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Cinéma, mon amour de Driss Chouika: « Quatre mois, trois semaines, deux jours, un réalisme d’une authenticité ascétique
Lorsqu’en mai 2007, Cristian Mungiu reçoit la Palme d’or à Cannes pour "Quatre mois, trois semaines, deux jours", le jury présidé par Stephen Frears salue une œuvre d’une radicalité formelle rare. Ce n’est pas seulement un film sur l’avortement clandestin dans la Roumanie de Ceaușescu, c’est une plongée vertigineuse dans la banalité du mal totalitaire
Dans une nouvelle chronique de « Cinéma, mon amour », Driss Chouika revient sur « Quatre mois, trois semaines, deux jours » du réalisateur roumain Cristian Mungiu, Palme d’Or au Festival de Cannes 2007. À travers ce film consacré à l’avortement clandestin sous la dictature de Nicolae Ceaușescu, l’auteur met en lumière un cinéma du dépouillement et de la tension, où le réalisme formel devient un moyen d’explorer les mécanismes de l’oppression politique et de la survie humaine.

Driss Chouika
« Ce n’est pas un film sur l’avortement, c’est un film sur l’amitié, la loyauté, et ce que l’on sacrifie pour ceux que l’on aime ».
Cristian Mungiu.
Sorti en aout 2007 en France puis en septembre 2007 en Belgique, Palme d’Or et Prix de le FIPRESCI au Festival de Cannes 2007, Grand prix au Festival International de Stockholm 2007, European Award 2007 du Meilleur Film et du Meilleur Réalisateur et plusieurs autres prix dans des festivals prestigieux, “Quatre mois, trois semaines, deux jours“ de Cristian Mangiu, dont le dernier film “Fjord“ vient de décrocher une deuxième Palme d’Or au 79ème Festival de Cannes, est un drame bien âpre qui raconte, sur un peu plus d'une journée, la tentative désespérée de deux étudiantes de se procurer un avortement illégal. Dans les années 1980, sous la dictature de Nicolae Ceaușescu, la Roumanie était un pays où les loyautés se négociaient, où l'on vivait dans la pénurie et la méfiance — et où l'avortement était un crime. Le film va bien au-delà de son sujet apparent pour interroger les mécanismes profonds de l'oppression. Avec un dépouillement formel radical et une intensité clinique, Mungiu démontre comment le régime roumain de l’époque, en investissant le corps des femmes, a réussi à corrompre l'intimité et à transformer les relations humaines en transactions au sein d'une vaste économie de la survie.
Lorsqu’en mai 2007, Cristian Mungiu reçoit la Palme d’or à Cannes pour "Quatre mois, trois semaines, deux jours", le jury présidé par Stephen Frears salue une œuvre d’une radicalité formelle rare. Ce n’est pas seulement un film sur l’avortement clandestin dans la Roumanie de Ceaușescu, c’est une plongée vertigineuse dans la banalité du mal totalitaire. Dix-neuf ans plus tard, le réalisateur roumain a conquis une deuxième Palme, confirmant ainsi son statut comme l’un des maîtres incontestés du cinéma engagé. Pourtant, c’est vers ce premier joyau qu’il faut revenir pour comprendre ce qui fait l’essence de son art : une capacité unique à transformer une chambre d’hôtel sordide en théâtre de toutes les peurs humaines, sans jamais hausser le ton ni appuyer sur le pathos.
UN RÉALISME D’UNE AUTHENTICITÉ ASCÉTIQUE
Dès les premières images, le choix esthétique de Mungiu frappe par son austérité. Pas de musique, pas de hors-champ complaisant, pas de travellings lyriques. La caméra, portée à l’épaule, colle aux gestes des deux jeunes femmes, Otilia (Anamaria Marinca) et Gabita (Laura Vasiliu). Le célèbre plan-séquence initial, où les deux colocataires s’affairent dans leur chambre d’étudiant pour préparer un dîner d’anniversaire, installe immédiatement l’ordinaire comme seul horizon. Mais cet ordinaire va se fissurer : derrière les petits mensonges de Gabita (qui n’a pas réservé la chambre d’hôtel, qui est enceinte de quatre mois et demi), c’est tout un système d’oppression silencieuse qui se révèle. Mais le traitement filmique est d’un réalisme d’une authenticité ascétique où Mungiu filme en plans longs, souvent fixes, laissant le temps s’étirer jusqu’à l’étouffement. Le spectateur est contraint d’endurer, comme Otilia, la conversation vide et les convenances bourgeoises alors que son amie est en train de risquer sa vie.
Esthétiquement, le film se caractérise par un dépouillement assumé. Pas de partition musicale, peu de mouvements de caméra spectaculaires, une préférence affirmée pour les longs plans-séquences. Le réalisateur explique sa démarche en ces termes : « Je cherchais des mécanismes très purs pour soutenir la tension du film sans utiliser de montage rapide ni de musique. » Il précise ailleurs sa volonté de « s'abstenir d'être spectaculaire pour être crédible ». Cette austérité n'est pas gratuite : elle place le spectateur dans une position d'observateur impuissant, contraint d'assimiler en temps réel l'angoisse et la dégradation des personnages.
Et puis, l’un des choix les plus audacieux de Mungiu est de ne jamais filmer l’acte chirurgical lui-même. On voit l’aiguille du spéculum, on entend les instructions techniques du médecin, puis la caméra fixe Otilia qui attend dans une pièce voisine, fumant une cigarette. Le spectateur entend des bruits étouffés, puis plus rien. Quand Otilia revient, le fœtus est enveloppé dans une serviette, et la scène suivante montre l’enterrement de fortune dans un conduit d’aération. Cette ellipse n’est pas une pudeur : elle est présentée comme une déclaration politique. Ce qui est monstrueux, ce n’est pas l’avortement, c’est l’obligation d’avorter dans des conditions clandestines bien dangereuses.
Ainsi, une vingtaine d’années après, « Quatre mois, trois semaines, deux jours » reste une œuvre cinématographique unique, dont la puissance n'a pas faibli. Par son minimalisme et son ancrage sensoriel, Cristian Mungiu a su transformer un fait divers en archéologie d'un système totalitaire, avec une authenticité rare.
FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE DE CRISTIAN MUNGIU (LM)
« Occident » (2002) ; « 4 mois, 3 semaines, 2 jours » (2007) ; « Au-delà des collines » (2012) ; « Baccalauréat » (2016) ; « R.M.N. » (2022 » ; « Fjord » (2026).