peut pas comprendre la Nakba, l'Intifada ou ce qui se passe aujourd'hui sans comprendre comment le décor a été planté durant ces années-là », ajoutant pour compléter son idée : « Je voulais vraiment mettre les Britanniques face à leurs responsabilités ». (Annemarie Jacir)

Alors que les projecteurs d’Hollywood se tournent vers la cérémonie des Oscars 2026, une ombre portée par l’histoire plane sur le tapis rouge. Sélectionné pour représenter la Palestine dans la catégorie du meilleur film international - (attribué finalement au norvégien "Valeur Sentimentale" NDLR). Sorti en janvier en salle, une coproduction entre la Palestine, le Royaume-Uni, la France, le Danemark, Qatar, la Jordanie, l’Arabie Saoudite et la Norvège, “Palestine 36“ de la réalisatrice Annemarie Jacir est arrivé précédé d'une aura de triomphe et d'une charge politique explosive, attisée par les conditions bien troubles créées par la guerre américano-israélienne contre l’Iran. Grand Prix à la 38ème édition du Festival International du Film de Tokyo et bien reçu par la critique depuis sa présentation en sélection officielle au Festival de Toronto. Ainsi, le film promet de ramener sur le devant de la scène un chapitre fondateur du conflit israéo-arabe : la Grande Révolte arabe de 1936-1939 contre le Mandat britannique et la massive immigration sioniste.

Certes, derrière les standings ovations et les lauriers festivaliers, l’exercice de la mémoire est un champ de bataille constant. En revenant sur cette période charnière, Jacir signe-t-elle une œuvre de réconciliation avec une histoire complexe, où livre-t-elle un manifeste politique poignant, sur une toile peinte avec les couleurs du présent ? Annemarie explique sa démarche comme suit : « Le cinéma ne va pas nous sauver. Il s'agit de notre refus de disparaître, et ce film pour nous était notre refus. 1936 a été un moment tellement critique et il n'y a vraiment rien eu sur le sujet. Cela prépare le terrain pour tout. C'est l'histoire de l'origine. On ne peut pas comprendre la Nakba, l'Intifada ou ce qui se passe aujourd'hui sans comprendre comment le décor a été planté durant ces années-là », ajoutant pour compléter son idée : « Je voulais vraiment mettre les Britanniques face à leurs responsabilités ».

 ENTRE DEVOIR DE MÉMOIRE ET MANIFESTE POLITIQUE

“Palestine 36“ fait le choix courageux, et risqué, de la fresque historique. Dans la lignée des grands drames reconstituant les faits d’un drame historique en costumes, le film suit les trajectoires croisées d’une poignée de personnages dont les destins se nouent et se dénouent dans la Palestine sous mandat britannique. Au cœur du récit, on trouve Youssef, un jeune homme tiraillé entre la quiétude illusoire de son village et l’effervescence politique de Jérusalem où il travaille pour un intellectuel fortuné. Autour de lui gravitent des figures aussi diverses que des paysans poussés à la rébellion, des journalistes idéalistes et des notaires déchirés entre collaboration et nationalisme naissant. Le choix du traitement thématique oscille entre le devoir de mémoire et le manifeste politique qui dénonce la connivence des britanniques avec le mouvement sioniste.

En tout cas, le film excelle là où on l’attend peut-être le moins : dans la texture du quotidien palestinien. Jacir, habituée aux chroniques familiales intimistes (“Le sel de la mer“, “Wajib, l’invitation au mariage“), filme les gestes, les silences et les séparations avec une grâce qui transcende le simple récit historique. Lorsqu’un villageois est abattu pour s’être trop approché d’une clôture, ce n’est pas seulement un acte de violence coloniale, c’est l’effondrement d’un monde. La réalisatrice exploite bien les règles classiques du drame historique pour dénoncer les choix politiques manifestement pro-sionistes des anglais. Peut-être que cette ambition épique se heurte à un écueil majeur : la simplification historique. Pour donner de l'ampleur à son récit, la réalisatrice semble parfois écraser les nuances d'une période ou le monde arabe vivait une complexité sociopolitique rare. Mais au-delà des critiques les plus acerbes, mentionnant notamment le maintien à distance de la figure du colon juif et réduisant les britanniques à des archétypes, ainsi que la réduction de l'histoire à une opposition binaire entre rebelles vertueux et oppresseurs sadiques, le film ne demeure pas moins l’une des rares oeuvres cinématographiques arabes défendant la cause palestinienne et représentant un véritable acte de résistance. Et c’est là que réside sa force.

DEVOIR DE RÉSISTANCE ET DROIT À L'IMAGINAIRE

Outre le devoir largement accompli du devoir de mémoire, Jacir a réussi à accomplir à travers son traitement thématique un devoir de résistance d’une grande noblesse. Ce devoir de résistance a été enrichi par une imagination bien fertile au niveau esthétique qui a contribué à accentuer la légitimité historique du récit. La réalisatrice semble lancer un clin d'œil appuyé au spectateur d'aujourd'hui, l’invitant à lire le film comme une contre-propagande actuelle nécessaire face à des décennies d’une fausse historiographie dominante. De la sorte, il est bien difficile de condamner “Palestine 36“ pour ses partis pris esthétiques, sauf peut-être si l'on cherche à vouloir en faire un documentaire. Mais le film est une fiction, une œuvre de création. La question n'est donc pas tant de savoir si elle omet certains faits, mais ce qu'elle a choisi de raconter, pourquoi et comment.

Ainsi, “Palestine 36“ est un film positif, essentiel, non pas parce qu'il serait plus objectif, mais parce qu'il est urgent et nécessaire. Il porte à l'écran une mémoire longtemps confinée aux livres d'histoire spécialisés et la rend accessible, viscérale. Il incarne le regard d'un peuple sur son propre passé, un regard qui refuse la posture du vaincu et cherche dans les cendres de 1936 les braises d’une dignité bafouée.

FILMOGRAPHIE DE ANNEMARIE JACIR (LM)

« Le Sel de la mer » (2018) ; « Quand je t'ai vu » (2012) ; « Wajib, l'invitation au mariage » (2017) ; « Palestine 36 » (2025).