Culture
Cinéma, mon amour de Driss Chouika : THE BRUTALIST, UNE EXPLORATION OUVERTE SUR L'IDENTITÉ ET LA MÉMOIRE
The Brutalist de l’acteur et réalisateur Brady Corbet est un film qui a suscité un large et passionné débat entre critiques positives et négatives
Avec The Brutalist, le réalisateur et acteur Brady Corbet signe une œuvre monumentale et exigeante qui interroge l’identité, la mémoire et le mythe américain à travers le destin brisé d’un architecte rescapé de la Shoah. Driss Chouika revient sur cette fresque ambitieuse et controversée qui impose ce film comme l’un des grands objets cinématographiques de l’année 2024, suscitant autant l’admiration que le débat critique.

Driss Chouika
« C’est un film qui se tourne vers l’intérieur de lui-même, enroulant ses thèmes autour de ses personnages comme un grand roman américain ».
Brian Tellerico (RogerEbert.com).
Film ayant reçu 110 prix sur plus de 310 nominations, classé comme l'un des dix Meilleurs Films de l’année 2024 par l’American Film Institute, The Brutalist de l’acteur et réalisateur Brady Corbet est un film qui a suscité un large et passionné débat entre critiques positives et négatives. Le critique Brian Tellerico du site RogerEbert.com le loue fortement en le qualifiant comme « Un film qui se tourne vers l’intérieur de lui-même, enroulant ses thèmes autour de ses personnages comme un grand roman américain ». Quant au critique Michel Eltchaninoff (Philomag), il le défend ainsi « Si ce film est si long, ce n’est pas parce qu’il est le lourd biopic d’un architecte… c’est pour se donner le temps de ressentir, dans sa chair, le passage du rêve (américain) au cauchemar ». Il est en général décrit comme un film puissant et bien rythmé, une sorte d’épopée digne des grands classiques américains.
Le film s’attache à l’histoire mouvementée, sur trois décennies, de l’architecte juif né en Hongrie, László Toth. Rescapé d'un camp de concentration il rejoint, en compagnie de sa femme, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, États-Unis pour construire son propre rêve américai. Le titre du film est d’ailleurs inspiré du courant architectural dont a fait partie László Toth : le Brutalisme, en vogue entre les années 1950 et 1970.
UNE EXPLORATION DE L'IDENTITÉ ET LA MÉMOIRE
The Brutalist de Brady Corbet est une œuvre cinématographique saisissante qui opère une exploration profonde ouverte sur les thèmes de l'identité, de la mémoire et de la reconstruction de soi. Et il est tout à fait logique que ce film ait suscité des débats intenses grâce à son approche narrative complexe et son esthétique rigoureuse. C’est un film qui, dès son annonce, s'est imposé comme une création cinématographique bien particulière. Fresque de plus de trois heures et demie, tournée en VistaVision 70 mm avec entracte, suivant le parcours de cet architecte juif hongrois qui a émigré aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale, il affiche une ambition monumentale.
Dès les premières images, The Brutalist revendique son statut d'épopée. Le plan d'ouverture, un faux plan-séquence dans les entrailles d'un bateau d'immigrants qui débouche sur une statue de la Liberté filmée à l'envers, est un coup de maître. Il condense à lui seul les thèmes du film : l'arrivée en Amérique, la déformation du rêve, le renversement des symboles. Corbet, avec sa co-scénariste Mona Fastvold, embrasse délibérément les codes du grand cinéma hollywoodien d'antan – le format large, la durée fleuve, la structure en chapitres et jusqu’à la musique symphonique de Daniel Blumberg.
Cette ambition est à la fois la plus grande force et la faille potentielle du film. Pour ses défenseurs, c'est un acte de résistance artistique. « L'existence même de The Brutalist semble être un miracle », écrit Brian Tallerico pour RogerEbert.com, saluant un film « original » et « essentiel ». L'utilisation de la pellicule et le soin extrême apporté à chaque plan par le directeur de la photographie Lol Crawley créent une texture et une ampleur visuelle rares. Pour ses détracteurs, par contre, cette démesure verse dans l'auto-célébration un peu creuse. Mais en tout cas, l'une des intelligences les plus subtiles de The Brutalist réside dans son rapport au genre du biopic. Le film adopte la structure classique en trois actes – les débuts difficiles de László Tóth (Adrien Brody) chez son cousin, la commande monumentale de l'industriel Harrison Van Buren, puis la consécration – mais pour mieux la vider de sa substance mythique. László, architecte du Bauhaus rescapé des camps, incarne l'archétype de l'immigrant talentueux qui doit se reconstruire en Amérique. Pourtant, Corbet critique méthodiquement la mécanique habituelle de l'ascension sociale.
Le film brasse une quantité vertigineuse de sujets : le trauma de la Shoah, l'expérience de l'immigration, l'antisémitisme rampant, la relation toxique entre l'art et le capital, le sionisme, l'addiction. Cette profusion est à double tranchant. D'un côté, elle donne au récit une densité romanesque et historique. Le lien entre l'architecture brutaliste – avec son béton brut, ses formes massives et sa vérité des matériaux – et le trauma du protagoniste est particulièrement fécond. De l'autre, cette accumulation peut donner le sentiment d'un catalogue.
Aussi, la distribution est sans conteste l'un des piliers les plus solides de l'édifice. Adrien Brody, dans le rôle de László Tóth, livre une performance d'une retenue et d'une intensité remarquables, probablement la meilleure de sa carrière depuis Le Pianiste. Il incarne avec une justesse bouleversante la dignité meurtrie, l'obsession créatrice et la lente érosion d'un homme. Guy Pearce est tout aussi magistral en Harrison Van Buren, capturant la charmante monstruosité d'un capitaliste qui considère l'artiste comme une propriété. Felicity Jones, bien que parfois desservie par un accent incertain, donne une profondeur touchante à Erzsébet, la femme courageuse et lucide.
Finalement, The Brutalist est indéniablement une œuvre importante. C'est le geste audacieux d'un cinéaste qui refuse les formats et les récits pré-mâchés, qui réclame du temps et de l'attention pour construire une méditation complexe sur l'Amérique, l'art et l'histoire.
FILMOGRAPHIE DE BRADY CORBET (LM)
« L'Enfance d'un chef » (2012) ; « Vox Lux » (2008) ; « The Brutalist » (2024).