Culture
Continuer de Laurent Mauvignier - Par Samir Belahsen
Beau succès de librairie, «Continuer» de Laurent Mauvignier, a été adapté en 2019 au cinéma par Joachim Lafosse avce Virginie Efira et Kacey Mottet-Klein dans les principaux rôles
Samir Belahsen
Dans Continuer, Laurent Mauvignier saisit la part fragile et tenace qui relie les êtres lorsque tout semble se défaire. À travers un voyage initiatique au cœur des montagnes kirghizes, il explore la mémoire, la filiation, la rédemption et cette lumière intérieure que l’on ne retrouve qu’en affrontant ses ombres. Samir Belahsen signe ici une lecture sensible d’un roman où chaque pas devient révélation, chaque silence dévoile une vérité enfouie, et où le chemin extérieur n’est que le miroir d’une quête profonde de soi.
« Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux » Marcel Proust
« Imposer sa volonté aux autres c’est force. Se l’imposer à soi-même, c’est force supérieure. » Lao Tseu
Les meilleures histoires qui marquent sont inspirées de la trame de la vie ou de l’étoffe des rêves. Elles se déroulent dans un ballet d’émotions et de réflexions.
Ainsi, la narration devient un voyage, le voyage une narration, l’occasion d’une exploration des nuances de l’âme humaine, entre ombre et lumière.
Chez Mauvignier, chaque mot a son poids, chaque silence parle. Nous l’avons vu en approchant son œuvre « La maison vide » couronnée par le Goncourt 2025.
https://www.quid.ma/culture/goncourt-2025-la-maison-vide-de-laurent-mauvignier-par-samir-belahsen
Dans « Continuer » (2016), on est dans un monde où la mémoire et l’espoir se croisent. Cela nous invite à penser ce qui fait notre humanité et à regarder les grandes questions morales et existentielles.
L’histoire :
Mauvignier montre ici une façon singulière de raconter, une narration qui lie mémoire collective et personnelle. Le roman est cadencé de fragments, de sauts, de retours et d’ellipses.
Un drame familial flou est au centre du récit. Une ambiguïté qui questionne notre perception de la vérité.
Petit à petit les personnages se mettent à nu, chacun a des bribes de souvenirs, d’émotions et de secrets enfouis, cachés depuis longtemps.
On arrive à une révélation qui éclaire sur leurs chemins respectifs.
La narration est fluide, le récit est sobre mais riche en nuances, les ruminements intérieurs sont intenses.
L’auteur alterne entre séquences d’introspection et passages troublés par la mémoire. La lecture en est dynamique et immersive. On ressent la complexité profonde d’une destinée marquée par la charge du passé.
Sentant son fils lui échapper, Sibylle, décide de parcourir avec lui, à cheval, les montagnes du Kirghizistan.
Ce voyage initiatique renouerait le lien et sauverait Samuel de la dérive, espérait-elle.
Sibylle se trouvera confrontée à ses propres démons, l’occasion de faire le point sur sa propre existence. Les épreuves qu’ils ont traversées ensemble leur apprendront à se redécouvrir et à se comprendre mutuellement.
Le lecteur traverse avec la mère et le fils des paysages grandioses et des moments de tension fondateurs. Ils feront face à leurs peurs, inquiétudes et à leurs convictions. Cette traversée de réconciliation avec leur passé leur permettra de se défaire des chaînes qui les entravent et de se reconstruire sur de nouvelles bases. Une rédemption…
En suivant chaque personnage, avec ses désirs et ses doutes, on plonge avec lui dans les méandres de son existence, ce qui nous offre un miroir de nos propres angoisses, luttes, et espoirs.
"Continuer" célèbre l'amour maternel, la rédemption, le pardon et invite à la quête de sens.
Cette errance physique au Kirghizistan est d’abord une quête intérieure, il nous interroge sur nos choix de vie, nos relations familiales et notre capacité à les remettre en cause, à évoluer et à changer.
Par l’usage du non-dénouement, par la finesse des voix et par son rythme, l’auteur stimule une lecture active et réflexive.
L’implication personnelle est provoquée par une savante alternation de l’émotionnel avec la réflexion morale.
Le voyage et la quête de soi
Le voyage a toujours été source d’inspiration pour les écrivains à travers les âges et les cultures. Le voyage n’est pas seulement un déplacement du corps dans l’espace. C’est aussi, et surtout le parcours des étendues plus vastes et complexes de l’expérience humaine ainsi que des interrogations existentielles.
Le voyage physique, dans différentes littératures, est une métaphore du voyage intérieur, dans la quête de compréhension.
Le voyage suggère une manière de dépasser les frontières, physiques, mentales et culturelles. L’errance se révèle être un vecteur de croissance personnelle et de compréhension, une exploration profonde de l’identité et du sens, l’errance est un dépassement de soi.
Le thème du voyage comme quête de soi est récurrent dans la littérature maghrébine. Ces trois exemples sont éloquents :
Kateb Yacine (1929-1989), dans son roman polyphonique « Nedjma » (1956) explore les thèmes de l'identité, de l'histoire, de la mémoire et de l'errance dans l’Algérie colonisée des années 40. Ses principaux personnages (Rachid l’intellectuel, Lakhdar l’ouvrier agricole en fuite, Mourad le bourgeois en quête de pouvoir et Nedjma la mystérieuse) sont tous en voyage, en errance intérieure en quête de sens, d’identité et de racines.
Chez Kateb, dans Nedjma, le voyage est d’abord un processus de déconstruction des certitudes établies et des identités figées.
Dans « Le récit de la solitude » (1985) de Abdellatif Laâbi , le voyage/incarcération, symbolique ou physique sert la métaphore pour la quête de soi, la reconstruction et la recherche de sens.
Albert Memmi (1920-2020), le natif de Tunis est l’héritier errant d’une triple culture Juive, Tunisienne et française.
Dans son récit, « La statue de sel » (1953), préfacé par Camus, il aborde, à sa manière, les thèmes de l'identité, de l'exil et de la quête de soi en dévoilant l'expérience d'un jeune Juif tunisien. Il fera l’objet de notre prochaine chronique.
« Continuer » pour Mauvignier, c'est oser faire face aux ombres du passé pour enlacer la lumière d'un horizon recomposé.
Un horizon kirghize, invite toujours à repenser nos chemins intérieurs sans cesser d'avancer au-delà des montagnes.
