Cinéma, mon amour de Driss Chouika : PRETTY WOMAN, LA FABRICATION DE LA FEMME IDEALE

Cinéma, mon amour de Driss Chouika : PRETTY WOMAN, LA FABRICATION DE LA FEMME IDEALE

Pretty Woman s'inscrit explicitement dans la lignée du mythe de Pygmalion. Edward façonne Vivian à son image et aux standards de son monde

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Sous l’apparente légèreté d’une comédie romantique devenue culte, Pretty Woman révèle une mécanique idéologique autrement plus profonde. Dans cette lecture critique, Driss Chouika démonte les ressorts symboliques, sociaux et genrés du film de Garry Marshall, montrant comment le conte moderne qu’il propose façonne une vision idéalisée, normative et profondément conservatrice de la femme, de l’amour et de l’ascension sociale. Derrière le rêve hollywoodien, se dessine ainsi une fabrique sophistiquée de la « femme idéale », au croisement du patriarcat, du consumérisme et du mythe américain.

Driss Chouika

« La fable d'amour la plus douce et la plus sincère depuis "The Princess Bride". Un film si innocent, qui rayonne de romance ».

Roger Ebert.

Ayant assuré à Julia Roberts plusieurs prix prestigieux et une grande renommée internationale, plus de trois décennies après sa sortie, « Pretty Woman » de Garry Marshall demeure un phénomène culturel incontournable. Le film, qui raconte l'histoire de Vivian, une prostituée de Hollywood Boulevard récupérée par Edward, un magnat des affaires en crise, pour finalement tomber amoureux et vivre heureux, a été un succès commercial retentissant, engrangeant près de 200 millions de dollars et se classant parmi les 50 films les plus rentables de tous les temps. Pourtant, ce triomphe populaire contraste vivement avec le rejet quasi unanime de la critique intellectuelle et féministe. Cette divergence révèle que ce film est bien plus qu'une comédie romantique. Il est aussi une sorte de fantaisie idéologique puissante. En examinant sa structure de conte de fées, ses postulats genrés, sa glorification du consumérisme et son traitement des dynamiques de classe, on constate que le film fonctionne comme un outil de réaffirmation des valeurs patriarcales et bourgeoises, habillé des atours séduisants du rêve américain.

Le film s'approprie l'imaginaire du conte. Vivian elle-même raconte son fantasme d'enfant : une princesse prisonnière d'une tour, sauvée par un chevalier. La fin du film réalise littéralement ce fantasme, en substituant la limousine blanche au cheval et le gratte-ciel de l'hôtel à la tour. Cette structure narrative archétypale permet d'évacuer toute velléité de réalisme social. La prostitution n'est pas analysée comme une condition économique ou une exploitation, mais comme un accident de parcours, un costume que l'on peut quitter. Le salut de Vivian ne passe pas par une émancipation personnelle ou collective, mais par son intégration réussie dans l'ordre social dominant via l'amour d'un prince moderne.

LA FABRICATION DE LA FEMME IDEALE

« Pretty Woman » s'inscrit explicitement dans la lignée du mythe de Pygmalion. Edward façonne Vivian à son image et aux standards de son monde. Il a été souvent accusé de proposer un féminisme coopté. Le film semble en effet célébrer une héroïne franche et sensuelle. Cependant, cette autonomie de façade finit par s'effriter et l'agentivité de la femme (Vivian) est canalisée et contrôlée par l’homme (Edward). C'est lui qui finance sa transformation, lui qui définit les règles de leur contrat, lui enfin qui l'initie aux codes de la haute société. L’inversion supposée des rôles est encadrée par une logique patriarcale immuable : Vivian sauve moralement Edward en lui réapprenant à ressentir, mais son salut à elle -physique, économique et social- dépend entièrement de son union avec lui. Ainsi, la construction narrative du film finit par suggérer une opération de fabrication de la femme idéale.

Le film perpétue ainsi l'objectification traditionnelle du corps féminin. Les plans d'établissement du domicile de Vivian, par exemple, cadrent souvent des fragments de son corps, la déshumanisant et la présentant comme un objet de désir. La transformation opérée par les robes de luxe et les manières enseignées ne sert pas l'épanouissement de Vivian, mais sa mise en conformité avec les standards d'une classe dominante masculine. Le film suggère frontalement l'image d'une femme que l'homme doit éclairer et instruire. De la sorte, la morale finale est sans ambiguïté : la sécurité et le bonheur d'une femme passent par l'institution du mariage avec un protecteur puissant. Le film mobilise donc des archétypes classiques de la princesse et le chevalier pour légitimer des structures de pouvoir contemporaines, présentant la dépendance économique et sociale comme l'horizon indépassable du désir féminin.

FÉTICHISME ET ASCENSION SOCIALE

Sur le plan socio-économique, « Pretty Woman » est une apologie du consumérisme comme vecteur de rédemption et d'identité. Le film affiche clairement la fascination pour le fétichisme de la femme-marchandise. La prostitution, relation économique par excellence, est esthétisée et romancée. Plus significatif encore, l'ascension sociale de Vivian se mesure et s'accomplit presque exclusivement par l'acte d'achat. Cette logique s'étend à la relation elle-même, initialement définie comme un contrat commercial. Le film ne nie pas cette base marchande. Il la sublime même en la faisant évoluer vers un véritable amour. Le récit sert ainsi à éluder les rapports de classe. La rigidité de la hiérarchie sociale est constamment mise en scène, notamment par le contraste entre les costumes d'Edward, toujours formels, et la tenue initiale de Vivian, short et débardeur, ou par son malaise visible lors du dîner à l'opéra.

En définitive, Pretty Woman n'est pas un simple divertissement inoffensif. C'est un dispositif idéologique efficace qui, sous la forme d'un conte romantique, promeut une vision profondément conservatrice des rapports sociaux. Le succès phénoménal du film tient précisément à sa capacité à offrir une vision réconfortante, une histoire où l'amour, présenté comme une force apolitique et miraculeuse, est susceptible de venir à bout de toutes les barrières sociales et morales.

FILMOGRAPHIE DE GARRY MARSHALL (LM)

« Le Kid de la plage » (1984) ; « Un couple à la mer » (1987) ; « Pretty Woman » (1990) ; « Exit to Eden » (1994) ; « Escroc malgré lui » (1996) ; « L’autre soeur » (1999) ; « Just Married » (1999) ; « Un mariage de princesse » (2004) ; « Mère-fille, mode d'emploi » (2007) ; « Valentine's Day » (2010) ; « Happy New Year » (2011) ; « Joyeuse fête des mères » (2016).

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