Culture
Cinéma, mon amour de Driss Chouika: RAOUIA, VOCATION, TALENT ET FORCE DE L'INTERPRÉTATION
Raouia, (ici avec le cinéaste et producteur hongrois Bélem Tarr), la comédienne à la présence imposante a bâti une carrière remarquable qui épouse l'évolution même du cinéma marocain lui-même, depuis ses balbutiements jusqu'à sa reconnaissance internationale
Icône discrète et magnétique du cinéma marocain, Fatima Hernadi, connue sous le nom de Raouia, est de ces comédiennes dont chaque regard, chaque geste, semble contenir toute une vie. À l’occasion de la 22e édition du Festival International du Film de Marrakech, où elle sera honorée aux côtés de Jodie Foster, l’hommage qui lui est rendu résonne comme une reconnaissance d’une carrière façonnée par la passion, la patience et une inébranlable fidélité à l’art dramatique. Du théâtre amateur à l’écran, Raouia incarne, depuis plus de quatre décennies, la conscience et la mémoire du cinéma marocain.

Driss Chouika
« Chaque rencontre avec Marrakech et son public reste un moment précieux pour moi. J’ai tant de souvenirs de films passionnants et d’échanges enrichissants. Un grand merci aux organisateurs. J’ai hâte de revoir mes amis et le public de Marrakech ». Raouia.
Dans le paysage cinématographique marocain, peu de figures possèdent la présence à la fois discrète et intense de Fatima Hernadi, plus connue sous son nom de scène Raouia. Née en 1951 dans l’antique ville d’Azemmour, cette comédienne à la présence imposante a bâti une carrière remarquable qui épouse l'évolution même du cinéma marocain lui-même, depuis ses balbutiements jusqu'à sa reconnaissance internationale, à l’instar des grands comédiens immortalisés par le cinéma comme Habachi, Majd, Bastaoui, Jabrane ou encore Lamcharki. Son parcours singulier, débutant dans le théâtre amateur avant de s'imposer à l'écran, révèle une artiste dont la filmographie reflète les tensions et transformations de la société marocaine contemporaine. Raouia incarne cette génération charnière qui a vu émerger une nouvelle voix pour les femmes marocaines à travers les arts scéniques, naviguant avec une authenticité rare entre les rôles traditionnels et les personnages résolument modernes.
Le parcours artistique de Raouia plonge ses racines dans le terreau fertile du théâtre estudiantin. Après avoir quitté sa ville natale Azemmour pour poursuivre ses études à Casablanca, elle est attirée par le théâtre et rejoint l’une des troupes de la ville. Cette expérience formative s'avère décisive : elle y est reconnue par un Prix au Festival national de théâtre amateur pour sa performance dans l’une des pièces. Cette reconnaissance précoce révèle non seulement un talent naturel, mais aussi un engagement profond pour l'art dramatique à une époque où les carrières artistiques étaient encore peu conventionnelles pour les femmes marocaines. Aujourd’hui, sa vocation et son talent sont reconnus par l’un des plus prestigieux festivals internationaux, le Festival International du Film de Marrakech, dont la 22eme édition va lui rendre hommage, en compagnie notamment de la sublime Jodie Foster.
VOCATION, TALENT ET FORCE DE L'INTERPRÉTATION
Sa transition vers le cinéma s'opère en 1997 avec le film "Trésors de l'Atlas" du réalisateur Mohamed El Abazi. Cette première incursion dans le septième art marque le début d'une relation saisissante avec la caméra, bien qu'il lui faille attendre plusieurs années avant de trouver pleinement sa place dans l'industrie cinématographique. Les années de formation théâtrale et ces premiers rôles au cinéma établissent les fondations sur lesquelles Raouia construira patiemment sa carrière : une approche méthodique du jeu, une présence scénique remarquable, et une capacité à incarner des personnages complexes, avant de connaître enfin la consécration en 2004 avec "Les yeux secs" de Narjiss Nejjar, un véritable tournant dans la carrière de Raouia. Ce rôle, qu'elle elle-même considère comme celui qui l'a véritablement introduite au cinéma marocain, marque un avant et un après dans sa filmographie. À plus de cinquante ans, elle connaît enfin la reconnaissance à l'échelle nationale, prouvant que le talent peut mûrir et s'épanouir indépendamment de l'âge. Ce film avait perms à Raouia de démontrer l'étendue de son registre émotionnel et sa capacité à porter des récits exigeants. Puis, la consécration culmine en 2016 avec son rôle dans “A mile in my shoes” de Said Khallaf. Ce film est venu couronner une carrière déjà riche, consacrant à la fois sa vocation, son talent et la force convaincante de son interprétation.
Oui, Raouia a su construire patiemment un jeu d'intensité et de sobriété que la critique a souvent salué, comme elle a mis en valeur la capacité de Raouia à créer une intensité dramatique par les moyens les plus convaincants. Son regard perçant lui permet de capter l'intérêt du spectateur et de dominer l’écran, même dans des rôles secondaires, par la seule force de son expression, comme par exemple dans le film « Rock in the Casbah » de Laïla Marrakchi, où elle incarne Yacout, la nounou et gouvernante de longue date de la famille, un rôle qui pourrait paraître anecdotique mais qu'elle est parvenue à habiter avec une telle présence qu'elle marque durablement la narration.
Cette approche du jeu, privilégiant la suggestion à la démonstration, l'implication à l'exhibition, caractérise nombre de ses performances. Raouia excelle particulièrement dans l'incarnation de ces personnages de femmes marocaines qui observent, qui résistent silencieusement, qui portent en elles les contradictions d'une société en transition. Son art de la composition fait d'elle une passeuse entre les générations, reliant dans sa filmographie les figures traditionnelles et les héroïnes modernes, sans jamais juger l'une ou l'autre, mais en révélant plutôt la complexité humaine qui les habite toutes.
Parallèlement à sa carrière cinématographique, Raouia a su étendre son influence au petit écran, participant à plusieurs séries télévisées marocaines à succès. Cette expansion médiatique témoigne d'une stratégie de carrière réfléchie : tout en maintenant une présence au cinéma qui consolide sa légitimité artistique, elle investit la télévision qui lui permet de toucher un public populaire et de rester connectée aux évolutions culturelles de la société marocaine.
FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE DE RAOUIA (LM)
« Les trésors de l'Atlas» de Mohamed El Abazi (1997) ; « Yeux secs » de Narjiss Nejjar (2004) ; « Casanegra » de Noureddine Lakhmari (2008) ; « Rock in the Casbah » de Laïla Marrakchi (2013) ; « SAGA, l’histoire des hommes qui ne reviennent jamais » de Othman Naciri (2013) ; « Les portes du ciel » de Mourad El Khaoudi (2018).