Cinéma, mon amour de Driss Chouika : PAOLO SORRENTINO, UNE MÉLANCOLIE BAROQUE DANS UNE SPLENDEUR VISUELLE

Cinéma, mon amour de Driss Chouika : PAOLO SORRENTINO, UNE MÉLANCOLIE BAROQUE DANS UNE SPLENDEUR VISUELLE

Paolo Sorrentino est l'un des cinéastes italiens contemporains les plus reconnus et les plus authentiques. Son parcours, marqué par une ascension internationale rapide et couronné par des prix prestigieux, est aussi constamment traversé par des débats critiques sur la profondeur de son œuvre

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Dans ce « Cinéma, mon amour », Driss Chouika propose une lecture sensible et exigeante de l’œuvre de Paolo Sorrentino, cinéaste italien majeur dont la signature visuelle flamboyante dialogue en permanence avec une profonde mélancolie existentielle. Entre héritage fellinien assumé, fascination pour le pouvoir et exploration des solitudes modernes, Sorrentino apparaît comme un créateur paradoxal, à la fois esthète baroque et observateur inquiet de la condition humaine, dont chaque film transforme l’excès formel en langage poétique.

Driss Chouika

« La première condition, pour réaliser un film, est de ne pas connaître l'objet du désir que l'on se propose de raconter. C'est cet état de méconnaissance qui vous pousse à faire un film. Je ne connais pas les femmes, je les imagine ».

Paolo Sorrentino.

S’étant ménagé une place de choix parmi les cinéastes les plus influents du cinéma actuel, ses films ayant récolté des prix dans les festivals les plus prestigieux, notamment Le prix du Jury à Cannes 2008 pour “Il divo“, Oscar 2014 du Meilleur Film en Langue Étrangère pour “La grande bellezza“, Grand Prix du Jury à la Mostra de Venise 2021 pour “La main de Dieu“, le réalisateur italien Paolo Sorrentino semble aborder la création comme une exploration de l’inconnu et un refuge face à la complexité de la réalité. Il reconnaît effectivement que « La première condition, pour réaliser un film, est de ne pas connaître l'objet du désir que l'on se propose de raconter. C'est cet état de méconnaissance qui vous pousse à faire un film. Je ne connais pas les femmes, je les imagine ». Et il explicite plus sa conception en disant « J'essaie surtout de reproduire la réalité, de la réinventer par l'imagination. La seule possibilité, pour moi, de construire un film est de caler mon imaginaire sur la réalité, en jouant sur la fantaisie ». Cela révèle bien que Sorrentino est un cinéaste pour qui le style n'est pas une fin en soi, mais le langage nécessaire pour exprimer une vision mélancolique et fascinée de la condition humaine, où la grandeur côtoie toujours le pathétique.

Ainsi, Paolo Sorrentino est l'un des cinéastes italiens contemporains les plus reconnus et les plus authentiques. Son parcours, marqué par une ascension internationale rapide et couronné par des prix prestigieux, est aussi constamment traversé par des débats critiques sur la profondeur de son œuvre. Considéré tantôt comme un héritier génial de Fellini, tantôt comme un cinéaste à l’esthétique superficielle, Sorrentino incarne un paradoxe fascinant : celui d'un artiste dont l'invention visuelle flamboyante et fascinante séduit le public tout en suscitant des réserves sur le fond.

MÉLANCOLIE BAROQUE ET SPLENDEUR VISUELLE

Le style de Paolo Sorrentino est immédiatement identifiable. Dès ses premiers films, il a imposé une grammaire cinématographique virtuose, caractérisée par des mouvements de caméra chorégraphiés, des cadrages picturaux saisissants et un montage audacieux. Comme le note l'Encyclopædia Universalis, chez lui, « Jamais un plan n'est conforme à l'attente du spectateur ». Cette recherche formelle, souvent qualifiée de baroque, atteint son apogée dans “Il Divo“ et “La Grande Bellezza“. Elle est au service d'une représentation du pouvoir, de la décadence et de la beauté, créant des images d’une particularité sublime qui font sa signature. Cette virtuosité formelle lui vaut d'être constamment comparé à Federico Fellini, point de référence évident et même écrasant. Sorrentino lui-même reconnaît cette influence, qualifiant Fellini de « Phare dans la nuit ». Cette filiation est particulièrement sensible dans “La Grande Bellezza“, souvent lu comme une réponse à “La Dolce Vita“, et dans “La Main de Dieu“ où l'évocation autobiographique de Naples dans les années 1980 fait écho à “Amarcord”. Toutefois, cette comparaison peut être perçue comme négative pour Sorrentino, car elle est susceptible de tendre à occulter la singularité de son regard sur l'Italie contemporaine et ses personnages en crise existentielle.

L’inventivité visuelle et l’audace de cadrage créent un style particulièrement frappant dans le cinéma de Sorrentino. La pyrotechnie visuelle fortement présente fait que les films de Sorrentino soient constamment traversés par un ensemble de thèmes obsédants qui leur confèrent une unité profonde. Ces motifs, souvent liés à sa biographie personnelle, notamment la perte tragique de ses deux parents à l'adolescence, dessinent une vision du monde empreinte de mélancolie et de solitude. Il semble avoir un attrait marqué pour les personnages en crise, saisis à un moment charnière de leur existence. Il s'intéresse, comme il l'a dit, aux « personnages qui sont pris au moment de leur déclin et qui tendent à développer une vision mélancolique ». Ses personnages sont toujours des êtres repliés sur eux-mêmes, confrontés à la vacuité de leur succès ou au poids de leurs choix. Le dernier, Mariano De Santis dans “La Grazia“, président vieillissant confronté à des dilemmes moraux, s'inscrit parfaitement dans cette lignée d'hommes rangés par le doute.

La sphère du pouvoir, politique, financier ou médiatique, constitue un autre terrain d'exploration privilégié chez Sorrentino qui l'aborde cependant rarement sous l'angle du pamphlet frontal. Cette approche, qui mêle fascination et critique, lui vaut parfois le reproche d'un manque de prise de position socio-politique claire. Le sentiment de solitude est souvent présenté comme une condition quasi ontologique de ses personnages, particulièrement de ceux qui détiennent le pouvoir. Interrogé sur ce thème, il avait confié : « Le travail du réalisateur amène à être seul dans les décisions... Cela te fait te sentir "malade de solitude" ». Cette solitude n'est pas forcément vécue comme une souffrance, mais plutôt comme un état avec lequel il faut composer, une source de mélancolie qui semble stimuler l'imagination.

Ainsi, le parcours de Paolo Sorrentino est celui d'un créateur irréductible aux catégories simples. Héritier d'une grande tradition cinématographique italienne tout en étant profondément ancré dans le présent, esthète virtuose mais aussi conteur d'histoires intimes, il incarne les contradictions d'un cinéma européen en quête de renouvellement.

FILMOGRAPHIE DE PAOLO SORRENTINO (LM)

« L'Homme en plus » (2001) ; « Les conséquences de l'amour » (2004) ; « L'ami de la famille » (2006) ; « Il divo » (2008) ; « This Must Be the Place » (2011) ; « La grande bellezza » (2013) ; « Youth » (2015) ; « Silvio et les autres » (2018) ; « la main de Dieu » (2021) ; « Parthenope » (2024) ; « La grazia » (2025).

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