Cinéma, mon amour de Driss Chouika: « AMISTAD » ENTRE AUTHENTICITÉ HISTORIQUE ET LIBERTÉ D'INTERPRÉTATION

Cinéma, mon amour de Driss Chouika: « AMISTAD » ENTRE AUTHENTICITÉ HISTORIQUE ET LIBERTÉ D'INTERPRÉTATION

Spielberg ne ménage pas ses atouts pour séduire le spectateur. Les premières images montrent l’esclave Cinqué parvenant à défaire ses chaînes dans l’obscurité d’une tempête, puis les esclaves massacrant leurs geôliers avec une sauvagerie filmée au plus près. Mais, dès que la frégate américaine intercepte le navire, l’élan se brise : le film bascule dans un drame judiciaire excessivement bavard. Le cœur de l’intrigue n’est plus les Africains, mais leurs avocats blancs

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Dans cette lecture critique d’«Amistad », Driss Chouika analyse le film de Steven Spielberg à la croisée de l’exigence historique et des choix narratifs. S’il salue la puissance esthétique et la portée mémorielle de l’œuvre, il en pointe aussi les limites, notamment la marginalisation du point de vue africain au profit d’un récit égocentré sur les institutions américaines.

Driss Chouika

« En racontant cette histoire, j'ai pris conscience d'une chose : un homme réduit en esclavage fera tout pour se libérer ».

Steven Spielberg.

Sorti en décembre 1997 aux Etats-Unis et au Canada, puis en février 1998 en France, Belgique et Suisse romande, ayant décroché plusieurs prix et nominations dans des festivals en 1997 et 1998, “Amistad“ de Steven Spielberg est un film américain qui porte un lourd fardeau : raconter le destin d’une cinquantaine d’Africains de l’ethnie mendé qui, en 1839, se révoltent à bord du navire négrier espagnol « La Amistad ». Pour Spielberg lui-même et beaucoup de critiques, le film promettait d’être à l’esclavage ce que « La Liste de Schindler » avait été à la Shoah : une leçon d’humanité, une œuvre de mémoire. Pourtant, malgré des qualités indéniables, le long métrage déçoit beaucoup de critiques par son parti pris narratif, son centrage excessif sur le système judiciaire américain et sa tendance à réduire les Africains à des figurants muets de leur propre histoire. Et, loin de s’agir de simples anachronismes, ces choix révèlent une dépossession du point de vue noir africain, une glorification complaisante des institutions américaines et un traitement parfois prévisible de la violence esclavagiste.

Spielberg ne ménage pas ses atouts pour séduire le spectateur. Les premières images montrent l’esclave Cinqué parvenant à défaire ses chaînes dans l’obscurité d’une tempête, puis les esclaves massacrant leurs geôliers avec une sauvagerie filmée au plus près. Cette séquence d’ouverture, d’une grande puissance émotive, saisit immédiatement par son réalisme. Mais, dès que la frégate américaine intercepte le navire, l’élan se brise : le film bascule dans un drame judiciaire excessivement bavard, avec peu d’émotion humaine. Ce déséquilibre paraît bien emblématique : là où l’on attendait une plongée dans l’horreur de la traite ou dans la psychologie des mutins, le réalisateur a préféré s’installer dans les prétoires ; chose difficilement compréhensible quand on s’apercoit que le réalisateur lui-même a bien affirmé que « En racontant cette histoire, j'ai pris conscience d'une chose : un homme réduit en esclavage fera tout pour se libérer ».

AUTHENTICITÉ HISTORIQUE ET LIBERTÉ D'INTERPRÉTATION

Le traitement adopté par Spielberg tente un juste milieu entre un respect de l’authenticité historique et l’aménagement d’une certaine marge de liberté d’interprétation. Le réalisateur s’est entouré de conseillers historiques de renom, dont Henry Louis Gates, spécialiste de la culture afro-américaine, et s’est vanté d’un maximum d’authenticité. Pourtant, certains critiques ont relevé pas mal d’anachronismes qui fragilisent le discours pédagogique. Le plus grave est sans doute la réécriture de la portée de l’arrêt de la Cour suprême. L’affaire « La Amistad » ne remettait pas en cause l’esclavage en soi, mais uniquement la traite atlantique, déjà interdite par traité. Le grief le plus fréquent des critiques tient à ce que le cœur de l’intrigue n’est pas les Africains, mais leurs avocats blancs. Le personnage noir est ici un prétexte à l’illumination morale du Blanc. Même John Quincy Adams, interprété par Anthony Hopkins avec une flamboyance remarquée, ne parvient pas à rendre aux captifs la présence centrale dans la narration.

Spielberg a eu certes le courage de faire parler les captifs en mendé durant les premières minutes du film, sans sous-titres, obligeant le public à partager leur désorientation. Mais passé ce choc initial, le film se replie sur l’anglais. Par ailleurs, la production a choisi des acteurs ouest‑africains authentiques, ce qui renforce l’ancrage culturel. Mais cette authenticité reste extérieure : on ne sait presque rien des parcours individuels des mutins. Même la scène finale, où John Quincy Adams (Hopkins) déchire la Déclaration d’Indépendance devant la Cour suprême pour mieux exalter la liberté naturelle, paraît comme un morceau de bravoure rhétorique. Ainsi, ce moment d’ivresse patriotique risque de masquer la réalité : la majorité des neuf juges étaient des propriétaires d’esclaves du Sud. Le film évacue ainsi la compromission du système judiciaire avec l’institution esclavagiste. En transformant l’affaire en une apologie du droit américain, Spielberg apparaît vouloir délibérément atténuer les contradictions d’une république fondée sur l’esclavage.

Mais malgré ces faiblesses, “Amistad“ reste un film extrêmement intéressant. Et puis, la sublime photographie de Janusz Kaminski, la musique saisissante de John Williams, le jeu incandescent de Djimon Hounsou et la prestation magistrale d’Anthony Hopkins en font une œuvre d’une puissance rare. Il a aussi le mérite de rappeler un épisode oublié de l’histoire américaine et de montrer l’horreur de la traite avec une brutalité rare.

FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE DE STEVEN SPIELBERG (LM)

« Duel » (1972) ; « Sugarland Express » (1974) ; « Rencontres du troisième type » (1977) ; « 1941 » (1979) ; « E.T., l’extraterrestre » (1982) ; « La couleur pourpre » (1985) ; « L’empire du soleil » (1987) ; « La Liste de Schindler » (1993) ; « Amistad » (1997) ; « Minority Report » (2002) ; « Munich » (2005) ; « Lincoln » (2012) ; « Ready Player One » (2018) ; « The Fabelmans » (2022) ; « Disclosure Day » (2026).