Culture
Cinéma, mon amour de Driss Chouika: UN POÈTE, LA DÉFENSE DE L’ART DANS UN MONDE MATÉRIALISTE
Conçu selon le mode d’une tragicomédie désenchantée, le traitement du film prend la défense de l’Art dans un monde totalement matérialiste. De cette angoisse d'artiste est né Óscar Restrepo, le personnage principal de son deuxième long métrage : un poète vieillissant, divorcé, qui végète chez sa mère et rumine l'échec d'une gloire passée
Avec son film Un poète, couronné à Cannes et acclamé dans plusieurs festivals internationaux, Simon Mesa Soto signe une tragicomédie mordante sur la place de l’art dans une société dominée par le matérialisme. Driss Chouika revient sur ce film et sur son personnage d’Óscar Restrepo, poète déchu et idéaliste désarmé, à travers lequel le cinéaste colombien explore avec humour, tendresse et cruauté la fragilité de la création face aux contraintes du réel, offrant une fable moderne où la poésie survit comme un acte de résistance

Driss Chouika
« L’univers des poètes de Medellín m’a toujours semblé intéressant et drôle. J’ai donc pensé que le film serait plus convaincant s’il parlait d’un poète ».
Simon Mesa Soto.
Sortie en août en Colombie et en octobre 2025 en France, Prix du Jury Un Certain regard à Cannes 2025, Bright Horizons Award au Festival international du film de Melbourne 2025, Prix de la Meilleure Interprétation pour Ubeimar Rios au Festival Biarritz 2025, le film “Un poète“ du colombien Simon Mesa Soto est une comédie désenchantée sur la survie de l’Art dans un monde matérialiste. Le réalisateur livre une tragicomédie savoureuse et vacharde sur l'échec, l'idéalisme et les compromis. Portée par un non-professionnel aussi attachant que désopilant, cette fable absurde interroge, avec une vitalité remarquable, la valeur de la création dans une société qui la méprise.
Mesa Soto affirme que « L’univers des poètes de Medellín m’a toujours semblé intéressant et drôle. J’ai donc pensé que le film serait plus convaincant s’il parlait d’un poète… J’ai voulu que l’histoire du film soit universelle, mais j’ai aussi beaucoup pensé au public de mon pays. Si vous ne faites un film que pour les festivals, vous le condamnez... J'ai constamment gardé le public à l'esprit ».
LA DÉFENSE DE L’ART DANS UN MONDE MATÉRIALISTE
Conçu selon le mode d’une tragicomédie désenchantée, le traitement du film prend la défense de l’Art dans un monde totalement matérialiste. De cette angoisse d'artiste est né Óscar Restrepo, le personnage principal de son deuxième long métrage : un poète vieillissant, divorcé, qui végète chez sa mère et rumine l'échec d'une gloire passée, incarnée par un unique ouvrage publié en 1992. Le film, qui est une coproduction entre la Colombie, l'Allemagne et la Suède, a été sélectionné pour représenter la Colombie aux Oscars 2026 dans la catégorie du meilleur film international. Avec ce film, Mesa Soto opère un détour audacieux vers la comédie, un registre qui détonne en nos temps de susceptibilités hérissées de toutes parts. « Un poète » n'est pas un drame lyrique, mais une sorte de fable absurde, aussi hilarante que poignante, sur les tentatives de mener une vie d'artiste, et l'échec misérable à en assumer les conséquences matérielles. C'est le portrait au vitriol, mais d'une tendresse fouilleuse, d'un idéaliste perdu dans un monde matérialiste.
La genèse du film paraît être un acte d'autocritique préventif, un acte de projection cauchemardesque et d'autodérision. Alors qu'il traversait une crise personnelle et professionnelle autour de la trentaine, Mesa Soto a imaginé la pire version de lui-même dans une vingtaine d’années : « devenir l'un de ces professeurs qui peut-être ont eu un éclair de génie dans leur jeunesse, mais maintenant ils sont juste de vieux briscards frustrés vivant de leurs souvenirs », affirme-t-il. Ce scénario catastrophe, il a décidé d'en faire un film pour l'éviter, en choisissant délibérément la comédie afin de « rire un peu de soi-même et des dilemmes de la création artistique » .
Au cœur du film se trouve Óscar Restrepo, un personnage aussi désopilant que désolant. La performance de l'acteur non-professionnel Ubeimar Ríos est si naturelle qu'on pourrait croire que ce film était un documentaire sur sa vie. Ríos, qui est en réalité professeur de philosophie et organisateur d'un festival de poésie, a été découvert via le profil Facebook de son neveu, un ami du réalisateur. Sa façon unique de parler et de bouger a immédiatement convaincu Mesa Soto de lui confier le rôle, transformant le personnage initial pour le rendre plus attachant. Óscar est un épouvantail à glorioles. Séparé de sa femme et de sa fille, il habite chez sa vieille mère et s'accroche à la lointaine reconnaissance d'un premier livre. Il a tendance à aller se pinter la gueule dans les bars du coin, pour déclamer dans la rue quelques manifestes alcoolisés et emphatiques.
Ainsi, Óscar est une sorte d’anti-héros dans l'ombre des grands mots. Pourtant, derrière ce portrait au vitriol, Mesa Soto et Ríos insufflent à Óscar une humanité têtue. C'est un homme qui aime les femmes de sa vie, et qui opère selon sa propre vision morale. Il est tiraillé entre l'échec et la nostalgie, cherchant encore une beauté possible dans un univers qui n'écoute plus. Il incarne ainsi la survie obstinée, et souvent ridicule, de la poésie dans un monde numérique qui l'ignore. Quant aux choix esthétiques et narratifs de Mesa Soto, ils renforcent bien le ton unique du film, ce mélange d'absurde, de satire et de profonde tendresse. Le film a été tourné en Super 16mm, conférant une texture granuleuse et un caractère intemporel à l'image.
En résumé, on peut dire que ce film révèle bien la vitalité désordonnée de la création. En ce sens qu’un poète est bien plus que le portrait d'un raté. C'est une célébration de la vitalité désordonnée de l'art, une œuvre qui questionne : au moment où tout s'effondre, que vaut encore l'art ?.
FILMOGRAPHIE DE SIMON MESA SOTO (LM)
« Amparo » (2021) ; « Un poète » (2025).